thumb|400px|Carte du voyage de Tilikum. thumb|Plaque commémorative du voyage de Tilikum. thumb|Pirogue nootka
Tilikum est une pirogue monoxyle longue de () et large de (), construite par les Amérindiens Nootkas au début du . Elle fut achetée en 1901 en Colombie-Britannique (Canada) par l’aventurier John (Jack) Klaus Voss, qui la baptisa Tilikum (Ami en dialecte chinook), l’équipa pour la haute mer en renforçant sa structure, la ponta et lui ajouta une voilure de . Voss, qui désirait rééditer la circumnavigation de Joshua Slocum, mena son embarcation entre 1901 et 1904 sur les Trois Océans, de la côte Ouest de l’Amérique du Nord jusqu’en Angleterre. Il était accompagné d’un équipier (et plusieurs se succédèrent à bord) ; l'un d’eux disparut en mer au large de l’Australie.
Tilikum est désormais exposée dans une salle du musée maritime du parc Thunderbird, à Victoria au Canada.
Le bateau, le capitaine, et l’équipier Cette grande pirogue monoxyle, du type appelé localement « pirogue de Nootka » utilisé par les Indiens Nuu-Chah-Nulth (Nootkas) de la côte Nord-Ouest du Pacifique pour aller chasser la baleine en haute mer, avait été creusée au début des années 1800 dans le tronc d’un gigantesque et très vieux thuya géant (Thuja plicataThuya géant : les usages traditionnels du thuya géant sur la côte Nord-Ouest étaient multiples, et allaient des ustensiles divers en bois aux vêtements tissés avec l’écorce et aux maisons, grands mâts-totems, masques rituels, et grandes pirogues. Ces Indiens se sont appelés eux-mêmes fils du cèdre rouge.) de la forêt pluviale nord-américaine.
John (Jack) Klaus Voss, le capitaine, était un aventurier né autour des années 1860 à la frontière du Danemark et de l’AllemagneSelon (l’auteur dit avoir consulté les archives conservées au Whyte Museum de Banff).Donc apparemment en Schleswig-Holstein. Une recherche sur le patronyme permet de retrouver des Voss en Allemagne du Nord (dont un grand écrivain du né en Poméranie, et un aviateur super-as de la Première Guerre mondiale né en Westphalie du Nord…) mais aussi en Norvège. En Norvège, il existe des hôtels, une station de ski et une eau minérale portant le nom de voss, qui signifie « cascade » en norvégien. À noter que Voss se fera appeler « Mac Voss » pendant la deuxième partie de son voyage…. Il navigua en mer du Nord dès l'âge de 16 ans, puis à 19 ans signa pour son premier engagement au long cours (comme mousse) sur le Prussia. Il devint gabier puis mate (second) sur des grands navires à voile, à une époque et dans un milieu où la taille des poings du second et son punch étaient aussi importants que ses connaissances maritimes : l’équipage souvent recruté par la méthode du press-gang (enrôlement forcé) était plutôt porté à l’insubordination.
Quand, au début du , la marine à vapeur prit le pas sur la marine à voile, Voss, (qui se présentait comme « Captain Jack Voss »), se retrouva sans emploi sur la côte Ouest du continent nord-américain, tout comme le capitaine Joshua Slocum sur la côte Est. Alors que Slocum entreprenait de reconstruire un sloop qui pourrissait dans une vasière et de le conduire seul autour du monde, Voss se fit chercheur d’or, puis patron d’un schoonerSchooner, dans le vocabulaire maritime anglo-saxon, désigne en principe une goélette (voilier de taille moyenne, gréé de deux mâts dont le plus petit est sur l’avant), mais s’étend aussi aux petits trois-mâts., le Xorea, chercha des trésors enfouis sur l’île Cocos et sur la côte d’Amérique Centrale. Ensuite il remonta vers le Nord, entreprit la chasse aux phoques et braconna aussi les loutres marines, déjà quasiment exterminées car leur fourrure était très recherchée. En somme, Voss aurait pu être le modèle de Wolf Larsen, patron de goélette phoquière, dans le roman d’aventure The Sea-Wolf de Jack London. Autre point de ressemblance avec Wolf Larsen (qui était sujet à des « crises nerveuses ») : Voss, qui, selon son équipier, était à jeun une brute morose, devenait avec facilité fou furieuxL’expression anglo-saxonne est to go berserk. Berserk (Chemise d’ours) était le nom d’un héros scandinave qui était facilement emporté par la fureur guerrière, comme le héros Ajax de l’Iliade. Dans le domaine de l’alcoolisme aigu ou chronique, les langues nordiques ont fourni de nombreux mots à l’anglo-américain : voir les notes infra. dès qu’il buvait de l’alcool.
La raréfaction des populations de phoques, qui allait amener la Russie et les États-Unis à en interdire la chasse, remit Voss sur le sable. Il avait alors une quarantaine d’années, et de plus charge de famille : il avait épousé en 1886 une jeune fille de la diaspora germanique, Lily Baumann, et leur premier enfant, une fille, était née en 1888, suivie de deux garçons… Il acquit alors des parts dans un hôtel à Victoria. Mais il continua à naviguer : ses talents de marin et de meneur d’équipage, sa connaissance de la côte Nord-Ouest (dangereuse car semée d’écueils, avec des variations brutales de météo, des brouillards soudains, des marées et des courants puissants et anarchiques), le faisaient rechercher par des employeurs particuliers. Il était maintenant accusé par les garde-côtes de passer des immigrants chinois clandestins, et aussi de trafiquer l’opium. Les documents photographiques de l’époque (même si l’on tient compte de la pose prolongée et d’une mise en scène de studio) le montrent massif, orgueilleusement campé, casquette enfoncée sur les yeux, moustache en guidon de vélo, galons de capitaine en évidence, le poing droit crispé sur un bâton symbolisant une barre franche. Même exaltation de la force brutale que sur les clichés de Stanley, qui, lui, tient un stick (une cravache). thumb|Carte de Colombie-Britannique (1873) due à User:Bobbany. Noter les anses Nootka et Clayaquot (sur la côte Ouest de l'île Vancouver), la chaîne côtière et les nombreux fjords et îles. L'île Galiano est au nord de Victoria. Le débutant favorisait de toutes façons les explorations, les découvertes, la prédation des ressources naturelles du type gold-rush (ruée vers l’or), le colonialisme et le mercantilisme, et exaltait l’individualisme, et en général toute entreprise visant à confirmer la suprématie de la race blanche.
En 1901, Voss consommait dans un bar de Victoria, et la conversation roulait sur les qualités nautiques des grandes pirogues indigènes, ainsi que sur le best-seller que venait de publier Joshua Slocum après son tour du monde en solitaire sur le Spray (de 1895 à 1898), et naturellement sur le montant des droits d’auteur perçus par le premier circumnavigateur solitaire. Voss paria qu’il pouvait faire mieux que Slocum, et même « traverser les Trois Océans sur un bateau plus petit que le Spray ».
Norman Luxton (1876-1962Les renseignements abondent à son sujet sur le site Luxton Foundation.), un jeune aventurier de bonne famille, qui avait acquis comme petit employé du Bureau des Affaires Indiennes une certaine connaissance des techniques et des arts indiens et était aussi un journaliste local, se trouvait au bar à la recherche d’informations : il dirigeait une gossip sheet (un petit journal relatant les commérages locaux) hebdomadaire, le Town Topics. Il pensa qu’il serait intéressant et fructueux de publier un journal de voyage identique à celui de Slocum, même s’il s’agissait d’une circumnavigation accomplie à deux. Il releva le pari, s’associa à Voss et (dit-il) lui avança l’argent nécessaire au projet.
Les préparatifs thumb|alt=Photo of a Nootka Canoe from the book "The North American Indian" by Edward S. Curtis|Comme cette grande pirogue (montée par leurs voisins de la nation Kwakwaka'wakw), Tilikum transporta sans doute des cortèges nuptiaux d'Indiens Nuu-cha-nulth en fête : chef en déguisement d'ours debout à la proue, et guerriers levant haut leurs pagaies...(photo prise au début du , tirée du livre "L'Indien d'Amérique du Nord" de Edward S. Curtis)
Voss trouva dans l’anse de Clayaquot une grande « pirogue de Nootka » et l’acheta à une vieille indienne, moyennant 80 silver dollars et une bouteille de boozeBooze (du nordique büsen, boire) : alcool distillé, généralement de mauvaise qualité, entrainant à l’addiction et aux complications neurologiques. A donné to booze : s’adonner à l’alcoolisme chronique. qui scella la cérémonie rituelle de transfertVoss écrivit par la suite que la vieille squaw (qu’il dit être une shiwash) exigea « a drap of ole Rye ». Vu le mépris qu’avaient à l’époque les blancs pour les amérindiens, il est peu probable que Voss ait sacrifié une bouteille de vieux whiskey de seigle. Le cadeau rituel ne fut sans doute qu’une bouteille de mauvais « bourbon », l’alcool de maïs issu des alambics du Midwest.. La « pirogue de Nootka » commença ainsi sa nouvelle vie sous les auspices de l’alcool distillé, qui allait dorénavant l’accompagner : un passager clandestin obsédant, John BarleycornTiré d’une chanson populaire de l’époque, John Barleycorn, Jean Graindavoine, est le titre d’un ouvrage autobiographique de Jack London, dans lequel il décrit son alcoolisation. montait aussi à bord.
Voss fit amener la pirogue à Spotlight Cove (l’anse de la Tache-de-Lumière), sur l’île GalianoGaliano (galette de berger en espagnol), trace de l’occupation espagnole de la zone jusqu’à la convention de Nootka., et la fit aménager pour la haute mer par un charpentier de marine nommé Harry VollmersVollmeers signifie « Pleinemer »… Gageons que Voss et Vollmers parlèrent allemand, et que John Barleycorn, ou plutôt Hans Schnapps, fut souvent invité. : il la fit barroter et ponter, lui ajouta une quille pour la renforcer longitudinalement, rehaussa le franc-bord de ( environ) et bâtit une cabine de de large sur 7 de long, soit 1,5 × : la coque de Tilikum était donc un long fuselage d’environ 11 × , surmonté par un petit kiosque à l’avant arrondi, tout à fait adapté à un bateau qui devait « piquer dans la plume. » Le pont de Tilikum devait être souvent sous l’eauLes photos de la coque de profil et démâtée sous un abri, prises à Thunderbird Park dans les années 1930, révèlent une analogie frappante avec les lignes d’un sous-marin, et en particulier avec celles du premier U-Boote, le fameux sous-marin allemand SM U1 (« Seiner Majestät Unterseeboot 1 »). Certes son lancement date de 1906. Mais ses lignes auraient-elles été révélées par une photo d’un journal, influençant ainsi Voss et Vollmers ? Les liens culturels entre les allemands émigrés en Amérique et leur mère patrie étaient très forts au début du : Jack London rapporte dans Bellew-la-fumée qu’on chantait autant Deutschland über alles que God save the Queen (ou God save the King après 1901, Édouard VII ayant alors succédé à Victoria…) à Dawson, dans les bars où se réunissaient les prospecteurs., et la cabine n’était qu’un étroit boyau de faible hauteur sous barrots, meublée d'un seul bunk (bat-flanc) et d'un petit coffre, dont le couvercle large de 14 inches () servirait de siège : dans cet environnement bon à la rigueur pour un navigateur solitaire ascétique, la promiscuité et l’alcool n’allaient pas tarder à exercer leurs effets sur l’équipage…