La Chronique des temps passés, aussi appelée Chronique de Nestor (en vieux russe : Повѣсть времяньныхъ лѣтъ, [translittération : Povest' vremyan'nykh let]) est la plus ancienne chronique slave orientale qui nous soit parvenue. Ouvrage composite, compilé vers 1111 par la laure des Grottes de KievDans l'Église orthodoxe et dans les Églises orientales, une laure est un établissement monastique où les moines vivent, durant la semaine, comme des ermites, se rassemblant le samedi soir, le dimanche et les jours de fête pour chanter ensemble les offices, prendre les repas en commun et recevoir l'enseignement d'un ancien., elle retrace l’histoire de la Rus' kiévienne de 858 (conversion des Bulgares après leur défaite aux mains du basileus Michel III) à 1113 (mort de Sviatopolk II et entrée de Vladimir à Kiev).
La chronique se compose de deux parties :
une première partie, qui sert d’introduction, retrace, à partir des origines bibliques, l’histoire de la Rus' et des Slaves orientaux, avant de se concentrer sur la fondation de Kiev et l’émergence de la Rus'. Les chapitres suivants relatent, sous forme chronologique, les règnes des douze premiers souverains rus’ jusqu’en 1113.
Les trois éditions vignette|Chronique de Radzivill. Le prince Igor reçoit un tribut des Drevlyans. Les Drevlyans apportent un tribut à Igor.
Édition originale
On a longtemps pensé que cette chronique, qui nous est parvenue en entier sous forme de copies dont la plus ancienne date de 1371, était l’œuvre d’un moine du nom de Nestor (né vers 1056- † vers 1114), d’où son autre appellation de Chronique ou Manuscrit de Nestor Pour une liste exhaustive des chroniques russes se référer à la collection complète des chroniques russes.. Cette rédaction ne nous est pas parvenue. On s’est rendu compte par la suite que le moine n’avait fait que compiler ou compléter, vraisemblablement entre 1111 et 1118, une chronique plus ancienne, la Compilation initiale datant probablement de 1095. Elle constitue un récit de l’histoire rus’ de 858 (conversion des Bulgares après leur défaite aux mains de l’empereur Michel III et l’arrivée en 859 des Varègues venant lever tribut sur les Tchoudes, les Slaves, les Mériens et les Krivitcheschapitre II, Rurik, p, 19. Pour faciliter la consultation, les références qui seront données dans cet article sont tirées de « La chronique de Nestor, traduite en français d’après l’édition impériale de Pétersbourg (Manuscrit de Königsberg), par Louis Paris, Paris, Heidelhof, 1834 lire en ligne.. Elle s’appuie sur de nombreuses sources comme les chroniques slaves (aujourd’hui perdues), les Annales de Jean Malalas et de George Hamartolus, diverses légendes et sagas scandinaves, divers textes religieux grecs, des traités russo-byzantins et des récits militaires de Yan Vyshatich et autres généraux. Le moine travaillait à la cour du prince de Kiev, Sviatopolk II, dont il semble partager les politiques pro-scandinavesKondratieva (1996), ..
Deuxième édition
En 1116, le texte de Nestor fut profondément remanié par l’higoumène Sylvestre, abbé du monastère Saint-Michel de Kiev, qui ajouta son nom à la fin de la chronique. Vladimir Monomaque étant le patron du village de Vydubychi où était situé ce monastère, la nouvelle version faisait l’apologie de ce prince ainsi que le personnage principal des récits postérieurs. Cette deuxième édition est conservée dans la Chronique laurentienne (voir ci-après).
Troisième édition
Deux ans plus tard parut une troisième édition centrée cette fois sur la personne du fils et héritier de Vladimir, Mstislav le Grand. Il se peut que l’auteur de cette révision ait été grec, car cette version enrichie contient de nombreux éléments se rapportant aux affaires byzantines. Cette troisième édition est conservée dans la Chronique hypatienne (aussi nommée Chronique d'Ipatiev) (voir ci-après).
Deux manuscrits principaux
L’original des chroniques ainsi que de nombreuses copies ont été perdues lors de l'invasion du pays par la Horde d’Or. Environ survécurent aux destructions qu’entraina l’invasion des Mongols.
La plus ancienne copie que nous possédons fut rédigée plus de après le texte initial. On considère comme « témoins principaux » cinq versions qui témoignent du contenu de l’archétype :
La version Laurentienne (RNB, F.IV.2), datant de 1377 ; La version Radziwill (BAN, 34. 5. 30), que l’on peut dater des années 1490 ; La version Academy (RGB, MDA 5/182), datant du ; La version Hypatienne (BAN, 16. 4. 4), datant approximativement de 1425 ; La version Khlebnikov (RNB, F.IV.230), datant du « Primary Chronicle » in Gale Encyclopedia of Russian History [on line] http://www.answers.com/topic/primary-chronicle..
Les deux principaux manuscrits sur lesquels s’appuie la version moderne sont la Chronique laurentiennevoir http://data.bnf.fr/15802967/chronique_laurentienne/. et la Chronique hypatiennevoir http://data.bnf.fr/15680404/chronique_hypatienne/..
La Chronique laurentienne (en ou ) est la plus ancienne ; intitulée Première chronique de Novgorod dans sa version ancienne, elle fut rédigée par trois chroniqueurs entre le et le siècle et compilée par le moine Laurent de Nijni Novgorod pour le prince Dmitri Konstantinovitch en 1377. Il s’agit d’une collection de chroniques qui inclut la plus ancienne version existante de la Chronique des temps passés et relate surtout les événements ayant eu lieu dans la région de Vladimir-Souzdal dans la Rus’ du nord. Le texte original en aurait été un codex aujourd’hui perdu compilé pour le Grand-Duc Michel de Tver en 1305. Si le récit va jusqu’en 1305, les années 898 à 922, 1263 à 1283 et 1288 à 1294 n’ont pas été, pour des raisons inconnues, conservées. Ce manuscrit fut acquis par le comte Moussine-Pouchkine en 1792 et présenté par la suite à la Bibliothèque nationale de Russie à Saint-PétersbourgDite aussi copie de Königsberg. C’est à partir de cette copie que sont cités chapitres, titres et pages dans les références de ce texte..
La Chronique hypatienne (en ) incorpore trois chroniques : la Chronique des temps passés, la Chronique de Kiev et la Chronique de Galicie-Volhynie, du nom du monastère Ipatiev ou monastère de Saint-Hypate de Kostroma où elle fut retrouvée et date du . Elle fut rédigée dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine et incorpore une bonne partie de l’information que l’on retrouve dans les chroniques kiévienne du et galicienne du . La langue utilisée est une variante orientale du vieux slavon comprenant des slavismes orientaux particuliers (comme plusieurs autres codex slaves orientaux de cette époque). Alors que le texte laurentien (moscovite) retrace la lignée kiévienne à travers les princes russes, le texte hypatien la retrace à travers les princes de la principauté de Galicie. La Chronique d’Ipatiev fut retrouvée à Kiev en 1620 et une copie fut produite pour le prince Kostiantyn Ostrojsky. Une copie en a été retrouvée en Russie au au monastère de Kostroma par l’historien russe Nikolaï Karamzine.
Contenu
La Chronique des temps passés débute par une introduction qui, fidèle à la tradition byzantine de l’époque, remonte aux temps bibliques et à la création du monde :
Puis, à partir du déluge et du repeuplement de la terre, le chroniqueur tente de suivre avec force anecdotes, le cheminement qui devait donner naissance à la Rus’. On y trouve ainsi des notes sur la confusion des langues après la Tour de Babel, les peuples issus des Slaves, la fondation de Novgorod, le voyage de l’apôtre saint André chez les Slaves de Novgorod, la fondation de Kiev et les peuples qui habitaient dans la régionChronique des temps passés, Introduction, ..
À partir du chapitre II et de l’année 6366, c’est-à-dire 858 de notre èreLes années données dans la chronique sont celles qui se sont écoulées depuis la création du monde ; elles sont précédées ou suivies de leur transcription selon notre calendrier (6368-6370 = 860-862)., les évènements, en ordre chronologique, sont regroupés sous chacun des règnes des douze premiers souverains rus’chapitre II, Riourik ; chapitre III, Oleg ; chapitre IV, Igor, etc..
Sous l’an 862 selon la Chronique laurentienne, mais plus vraisemblablement 856 dans les faitsKondratieva (1996), ., on retrouve la légende suivante expliquant l’origine des Varègues. Plusieurs villes du Nord (Novgorod, Beloozero, Izborsk), après avoir refusé de payer le tribut aux Varègues qui départageaient les zones d’influence entre les concurrents khazars et scandinaves de la région et après être tombés dans une véritable anarchie, durent se résoudre à se tourner à nouveau vers leurs anciens maîtres :
L’an 882 marqua l’unification de la Rus’ sous la conduite d’OlegChap. III, Oleg, et sq., unification facilitée par la christianisation du pays dans la deuxième partie du sous Vladimir qui en fit la religion d’ÉtatChap. VIII, Vladimir, et sq.. Après sa mort en 1015, éclata une guerre civile entre ses fils au cours de laquelle Sviatoslav fit périr ses jeunes frères, Boris et Gleb. Un autre frère, Iaroslav, vengea ce double meurtre et devint le seul chef.
Puis le chroniqueur décrit comment le sang coula sous le règne de Iaroslav et comment le territoire déclina par la suite, récit sous lequel on sent le bouleversement émotif qu’il provoque chez le chroniqueurChap. IV, Igor, et sq ; chap. V, Olga régente, et sq ; chap. VI, Sviatoslav, et sq.. La paix et la tranquillité ne revinrent que sous le Grand-prince Vladimir Monomaque de KievChap. VIII, Vladimir, .. À partir de 1051Chap. XI, Isiaslaw, et sq., on suit de plus en plus, en parallèle aux évènements politiques, les destinées du monastère kiévien de Vydubych dont l’abbé Sylvestre était l'higoumène et dont les notes mettent fin à la chronique avec la mort en 1113 de Sviatopolk II et l’entrée de Vladimir à KievChap. XIII, Sviatopolk II, ..
Sources vignette|gauche|Les peuples slaves et leurs voisins aux , une distribution conforme aux sources primaires d’époque mais contestée aux en raison des réécritures nationalistes et protochronistes de l'histoire, dominantes dans les sources secondaires. La chronique a été écrite à partir de nombreuses sources tant orales qu’écrites : livres bibliques, écrits byzantins historiques, liturgiques, apologétiques et hagiographiques ainsi qu’homélies, traités commerciaux et de paix, récits slaves concernant Cyrille et Méthode, textes slaves également d’origine monastique sur Olga, Boris et Gleb, documents concernant le christianisme comme religion d’État, écrits ecclésiastiques sur le transfert de reliques, notes sur le tribut dû par les clans locaux, documents des familles princières sur les campagnes militaires et les exploits de leurs familles. La chronique contient également du matériel transmis oralement notamment par Jan Vyšatič : « J’ai entendu plusieurs récits de lui que j’ai insérés dans cette chronique ».
Origine et problèmes