vignette|La monnaie, commune mesure des échanges commerciaux : illustration de la théorie d'Aristote, édition de 1454-1455 d'après la traduction de Nicole Oresme.

La monnaie ou l'argent est définie par trois fonctions : c'est une unité de compte, une réserve de valeur, et un intermédiaire des échanges.

À la période contemporaine, cette définition aristotélicienne persiste mais doit être amendée, entre autres par la suppression de toute référence à des matières précieuses (à partir du en Chine) avec la dématérialisation progressive des supports monétaires, et les aspects légaux de l'usage de la monnaie — et notamment les droits juridiques qui sont attachés au cours légal et au pouvoir libératoire —, qui sont plus apparents. Ces droits sont fixés par l'État et font de la monnaie une institution constitutionnelle et la référence à un territoire marchand sous la forme d'un marché national (lié par une unité monétaire, de compte commun).

La monnaie est l'instrument de paiement en vigueur en un lieu et à une époque donnée : du fait de la loi : on parle de cours légal ; du fait des usages : les agents économiques l'acceptent en règlement d'un achat, d'une prestation ou d'une dette.

Une monnaie se caractérise par la confiance qu'ont ses utilisateurs dans la persistance de sa valeur et de sa capacité à servir de moyen d'échange. Elle a donc des dimensions sociales, politiques, psychologiques, juridiques et économiques. En période de troubles, de perte de confiance, une monnaie de nécessité peut apparaître.

La monnaie a pris au cours de l'histoire les formes les plus diverses : bœuf, sel, nacre, ambre, métal, papier, coquillages, etc. Après une très longue période où l'or et l'argent (ainsi que divers métaux) en ont été les supports privilégiés, la monnaie est aujourd'hui principalement dématérialisée : les espèces, ou monnaie fiduciaire, ne constituent plus qu'une petite partie de la masse monétaire.

Chaque monnaie est définie, sous le nom de devise, pour une zone monétaire. Elle y prend la forme principalement de crédits qui font les dépôts et accessoirement de billets de banque et de pièces de monnaie. Les devises s'échangent entre elles dans le cadre du système monétaire international.

En raison de l'importance de la monnaie, les États cherchent très tôt à s'assurer le maximum de pouvoir monétaire. Ils définissent la devise officielle en usage sur leur territoire et font en sorte que cette devise soit symbole et marque de leur puissance. Ils s'arrogent progressivement le monopole de l'émission des billets et des pièces et exercent un contrôle sur la création monétaire des banques via la législation et la politique monétaire des banques centrales.

Origine et historique L'origine et l'histoire de la monnaie sont largement développées dans les articles suivants :

Paléomonnaies

Voir également Proto-monnaie Création du terme La notion de paléomonnaieLa graphie est attestée. Voir par exemple :

. a été proposée par Jean-Michel Servet, en part. et (« Le concept et la dénomination de paléomonnaie ») .Jean-Michel Servet a été professeur à l'Université Lyon 2, directeur de recherche au CNRS et expert de la Commission européenne lors du passage à l'euro des populations en précarité. qui a vers -, avant d'en dans son Essai sur les origines de la monnaie paru en .. Il désigne une monnaie primitive. Le mot «monnaie» indique que les paléomonnaies remplissent les fonctions qui sont dévolues à une monnaie au sens élargi. Le préfixe « paléo- » signifie qu'aux yeux de Servet ces monnaies ne sont pas des antécédents des monnaies actuelles, mais des formes monétaires simples, répondant aux besoins du milieu qui les produitJean-Michel Servet, Les monnaies du lien, cit.. En cela, il rejoint les points de vue de Karl Polanyi ou de Bronislaw Malinowski, selon lequel la culture est un tout indivisible dans lequel prend place l'ensemble des institutionsBronislaw Malinowski, Une théorie scientifique de la culture, Maspéro, 1968, page 39..

Usages Les paléomonnaies ont pour fonction de satisfaire des obligations sociales ou rituelles. Elles servent à régler des naissances, des mariages et des deuils, à déclarer la guerre ou à faire la paix et à compenser des meurtres, des injures, des offenses et des dommages physiques ou moraux. Elles sont amenées à changer de mains selon les circonstances. Certaines obligations rituelles nécessitent la détention de paléomonnaies. Il est alors possible de les acheter ou de les emprunter. Les paléomonnaies consacrent des hiérarchies dans la société. Elles peuvent constituer des moyens de pouvoir. Les formes et les usages sont variés d'une société à l'autre, voire à l'intérieur d'une société.

Formes

Les formes sont très diverses et variables : coquillages (travaillés ou non), dents de chien ou de marsouin, plumes collées, pierres polies, etc. Dans tous les cas les paléomonnaies ont un caractère inutile, précieux et rare.

Une forme particulière de ces proto-monnaies (monnaie de commodité) est la monnaie de pierre des Îles Yap (Océanie, États fédérés de Micronésie)

Caractère monétaire Jean-Michel Servet estime que les paléomonnaies sont une genèse de la monnaie. Nombre de leurs caractéristiques les rapprochent d'une monnaie. Elles ont un caractère inutile, précieux et rare. Elles sont standardisées et codifiées. Leurs techniques de fabrication sont parfois très sophistiquées. Elles sont fondées sur la confiance.

Les paléomonnaies indispensables à l'exécution d'un rite ou à la réalisation d'obligations sociales sont parfois prêtables. Elles peuvent alors être soumises à intérêt.

Les trois fonctions des monnaies de nos jours, unité de compte, instrument de paiement et instrument de réserve, se retrouvent dans les paléomonnaies soit seules, soit réunies. Elles codifient et rythment des activités et des biens à la manière d'unités de compte. Étant standardisées, elles préfigurent des moyens de paiement. Vu leurs rituels de conservation et le jeu des dettes et des créances, elles préfigurent un instrument de réserve.

Jean-Michel Servet relève dans les rites et mythes de nombreuses sociétés une correspondance entre excréments et paléomonnaies. Il rejoint en cela les interprétations psychanalytiques de l'argent développées notamment par Sandor Ferenczi..Voir dans les paléomonnaies une forme première de la monnaie relèverait toutefois d'une théorie évolutionniste de la monnaie : or, d'autres chercheurs, notamment Jacques MélitzServet, p.282, contestent cette vision, estimant que le fait monétaire est le résultat d'une diffusionJacques Mélitz, Primitive and Modern Money : An Interdiscipllinary Approach, Readings, Addison Wesley, 1974. Pourtant, la théorie de Jean-Michel Servet, n'implique aucunement quelconque type d'évolutionnisme monétaire : les formes anciennes de la monnaie peuvent tout à fait revenir dans des stades jugés plus "avancés" de l'évolution économique. C'est le cas, par exemple, dans les économies modernes des "monnaie à usages spécifiques", qui font un retour remarqué : ces monnaies ne peuvent acheter qu'un certain type de biens ou ne relèvent que d'une fonction de la monnaie. Or, la monnaie moderne, classiquement, est une monnaie "tous usages" accomplissant toutes les fonctions de la monnaie et pouvant accéder à tous types de bien. En réalité, l'intérêt de Jean-Michel Servet, au-delà de son interprétation psychanalytique, est profondément politique, en tout cas dans sa vision de la genèse du phénomène numismatique. L'ordre monétaire incarne, dans cette conception, une instance de reproduction, des rapports sociaux ; les changements de cet ordre renvoient à des mutations sociales.

Antiquité L'utilisation d'un type d'objet privilégié (comme des coquillages) servant de référence pour l'établissement des prix et utilisé comme moyen d'échange, et l'utilisation d'une unité de compte par les scribes des civilisations antiques pour établir une comptabilité précise de leur empire, est considéré depuis Adam Smith comme marquant le passage d'une économie de troc à une économie de marchéDavid Graeber, Dette : 5000 ans d'histoire, . La plus ancienne monnaie connue — au sens actuel du terme — fut créée par le roi de Lydie, Gygès, qui en, 687 av. J.-C., substitua aux lingots d'or des morceaux d'électrum (alliage naturel d'or et d'argent provenant de filons locaux, notamment de la rivière Pactole) dotés des caractéristiques suivantes : poids invariable, formes identiques, et marqués d'un signe authentifiant leur étalonnage.

Le développement de la monnaie métallique est parallèle au développement de vastes territoires politiquement unifiés et centralisateurs tels l'Empire romain et la Chine Qin. La monnaie permet en effet de gouverner à distance, de payer les soldats et l'administration : cette gouvernance passe nécessairement par le biais d'instruments de crédit ou « lettre de change » : un document authentifié permet de débloquer une masse de métal précieux en échange d'un service.

Moyen Âge

Après la chute de l'Empire romain, l'usage de la monnaie connaît une régression dans l'Europe du Haut Moyen Âge avec les restrictions au commerce et la mise en place presque partout de systèmes féodaux laissant peu de place aux libertés économiques.

Au Moyen Âge, toutes les unités monétaires locales sont définies partout en référence à leur poids d'or ou d'argent. En France, les seigneurs qui parfois créent des monnaies locales sont régulièrement rappelés à l'ordre par des ordonnances ou règlements royaux, dont par une ordonnance de 1315Adolphe Dieudonné (1932), « L'ordonnance ou règlement de 1315 sur le monnayage des barons » ; Bibliothèque de l'école des chartes, Volume 93, N° 93, p. 5-54.. Le monde musulman, s'inspirant du monnayage parthe (), met en place un système monétaire trimétallique.

Renaissance Avec le développement du commerce international, la banque, au sens moderne, fait son apparition en Europe. Venise, républicaine et indépendante, devient la plateforme monétaire du monde. Son succès repose principalement sur l'arbitrage entre les cours respectifs de l'or et de l'argent entre Orient et Occident. Elle assèche l'argent existant en Europe provoquant de nombreuses difficultés monétaires et, par ricochet, favorisant les manipulations monétaires. En contrepartie les rois de France, par exemple, usent de tous les artifices pour fausser en leur faveur le rapport entre valeur nominale des monnaies et teneur en métal. L'histoire monétaire devient celle de la production relative de l'or et de l'argent et des conséquences de la variation des taux d'échange entre ces deux métaux. Ils varieront dans des proportions de 1 à 7 et 1 à 12 entre le et la fin du .

En 1550, dans le Royaume et territoires assujettis, le privilège de battre monnaie est limité aux villes de Paris, Rouen, Troyes, Dijon, Lyon, Grenoble, Turin, Marseille, Montpellier, Toulouse, Bayonne, Bordeaux, La Rochelle, Limoges, Poitiers, Bourges, Tours, Angers et Rennes qui sont également limitées dans le fonctionnement de leur cour et parlements sur le sujet de la monnaie..

Au on parle déjà de monnaie fiduciaire, celle-ci pouvant avoir un terme de trois mois.

En 1865 est mis en place un accord international de bimétallisme or-argent, notamment dans l'Union latine. Toutefois, les États-Unis n'entrent pas dans l'Union latine car ils utilisaient un ratio or-argent de 16 contre 1, différent du ratio de l'union latin de 15,5 contre 1.

En 1878, l'Union abandonne de fait le principe du bimétallisme pour le seul or. La même année, le terme de fiat money apparaît dans un pays anglophone à l'occasion des élections.

La Première Guerre mondiale marque la fin des monnaies indexées sur les métaux précieux : les états européens continentaux sont dans l'incapacité de rembourser leurs dettes en or.