Cet article présente les faits saillants de l'histoire de la reliure occidentale traditionnelle, ainsi que l’évolution de ses matériaux et ses techniques

vignette|droite|Reliure Renaissance, vers 1580.

Le Moyen Âge Du au : la généralisation du codex en Occident

vignette|upright=0.8|Les tablettes de cire (tenues par le personnage de gauche), considérées comme première forme de reliure. Le livre, appelé codex à son origine, se distingue du volumen par l'assemblage de feuilles pliées en cahiers et reliées. Son développement est étroitement lié à l’invention du parchemin (pergamenum, originaire de Pergame). La première mention d’un livre en parchemin apparaît dans les épigrammes de Martial (I, 3), où il évoque de petites tablettes en parchemin (breuibus membrana tabellis). Le codex se généralise au , avec l'utilisation du parchemin (pergamenum ; originaire de Pergame), et pour des raisons pratiques, va remplacer totalement le volumen (rouleau de papyrus) au cours du . D'après les recherches de l'historien du livre Pascal Fulacher, les premières « reliures » occidentales, dérivées du codex, dateraient du .

Dans les monastères, seuls lieux de fabrication des reliures, les textes religieux sont copiés sur le parchemin de mouton, de veau ou d'âne, en prévision d'un pliage simple ou d'un double-pliage de la feuille pour former un cahier. Le ligator (ancêtre du relieur ; du latin ligare : « lier ») coud ensuite les cahiers les uns aux autres avec du fil de lin ou de chanvre, suivant la technique des monastères byzantins. L'ensemble est protégé et mis en valeur par une « liure » faite de deux planchettes de bois (les « ais ») d'orme, de chêne, de cèdre ou de sapin. C'est à cette époque qu'est produit le premier exemplaire de La Cité de Dieu, ainsi que le Codex Vaticanus (une traduction grecque de la Bible).

Pour plus de solidité dans l'assemblage des cahiers, la technique de couture évolue au cours du , et les moines latins mettent au point la couture dite sur « nerfs ». Ces nerfs, constitués de véritables nerfs de bœufs dans un premier temps, sont fixés à une planchette en passant dans son épaisseur (cette planchette formant le premier plat du livre et servant de base pour la couture). Les cahiers sont cousus autour de ces nerfs perpendiculaires, et les extrémités de nerfs sont fixées au deuxième ais en fin de couture, rendant l'ensemble solidaire. Au moins jusqu'au ou , les ais tombent à plat sur les cahiers et les dos des reliures restent plats. Une étude récente (2025), notamment basée sur l'analyse de l'ADN ancien et du collagène., a montré que le cuir de certaines reliures extérieures intrigantes des et siècles venant de monastères cisterciens de France, Belgique et Royaume-Uni était de la peau de phoque (phoque commun mais aussi phoque du Groenland et phoque barbu)..

Les nerfs de bœufs sont remplacés peu à peu par des lanières de peau, du parchemin roulé ou, plus tard au , par des doubles septains (ficelle de chanvre tressée à sept brins).. Généralement au nombre de trois à neuf selon le format du volume, ces nerfs forment des bourrelets visibles sur le dos. Le terme de « nerf » sera toujours traditionnellement utilisé pour désigner les bourrelets formés (même de manière factice) sur le dos d'une reliure.

vignette|gauche|Reliure d'orfèvrerie (). Les cuirs sont encore rarement utilisés. Lorsque c'est le cas, la peau couvrant la reliure se trouve clouée à l'intérieur des ais (sans collage) et décorée dans un premier temps par des incisions de motifs, essentiellement des entrelacs et lignes diagonales. Il s'agit le plus souvent de décors incrustés à même le bois ou, pour les plus précieux exemplaires, d'incrustations d'ivoire et de pierres précieuses (reliures d'orfèvrerie, aussi nommées reliures d'apparat). Parfois, les plaques d'ivoire ou anciens diptyques sont réemployés et incrustés sur les plats de ces reliures. Il est cependant difficile de dater avec précision les premières utilisations de l'orfèvrerie sur les livres : le plus ancien exemple retrouvé daterait de l'an 326 (un évangéliaire offert par Constantin à Rome).

vignette|Bibliothèque du début du Moyen Âge contenant une dizaine de codices (illustration figurant dans le Codex Amiatinus, an 692). Comme les quelques livres réalisés sont rangés couchés les uns sur les autres, des « oreilles » de cuir peuvent être cousues aux extrémités des cahiers, permettant de les attraper facilement.. Des gros clous, appelés « cabochons » et « ombilics », peuvent aussi être placés respectivement aux angles et au centre des plats, permettant de faire circuler l’air entre chaque volume., mais aussi de protéger les matériaux de couvrure contre les frottements. De même, des renforts en cuivre, appelés « cornières », sont régulièrement ajoutés aux angles de la reliure, et pour contrer l'emprise de l'humidité sur le parchemin, la reliure est régulièrement maintenue fermée par des fermoirs en métal.

À l'époque carolingienne, des ateliers de scribes (scriptoria) et des « bibliothèques » prennent naissance au sein des institutions religieuses, permettant de conserver et de transmettre l'héritage grec et latin. Les bibliothèques les plus fournies comptent alors quelques dizaines de reliures, qui, jusqu'au environ, sont « liées » presque exclusivement par les moines « lieurs de livres ». La réalisation d'un manuscrit de dimension moyenne, en tenant compte notamment du temps passé à sa copie, son enluminure et sa reliure, demande à cette époque trois à quatre mois de travail (certains nécessitant plusieurs années).

Du au : les premiers artisans « lieurs » et le développement des bibliothèques laïques

vignette|Le copiste Jean Miélot entouré de reliures à fermoirs et cabochons, dans la bibliothèque du duc de Bourgogne. Au , le livre commence à être accessible au monde laïc. Le nombre de manuscrits se multiplie et les formats varient. Les premières universités engendrent bientôt l'ouverture de nouvelles grandes bibliothèques hors des monastères, ainsi que l'ouverture en ville, dès le , des premiers ateliers d'artisans : parcheminiers, copistes, enlumineurs, relieurs et libraires. En royaume de France, les artisans sont cependant tenus, par les chartes du travail en vigueur, de n'exercer qu'une seule profession (en l'occurrence pour le relieur, à uniquement lier et couvrir le livre). Les « lieurs » de la ville de Paris (au nombre de 17 en 1299) doivent donc faire appel en parallèle aux services de menuisiers pour le façonnage des ais, et d'orfèvres pour leur décor.

Au cours des , le contenu du livre connaît quelques modifications. L'écriture change : la lettre caroline évolue progressivement vers la gothique, généralisée à travers toute l'Europe, et dans un souci de clarté, les copistes en viennent à numéroter les feuillets (foliotation), effectuer des paginations et créer les premiers systèmes d'indexation.

Les reliures d'orfèvrerie, bien que toujours réalisées, se font plus rares et c’est à cette époque, aux , que les reliures couvertes en cuir se développent davantage ; celles-ci, bien qu'exécutées en nombre dans les ateliers d'artisans de la ville, sont souvent nommées « reliures monastiques » du fait d'avoir été exécutées en premier lieu dans les monastères. Elles sont plus légères, et d'un format plus petit et plus maniable : le livre se destine de plus en plus à la vente.

gauche|vignette|Un cousoir (avant 1915). Leur structure évolue légèrement : les ais s’affinent ; la couture peut désormais être réalisée plus aisément, à l’aide d’un cousoir, inventé par les moines latins autour du , et qui permet de maintenir les « nerfs » tendus pendant le processus. Les nerfs peuvent se présenter désormais sous forme de lanières ou rubans de cuir fendus (dédoublés). Dès lors que le cousoir est utilisé, les ais ne servent plus de support de couture et sont fixés ultérieurement.

Pour la fixation des ais, à partir du , les nerfs passent d'abord par-dessus la planchette, formant un léger prolongement du bourrelet au niveau des charnières (ou des « mors »). Ils traversent ensuite l'ais grâce à un perçage transversal du bois, et sont bloqués dans les plats par des chevillettes. Le dos de la reliure est légèrement bombé : les ais sont parfois chanfreinés au niveau des mors extérieurs, accentuant cet effet arrondi sous la couvrure. Occasionnellement, un bourrelet de cuir tissé peut venir renforcer le volume en coiffes de tête et de queue, et permet aussi de l'attraper facilement. Au ou apparaissent également les « chasses » : les ais sont taillés plus grands que le bloc de cahiers, permettant de protéger davantage les tranches lors des frottements. Ces chasses sont généralement chanfreinées, pour plus d'élégance.

Pour la couvrure, les relieurs utilisent des peaux grossièrement préparées d'animaux d'élevage, comme la peau de mouton (basane), de truie, d'âne, de veau, ou celles d'animaux sauvages comme le cerf ou le daim. Ces cuirs peuvent être ensuite teintés (dès le ) en rouge, vert ou brun. La couvrure étant, à partir du ou , collée à l’ouvrage , les nerfs sont plus saillants. Les reliures comportent encore, régulièrement, des coins en métal et des cabochons. Elles peuvent être couvertes d'étoffes à partir du .

vignette|redresse|gauche|Reliure du (restaurée) avec décor estampé à froid, comportant des traces d'anciens fermoirs en métal. Pour la décoration des reliures en cuir, la technique de l'estampage à froid est mise au point dans les Flandres, et couramment utilisée en France à partir du ou : il s'agit d'un décor préalablement gravé sur un bloc en bois très dur (poirier ou buis), qui est ensuite pressé longtemps et fortement contre le cuir humide de la reliure pour y imprimer le motif. L'évolution de cette technique va entraîner, du au environ, la gravure en creux des premiers poinçons (fleurons) et plaques de fer à base géométrique (carré, rectangle, losange, cercle) : le motif gravé sur le fer (généralement de thème animalier : loup, oiseau, griffon, etc.) apparait en relief sur la reliure, sur un fond de cuir écrasé et assombri. Certains décors peuvent s'inspirer de l'architecture, avec l'utilisation de filets, de rosaces et de palmettes. Faire chauffer les fers permet d'obtenir rapidement des reliefs plus marqués, voire de noircir le cuir.

Avec le développement des universités, le nombre de personnes fréquentant les bibliothèques s’accroît, et le nombre de reliures également. En 1290, la bibliothèque de la Sorbonne, l'une des plus importantes d'Occident, contient plus de volumes. Les plus consultés sont posés sur des pupitres et comportent généralement un anneau de métal (la « belière »Un métier d’art… La reliure, cat expo., (Paris, Musée de la poste, 4 avril-17 mai 1981), Paris, Métiers d’art, février 1981.) fixé à l'ais. Une chaîne y est attachée et reliée à une tringle placée en haut du pupitre, afin d'éviter les vols.

Certaines reliures de plus petit format, dites « à l'aumonière » (appelées aussi Beutel-buch, « livre-bourse », en Allemagne), sont conçues sous forme de sac : sur la tranche de tête, le cuir dépasse très largement et se rassemble en une attache, permettant au moine de fixer le livre à sa ceinture lors de ses déplacements.

Aux : premiers papiers et raffinement des reliures

vignette|redresse|La fabrication du papier (gravure de Paul Lacroix, ). Les moulins à papier se répandent en Europe au cours du , rendant la production des manuscrits dix fois moins chère. Le parchemin reste néanmoins utilisé pour les pages des manuscrits les plus luxueux. Certaines reliures en sont aussi entièrement couvertes, comme celles de Pierre Darvières, « relieur du Roy » Charles VI en 1380.

vignette|gauche|Reliure du réalisée aux Pays-Bas, comportant cabochons, fermoirs et coins en métal, ainsi qu'un décor aux fers, estampé à froid.