La Chronique anglo-saxonne () est un ensemble d'annales en vieil anglais relatant l'histoire des Anglo-Saxons. Leur rédaction débute dans le royaume de Wessex sous le règne d'Alfred le Grand, à la fin du . De multiples copies des annales sont distribuées aux monastères d'Angleterre et ensuite mises à jour indépendamment les unes des autres.

Le manuscrit original de la Chronique est perdu, mais il en subsiste neuf copies dont l'état de conservation et l'importance historique varient. La rédaction de la plus ancienne copie subsistante semble avoir débuté vers la fin du règne d'Alfred, tandis que la plus récente est composée à l'abbaye de Peterborough au début du et mise à jour jusqu'en 1154. Les différentes copies de la Chronique reflètent souvent les intérêts et les biais des abbayes où elles ont été rédigées. Il leur arrive de faire preuve de partialité dans leur récit, voire d'omettre complètement certains événements. Certaines se contredisent également entre elles.

Malgré ces problèmes, la Chronique constitue la principale source historique pour la période comprise entre l'abandon de la Bretagne par les Romains en 410 et la conquête normande de l'Angleterre en 1066 : une grande partie des informations présentes dans la Chronique n'apparaît nulle part ailleurs. Elle est également une source importante pour l'histoire de la langue anglaise, le corpus principal étant rédigé en vieil anglais et non en latin, tandis que la fin du texte de la « Chronique de Peterborough » constitue l'un des plus anciens exemples connus de moyen anglais.

Sept des neuf manuscrits subsistants de la Chronique anglo-saxonne sont conservés à la British Library. Les deux autres se trouvent à Oxford et Cambridge.

Origines

Date et lieu

thumb|upright|Une page de la Chronique de Winchester, montrant la préface généalogique.

Étant donné que tous les manuscrits connus de la Chronique anglo-saxonne sont des copies, la date et le lieu de composition de la version originale du texte sont incertains. L'hypothèse la plus répandue veut que la première version de la Chronique ait été rédigée par un scribe du Wessex vers la fin du Par exemple, Richard Abels affirme que (). Simon Keynes et Michael Lapidge suggèrent que ().. Plusieurs copies de cette Chronique originale sont ensuite réalisées et distribuées à des monastères. Par la suite, des copies supplémentaires sont produites à destination d'autres monastères ou pour remplacer des exemplaires perdus. Certaines versions sont mises à jour indépendamment les unes des autres. Les manuscrits qui subsistent font partie de ces copies tardives.

La date de rédaction des annales originales est difficile à estimer, mais elle est couramment située sous le règne d'Alfred le Grand, roi du Wessex de 871 à 899. Célèbre pour avoir organisé la défense de son royaume contre les Vikings, Alfred s'efforce également de raviver le savoir et la culture, notamment en encourageant l'usage du vieil anglais à l'écrit. La compilation de la Chronique et sa distribution dans plusieurs centres culturels d'Angleterre sont peut-être le fruit des réformes d'Alfred.

Le plus ancien manuscrit existant, la Chronique de Winchester, est rédigé par un seul scribe jusqu'à l'année 891. Dans la marge de la ligne suivante, il écrit encore (892), mais la suite du manuscrit est l'œuvre d'autres scribes. Il faut peut-être en déduire que la rédaction de la Chronique s'est produite au plus tard en 892. Cette hypothèse est corroborée par l'évêque Asser, qui emploie une version de la Chronique dans son Histoire du Roi Alfred, écrite en 893. En revanche, puisque le manuscrit de Winchester est au moins une copie de troisième main de la Chronique originale, rien ne permet d'affirmer que c'est à Winchester que la Chronique a été compilée.

Sources

Les sources de la Chronique anglo-saxonne sont multiples. Ainsi, l'entrée pour 755, qui décrit comment Cynewulf s'empare du trône du Wessex au détriment de Sigeberht, est nettement plus longue et dramatique que les entrées adjacentes, ce qui laisse à penser que le scribe s'est appuyé sur une source de type saga. Les entrées concernant le premier siècle de l'ère chrétienne proviennent vraisemblablement d'une petite encyclopédie de l'histoire du monde telle qu'il en circulait à la fin du , tandis que le résumé chronologique de l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède le Vénérable sert aussi de source. Les dates et généalogies des rois de Northumbrie et de Mercie, ainsi que la liste d'évêques du Wessex, proviennent probablement de sources distinctes. L'entrée pour 661 mentionne une bataille livrée par Cenwalh , précision qui laisse supposer l'existence d'une source contemporaine des événements sur laquelle le compilateur de la Chronique s'est appuyé.

Des annales commencent à être tenues au Wessex dès le Frank Stenton estime que l'entrée pour 648 marque le début d'un récit contemporain des événements ().. Les annales rassemblées sous le règne d'Alfred pour servir de matériau à la Chronique anglo-saxonne concernent tout particulièrement l'histoire des Ouest-Saxons, mais elles s'intéressent également au Kent, aux Saxons du Sud et à la Mercie. La tradition annalistique anglo-saxonne trouve ses origines dans les tables pascales, des tableaux conçus pour aider le clergé à déterminer la date des fêtes des années à venir. Elles prennent la forme de tableaux remplis d'informations astronomiques, qu'il est possible de compléter en indiquant brièvement les événements survenus lors d'une année donnée, afin de la distinguer plus facilement des autres. Au fur et à mesure, les descriptions d'événements occupent une place de plus en plus importante. Les annales les plus tardives, notamment celles rédigées par des contemporains, peuvent ainsi atteindre une longueur considérable.

Manuscrits

Liste des manuscrits

vignette|300px|Carte d'Angleterre montrant les lieux où ont été rédigées les différentes versions connues de la Chronique, et où elles se trouvent actuellement.|alt=Carte mettant en évidence cinq villes d'où proviennent des copies de la Chronique (Abingdon, Cantorbéry, Peterborough, Winchester et Worchester) et trois où elles se trouvent actuellement (Cambridge, Londres et Oxford).

Il subsiste neuf manuscrits de la Chronique anglo-saxonne, tous rédigés à l'encre sur du parchemin. Sept d'entre eux, réunis au sein de la bibliothèque Cotton par le collectionneur Robert Bruce Cotton, sont conservés à la British Library, à Londres, tandis que les universités de Cambridge et d'Oxford se partagent les deux autres.

Par convention, les lettres de A à I sont employées pour faire référence aux différentes copies de la Chronique. Ce système est développé par le philologue Benjamin Thorpe dans son édition de la Chronique publiée en 1861, qui présente le texte de six des manuscrits en six colonnes, numérotées de A à F. En suivant cet exemple, les trois autres manuscrits sont souvent appelés G, H et I.

Parmi les neuf manuscrits de la Chronique, sept sont entièrement rédigés en vieil anglais. Le manuscrit F, l'« épitomé bilingue de Cantorbéry », présente la traduction latine de chaque annale après le texte en vieil anglais. Le manuscrit E, la « Chronique de Peterborough » est également en vieil anglais, mais la dernière annale, qui décrit l'année 1154, est rédigée dans une forme primitive de moyen anglais.

Version Nom Localisation Cote du manuscrit En ligne A The Parker Chronicle ou The Winchester Chronicle(Chronique de Parker ou Chronique de Winchester) Corpus Christi College (Cambridge) CCCC 173 oui B The Abingdon Chronicle I(Chronique d'Abingdon I) British Library (Londres) Cotton Tiberius A.vi oui C The Abingdon Chronicle II(Chronique d'Abingdon II) British Library (Londres) Cotton Tiberius B.i oui D The Worcester Chronicle(Chronique de Worcester) British Library (Londres) Cotton Tiberius B.iv oui E The Laud Chronicle ou The Peterborough Chronicle(Chronique de Laud ou Chronique de Peterborough) Bodleian Library (Oxford) Laud 636 oui F The Bilingual Canterbury Epitome(Épitomé bilingue de Cantorbéry) British Library (Londres) Cotton Domitian A.viii oui G ou A² ou W Copie de la Winchester Chronicle British Library (Londres) Cotton Otho B.xi, 2 non H Cottonian Fragment(Fragment cottonien) British Library (Londres) Cotton Domitian A.ix non I An Easter Table Chronicle(Chronique d'une table de Pâques) British Library (Londres) Cotton Caligula A.xv oui

[A] La Chronique de Winchester

La version A de la Chronique anglo-saxonne occupe les folios 1 à 32 du manuscrit 173 de la bibliothèque Parker, conservée au Corpus Christi College de l'université de Cambridge. C'est le plus ancien manuscrit de la Chronique encore existant : sa rédaction commence vers la fin du règne d'Alfred, au Old Minster de Winchester. Le premier scribe commence par une généalogie d'Alfred, puis copie les annales s'étendant entre 60 av. J.-C. et 891. Les entrées suivantes sont l'œuvre d'une série de scribes, tout au long du . Le huitième scribe, qui rédige les années 925 à 955, travaille clairement à Winchester même : ses entrées présentent des événements survenus dans la ville, et il utilise le nom commun , « cité », pour faire référence à Winchester. Il se distingue également par son laconisme : ses annales sont brèves et vont à l'essentiel. Le texte du manuscrit diverge de celui des autres copies après l'entrée pour 975.

Le volume, qui inclut également une copie des codes de lois d'Alfred et d'Ine après l'entrée pour 924, est envoyé à Cantorbéry au début du . Durant son passage dans cette ville, le manuscrit reçoit quelques interpolations qui ont nécessité l'effacement de passages du texte. Ces ajouts semblent issus d'une version de la Chronique ayant servi de source au manuscrit E. La mise à jour en langue vernaculaire se poursuit jusqu'à l'entrée pour 1070. Elle est suivie par les , un texte latin qui couvre les événements concernant l'Église survenus entre 1070 et 1093 (soit l'époque de l'archevêque Lanfranc), puis d'une liste de papes et d'archevêques de Cantorbéry à qui les papes ont envoyé le pallium.

Après la dissolution des monastères, le manuscrit est acquis par l'archevêque de Cantorbéry Matthew Parker, d'où son appellation de « Chronique de Parker ». À sa mort, en 1575, l'archevêque le lègue au Corpus Christi College, un college de l'université de Cambridge dont il a été le directeur.

[B] La Chronique d'Abingdon I

vignette|redresse|La première page de la version B.

La version B occupe les folios 1 à 34 du manuscrit Cotton Tiberius A.vi de la British Library. Rédigée par un seul scribe dans la deuxième moitié du , ses annales couvrent la période entre 60 av. J.-C. et 977. Elle était précédée d'une introduction généalogique similaire à celle de A, mais complétée jusqu'à Édouard le Martyr, qui en a été séparée et constitue aujourd'hui un manuscrit distinct, également conservé à la British Library sous sa propre cote (MS Cotton Tiberius Aiii, f. 178).

Étant donné qu'elle a servi de source à la version C, B se trouvait nécessairement à l'abbaye d'Abingdon au milieu du . Elle est envoyée à Cantorbéry peu de temps après, où elle reçoit divers ajouts et corrections. Comme A, elle s'achève sur une liste de papes et d'archevêques de Cantorbéry ayant reçu le pallium jusqu'à Anselme, archevêque de 1093 à 1109.

[C] La Chronique d'Abingdon II

vignette|redresse|La version C de la Chronique débute au bas d'une page du manuscrit Cotton Tiberius B.i.