Mi Fu () ou Mi Fou ou Mi Fei, également nommé fú (), surnom : Yuanzhang (), noms de pinceau : Mi Nangong (), Xiangyang Manshi (), Haiyue Waishi (), Lumen Jushi (), né en 1051 à Xiangyang (province de Hubei), mort en 1107 à Huaiyang (province du Jiangxi), fut un peintre chinois du .
Célèbre lettré, calligraphe, peintre et esthète, Mi Fu est une de ces personnalités qui ont non seulement exercé sur l'évolution de la peinture chinoise une influence fondamentale, mais plus généralement, ont contribué à modeler les goûts de l'honnête homme chinois. L'importance de son rôle est sans commune mesure avec son œuvre peinte proprement dite. Esprit clairvoyant, passionné et tenace, il apporte une nouvelle esthétique et se fait le porte-parole flamboyant d'une conception nouvelle de l'activité picturale, à partir de laquelle se développera ultérieurement la peinture des lettrés, le Wenren hua. Le bouddhisme qu'il aurait rencontré dans sa jeunesse au contact d'un adepte du chan l'a conduit, dans ses dernières années, à étudier le chan à une période qui correspond à son activité de peintre. Son œuvre picturale date uniquement des sept dernières années de sa vie.
Vie Personnage historique
Mi Fu naît en 1051 d'une famille de militaires depuis cinq générations, et son père, Mi Zuo, montre déjà un goût certain pour les travaux de l'esprit et ne reste pas indifférent à l'effervescence d'un siècle prospère en pleine mutation. Au , l'esthétique lettrée prend conscience de ses fins et Mi Fu se fait son interprète en rappelant qu'en peinture, la pensée créatrice se réalise et s'accomplit à un niveau transcendant, que l'art est affirmation d'un irréductible qui se cherche et qui se veut.
En faisant, par son génie divers, de sa personnalité et de sa vie même une œuvre d'art, il incarne l'image éloquente et idéale du peintre lettré. Li Longmian admirait chez Mi Fu l'œil et le génie, lequel de son côté, malgré ses restrictions, lui rendait hommage : «Quand des hommes extraordinaires et des choses exceptionnelles sont en conjonction, il est donné au monde un modèle d'humanité».
Mi Fu doit son admission dans le fonctionnariat et ses entrées à la cour grâce à sa mère, dame Yen, qui a appartenu à la suite de l'impératrice. Animé d'un désir profond d'indépendance, comblé de tous les dons, il fait toujours passer l'intégrité de son originalité avant toute considération carriériste, ce qui explique pourquoi il n'a jamais occupé que des postes subalternes et n'obtient dans ce domaine, que de brefs et tardifs succès. À tout cela il préfère les joies de l'esprit et de l'amitié et fréquente les personnages les plus grands et les plus influents de son temps, Su Dongpo (1036-1101), Huang Tingjian (1047-1105), Li Longmian (1040-1106), Wang Anshi (1021-1086).
Mi Fu apprécie Dong Yuan et Juran d'autant mieux qu'il a, des terres du sud, une connaissance intime. Né à Xiangyang, sur le territoire de l'ancien royaume de Chu, il est envoyé jeune dans le sud avec de modestes fonctions. Il semble que les aspérités de son caractère, lui valent certains mécomptes. Il a à peine plus de 30 ans quand il décide de recouvrer quelque liberté. Pendant 9 ans il vit à sa guise. Il aime le pays du fleuve Bleu, il se déplace en bateau et il répugne de se séparer des chefs-d'œuvre de sa collection personnelle. Quand passait ce bateau, porteur d'autographes et de peintures sans prix, les amateurs et les connaisseurs le saluaient.
Convaincu de sa valeur personnelle, il ne prend conseil que de lui-même et se croit l'égal des plus grands, poussant volontiers jusqu'à l'arrogance une insolence trop subtile pour n'être pas préméditée. Son talent, semble-t-il, fait toujours pardonner cet incorrigible excentrique qui n'en connaît pas moins certaines des servitudes et des amertumes de la vie officielle. Il sert dans les provinces méridionales du Guangdong, du Guangxi, du Hunan, du Zhejiang, du Anhui et du Jiangsu, avec un intermède sous le règne de l'empereur Huizong, en 1103, comme «maître au vaste savoir» (taichang boshi) à la cour des sacrifices impériaux. À cette occasion, il a accès aux collections impériales, avant d'être nommé, l'année suivante, «maître au vaste savoir» des deux écoles impériales de calligraphie et de peinture
À ce titre, il participe au grand inventaire des richesses artistiques de l'Empire, le Xuanhe yulan ou l'examen impérial de l'ère Xuanhe. S'il est, par deux fois, démis de ses fonctions, ses bizarreries mêmes le tiennent à l'écart du monde périlleux de la politique et, bien qu'elles lui interdisent tout avancement conséquent, elles lui assurent du moins une certaine immunité. De son propre mariage, naissent treize enfants. Sur ses cinq fils quatre meurent prématurément mais le cinquième, Mi Youren (1086-1165) est son plus illustre disciple. Il a été aussi le père de huit filles.
Telle est la carrière de ce lettré passionné d'art dont le goût pour les loisirs de l'esprit paraît s'être manifesté très tôt: à six ans, il apprend par cœur cent poèmes par jour. Plus tard, conduit par ses fonctions à de fréquents déplacements, il visite les plus beaux sites d'une terre qui lui est chère, ne manquant jamais, là où il passe, d'accroître sa connaissance de l'art, de découvrir quelque autographe, quelque peinture ou autre objet rare dont il prend note ou dont il fait la matière d'un poème ou d'une peinture.
Il reprend sa vie de fonctionnaire quand Huizong monte sur le trône. L'empereur l'admire. En 1104, l'empereur, désireux de donner à l'enseignement des beaux-arts un statut officiel, crée les deux écoles de calligraphie et de peinture. Il désigne Mi Fu pour la charge de «maître au vaste savoir» auprès du nouvel organisme. Mais ce génial extravagant ne sait pas se maintenir à la cour. Quand la maladie le surprend alors qu'il administrait une commanderie militaire au Jiangnan, il quitte ses fonctions et meurt en 1107 dans la paix et la dignité.
Personnage légendaire et excentrique Son intransigeante dévotion aux valeurs esthétiques apparaît bien être la clé de son génie, le principe unificateur de son activité multiforme comme écrivain et poète, comme collectionneur, comme critique et expert, comme calligraphe et peintre. Ses excentricités, qui fournissent matière à d'innombrables récits anecdotiques, nous éclairent quelque peu. Animé d'une obsession pathologique de la propreté, il cherche à retrouver le souffle vigoureux des grandes heures de l'art chinois et affiche son admiration pour le passé en se singularisant par une mise surannée et en se vêtant à la mode des Tang (618-907). Avec ses longues manches et sa large ceinture, il marque ainsi les distances qu'il entend prendre à l'endroit de son siècle.
Nouvellement arrivé, un jour, au poste de province auquel il vient d'être affecté, il va, avant toute chose, et revêtu de sa robe de cérémonie, saluer une pierre de forme étrange, en l'appelant frère aîné, incongruité qui lui vaut des sanctions administratives, pourvue qu'elle est d'un léger parfum de sacrilège. Mi Fu, cependant assume son geste et le commémore même dans une peinture, lui donnant par là valeur d'exemple. Les rocailles contournées sont en effet dans l'esthétique chinoise les fruits de la création universelle et le miroir de son énergie et de ses rythmes. Par son geste spectaculaire, Mi Fu traduit donc un ordre hiérarchique différent où les relations de l'homme avec le monde l'emporte sur l'artifice des conventions sociales.
Bouddhisme dans la vie de Mi Fu Dans la mesure où son œuvre peinte coïncide avec la période pendant laquelle il étudia le chan, à la fin de sa vie, il n'est pas négligeable de prendre en considération le fait rapporté par Ts'ai Tchao : "Il s'est promené dans sa jeunesse avec un adepte du chan, nommé Mo-kie. [Mo]-kie considérait que le fait de se convertir au bouddhisme permettait d'affronter la mort sans trembler."Traduction et informations extraites de
Mi Fu a aussi composé une importante notice funéraire (dans les Biographies des trente-deux patriarches.) dédiée à la mémoire du maître de Dhyana T'ien Yi-houai, bonze de l'époque des Song du Nord. Nicole Vandier-Nicolas souligneTout au long de : l'importance considérable du bouddhisme dans son œuvre.
En termes de pratique picturale - pour autant qu'on puisse s'en faire une idée d'après les peintures qui lui sont attribuées ("copies", plus ou moins interprétées, ou variantes traitées dans un style apparenté) - la comparaison avec son maître, Dong Yuan, montre dans les paysages de Mi Fu (et son fils Mi Youren) un progrès vers l'évanescence, où tout superflu est effacé dans une démarche qui procède, comme les mystiques, par effacement. Et le refus ascétique de la surabondance « Le lavis et les jeux du spontané » des détails qui font le charme des paysages de Dong Yuan aboutit à une peinture qui se concentre sur la suggestion de l'essentiel. C'est ce que retiendront les peintres lettrés ultérieurs.
Cette pratique ascétique de la peinture et de la calligraphie est à rapprocher de celle, plus radicale encore, de Liang Kai (actif à la fin du et au début du ), lié comme Mi Fu au monde de la cour et à celui des moines. Tous deux pratiquèrent l'« encre éclaboussée »; seule cette technique est jugée apte à transcrire le sens (xieyi) des choses. Quant à Ni Zan (1301-1374), autre peintre lettré de premier plan à avoir utilisé le style épuré, mais ici avec un lavis très sec, il est connu pour avoir mené l'existence pauvre et vagabonde des errants taoïstes.
Œuvre Esthète collectionneur : œuvre littéraire On imagine Mi Fu, grand connaisseur d'art, déroulant avec respect un paysage de Dong Yuan. À travers la peinture, il retrouve la douceur des terres où il s'est fait aménager un ermitage.
En ce qui concerne son œuvre écrite, son principal recueil en prose et en vers, le Shan lin ji, a malheureusement disparu. Pour ce qui est de la critique et de la théorie esthétique, il laisse par contre deux ouvrages, le Huashi consacré à la peinture et le Shushi consacré à la calligraphie. Ce faisant, il inaugure un genre nouveau, les Notes de collectionneur, qui constitue bientôt toute une branche de la littérature esthétique. On peut ajouter le Haiyue tiba, qui groupe des colophons et inscriptions consacrés à divers autographes et peintures, le Haiyue mingyan, Mots célèbres de Haiyue, rassemblant certains jugements portés par lui, le Yanshi, Histoire de l'encrier, texte bref en un chapitre, le Pingzhi tie ou Shizhi shuo, propos sur dix sortes de papier.
Collectionneur acharné, capable à l'occasion de faire des faux ou de voler pour satisfaire sa passion, il recherche toujours l'objet pour ce qu'il est, en dehors de toutes préoccupations d'école mais dans l'intimité quasi mystique. Son esprit critique pénétrant s'appuie sur une fantastique érudition, tandis que ses jugements de valeur, relevant de critères très personnels et exigeants, tombent parfois dans l'excès et l'intransigeance partisane, puisque là comme ailleurs, il fait preuve d'une arrogance cassante et péremptoire propre à la mission dont il s'est investi : celle de serviteur et de défenseur d'un absolu esthétique qui ne tolère aucun compromis.
Il n'est pas impossible que, dès l'époque des Song du nord, Mi Fu, ait éprouvé des réticences analogues à l'égard des peintres du nord qu'il évite de citer dans son Huashi (histoire de la peinture).