Lexpédition militaire britannique au Tibet de 1903-1904 est une invasion du Tibet par un contingent de l'Armée des Indes britanniques, formant un corps expéditionnaire dont la mission était d'établir des relations diplomatiques et commerciales entre le Raj britannique et le toit du monde, et de devancer de supposées actions russes.
Au , les Britanniques vainquent la Birmanie, le Bhoutan, et le Sikkim, occupant tout le flanc sud du Tibet, qui demeure la seule région de l'Himalaya libre de l'influence occidental. En outre, le gouvernement britannique tentait de traiter directement avec le Tibet malgré l'invasion chinoise du Tibet, bien que les efforts répétés visant à établir des relations et des liens commerciaux avec le Tibet eussent échoué. Le motif de l'expédition britannique au Tibet découle des ordres de Lord George Curzon, gouverneur général des Indes.
L'expédition devait étouffer une possible influence russe au Tibet. En , les Britanniques reçoivent l'assurance claire du gouvernement russe qu'il n'avait pas d'intérêt au Tibet. « En dépit cependant des assurances russes, Lord Curzon continue de faire pression pour l'envoi d'une mission au Tibet », fait remarquer un haut responsable politique britannique. À partir de Kampa Dzong, l'expédition combattit jusqu'à Gyantsé et finalement prit Lhassa, au cœur du Tibet. Thubten Gyatso, le fuit d'abord en Mongolie et plus tard en Chine ; des centaines de Tibétains armés de vieillottes armes à chargement par la gueule et d'épées sont fauchés par des fusils modernes et des mitrailleuses Maxim. L'expédition contraignit les responsables tibétains locaux restants à signer la convention entre la Grande-Bretagne et le Tibet (1904). La mission fut reconnue en tant qu'expédition militaire par le gouvernement de l'Inde britannique, « qui émet une médaille de guerre pour elle. »..
Cheminement vers la guerre
Les causes de la guerre demeurent obscures, et elles semblent avoir été provoquées essentiellement par des rumeurs qui circulaient parmi l'administration britannique se trouvant à Calcutta (Delhi n'étant pas la capitale avant 1911) indiquant que le gouvernement chinois (qui gouvernait nominalement le Tibet) planifiait de la donner aux Russes, fournissant ainsi à la Russie un accès direct aux Indes britanniques, brisant la chaîne des États tampon montagneux semi-indépendants qui séparent l'Inde de l'Empire russe au nord. Ces rumeurs ont été confortées par des faits, en l’occurrence l'exploration russe du Tibet. L'explorateur russe Gombojab Tsybikov était le premier photographe de Lhassa, y résidant de 1900 à 1901 avec l'aide du courtisan russe de Thubten Gyatso, Agvan Dorjiev.).. vignette|Francis Younghusband menant les forces britanniques à Lhassa en 1904. vignette|La forteresse de Kampa Dzong, photographiée par John C. White.
Mission à Khampa Dzong Compte tenu des rumeurs, le vice-roi, Lord Curzon, propose en 1903 au gouvernement chinois la tenue de négociations à Khampa Dzong, petit village tibétain au nord de l'État indien du Sikkim, en vue d'établir des accords de non-agression et de commerceMichael Taylor, Le Tibet. De Marco Polo à Alexandra David-Neel, Office du Livre, Fribourg, 1985, 234 p., .. En , le lieutenant-colonel Francis Younghusband traverse le col de Nathu La avec cinq officiers et 500 soldats, pour les conduire jusqu'à Khampa Dzong. Les Chinois y sont disposés et ordonnent au dalaï-lama d'y assister. Cependant Thubten Gyatso refuse et ne fournit pas de moyen de transport à Youtai, le commissaire impérial, ou amban, à Lhassa, pour s'y rendre. Les responsables n'étant pas arrivés, la petite troupe est rappelée au bout de cinq mois.
Préparatifs de l'expédition militaire à Lhassa De ce refus de toute négociation, Curzon conclut que la Chine n'a aucun pouvoir ni aucune autorité sur le gouvernement tibétain, et obtient l'autorisation de Londres pour déclencher une opération militaire sous le commandement de Francis Younghusband. Le , ce dernier arrive à Gangtok, capitale du Sikkim, pour préparer cette opération. Une lettre du sous-secrétaire du gouvernement indien à Younghusband le déclare qu'« en cas de rencontre avec le dalaï-lama, le gouvernement indien vous autorise à lui donner l'assurance dont vous faites part dans votre lettre ».
Les Britanniques mettent quelques mois à préparer l'expédition. Celle-ci sera escortée de deux régiments de pionniers et d'une compagnie de sapeurs commandée par le général MacDonaldZhang Long, La Chine à l'aube du siècle: les relations diplomatiques de la Chine avec les puissances depuis la guerre sino-japonaise jusqu'à la guerre russo-japonaise, Nouvelles Editions Latines, 1962, 502 pages, .. Les forces britanniques comptent plus de , accompagnés de , porteurs et vivandiers. Les autorités britanniques, en prévision de la difficulté des combats à haute altitude, ont fait venir des soldats gurkhas et pachtounes des régions montagneuses (Népal).
Franchissement de la frontière Quittant Gnatong au Sikkim le , le corps expéditionnaire britannique pénètre, par le col de Jelap, en territoire tibétain, le Edward Wong, , The New York Times, 9 août 2010.. Il est accueilli par des fonctionnaires chinois et tibétains qui lui demandent de ne pas pénétrer au Tibet.
Progression vignette|Itinéraire des étapes de l'itinéraire du corps expditionnaire britannique jusqu'à Lhassa, avec indication des dates. L'armée britannique est bien préparée pour le conflit à venir en raison de la longue expérience qu'elle a acquise dans les guerres aux frontières de l'Inde. Le commandant, le général de brigade James Macdonald, prend ses quartiers d'hiver à la frontière du pays, mettant ce temps à profit pour entraîner ses troupes à proximité de sources régulières d'approvisionnement en nourriture et en logement, avant d'avancer en ordre en mars, et de faire plus de jusqu'à ce que se présente le premier obstacle majeur le au col de Guru, près du lac Bhan Tso.
Massacre de Chumik Shenko Le , a lieu l'affrontement militaire qui est connu sous le nom de massacre de Chumik Shenko. Les Tibétains ne font pas le poids, leur armée étant essentiellement moyenâgeuse face à des Britanniques armés de mitrailleuses Maxim et de fusils à verrou.
Faisant face à l'avant-garde de l'armée de Macdonald et bloquant la route se dresse l'armée tibétaine armée de 3000 mousquets à platine à mèche rudimentaires et tapie derrière un mur de roches de , prête à tirer sur les forces britanniques empiétant sur leur territoire. Sur la dénivellation au-dessus, ils ont disposé sept ou huit sangars (emplacements rocailleux constituant une fortification temporaire).. Leur général va à la rencontre de Younghusband et Macdonald, mais affiche son inexpérience en ne fortifiant pas le côté occidental du col, laissant ses soldats y être à la vue de ses adversaires. Il espère éviter l'effusion de sang, alors que l'affrontement n'est pas encore une guerre et, peut-être en signe de bonne volonté, il ordonne, semble-t-il, à ses hommes d'éteindre la mèche de leurs mousquets, bien que le rallumage soit une opération longue et difficile. Macdonald refuse de se ranger aux mises en garde du général tibétain et envoie les soldats Sikhs et Gurkhas désarmer les forces tibétaines, lesquelles, bien que ne pouvant pas résister à leur avance à cause de l'extinction de leurs mèches, refusent de rendre les armes, il en résulte une rixe au milieu des sangars qui, bien que violente, n'est pas encore mortelle.
C'est à ce stade que la guerre éclate de façon irrémédiable. Les explications britanniques insistent sur le fait que le général tibétain se mit en colère à la vue de l'évolution de la rixe et tira sur un soldat Sikh au visage au lieu d'abandonner son pistolet moderne, provoquant de la part des camarades du soldat une violente riposte qui agrava rapidement la situation. Les explications des Tibétains diffèrent, affirmant que les Britanniques persuadèrent le général d'éteindre les mèches de ses troupes et qu'une fois que cela fut fait, les Britanniques commencèrent à tirer les premiers de toute façon, le tir fatal du pistolet du général ne se produisant que lorsque la bataille s'engagea. Quelle que soit la vérité sur la bataille, le combat proprement dit ne dure pas longtemps. Une fois désarmées, les forces tibétaines tentent de battre en retraite, mais se retrouvent empêtrées et gênées par le paysage escarpé, ce qui les met à la portée des tirs des régiments Sikh et Gurkha ainsi qu'à ceux, mortels, des mitrailleuses Maxim britanniques. En dépit de cette attaque foudroyante, les forces tibétaines refluent en bon ordre, refusant de tourner le dos ou de courir et ripostant à la baïonnette à la cavalerie qui les poursuit. À un demi mile du champ de bataille, les forces tibétaines atteignent un abri et sont autorisées à se retirer par le général de brigade Macdonald. Derrière elles, elles laissent entre 200 et 700 victimes et 168 blessés, dont 148 survivront, soignés en tant que prisonniers par les antennes chirurgicales britanniques. Parmi les morts, il y a le général qui prit la décision impétueuse et inexpérimentée d'éteindre les mousquets, contribuant au désatre. Du côté britannique, il y eut douze victimes.
Les soldats britanniques fauchèrent les Tibétains avec des mitrailleuses alors qu'ils fuyaient. , écrivit le Lieutenant Arthur Hadow, commandant du détachement de mitrailleuses Maxim. Virtual Tibet: Searching for Shangri-La from the Himalayas to Hollywood, ..
Au cours de cette bataille et des suivantes, les Tibétains portaient des amulettes, leurs lamas leur ayant promis qu'ils seraient protégés de tout préjudice comme par magie. Après une bataille, les Tibétains survivants montraient une confusion profonde sur l'inefficacité de ces amulettes.
Prise de la forteresse de Gyantsé thumb|La forteresse de Gyantsé aujourd'hui
Le dzong de Gyantsé était une imposante forteresse bien protégée, ayant les meilleures troupes tibétaines et la seule artillerie du pays, commandée à partir d'une position défensive élevée au-dessus de la vallée. Les Britanniques n'avaient pas le temps pour un long siège soutenu, aussi Macdonald proposa-t-il que des feintes pourraient éloigner les soldats tibétains des murs plusieurs jours avant qu'un bombardement d'artillerie avec des armes spécifiques ne crée une brèche, qui pourrait être prise d'assaut immédiatement par sa force principale. Ce plan fut exécuté le , quand les Gurkhas capturèrent plusieurs batteries d'artillerie à proximité de la forteresse en escaladant les parois verticales sous les tirs.
L'assaut final, le , ne se déroula pas comme prévu, les murs tibétains étant plus solides que ce que l'on croyait. Il a fallu onze heures pour les franchir. La brèche n'était pas terminée à 16 heures, heure à laquelle l'assaut avait une petite chance de réussir avant la tombée de la nuit. Comme les Gurkhas et les Royal Fusiliers étaient chargés de briser le mur, ils se trouvaient sous les tirs lourds et eurent quelques victimes. Après plusieurs tentatives infructueuses pour franchir les murs, deux soldats réussirent à se faufiler par une étroite brèche sous les tirs des défenseurs. Quoique blessés tous les deux, ils tinrent leur position, permettant aux troupes qui les suivaient de passer à leur tour et d'emporter les défenses tibétaines.
Connaissant à présent le pouvoir des armes britanniques, les Tibétains battirent en retraite en bon ordre du fort, permettant aux Britanniques de contrôler la route menant à Lhassa.
Les deux soldats qui avaient franchi la muraille du dzong de Gyantsé furent récompensés. Le lieutenant reçut la seule croix de Victoria décernée pour cette expédition, pendant que le sergent Pun reçut l'ordre du Mérite indien de première classe (équivalent à la croix de Victoria pour les militaires indiens qui ne furent pas éligibles à la croix de Victoria avant la Première Guerre mondiale).
Entrée à Lhassa vignette|La porte ouest de Lhassa par où sont passés les soldats britanniques en 1904.