La psycholinguistique est un domaine d'étude scientifique interdisciplinaire, dans lequel collaborent psychologues expérimentaux et linguistes théoriques qui désirent comprendre la nature fondamentale du langageAnnual Review of Applied Linguistics, 21, 3–22, Cambridge University Press, 2001. Elle s’intéresse aux processus cognitifs mis en œuvre dans le traitement et la production du langage. Fondée dans les années 1950, elle fait appel à de nombreuses disciplines, telles la linguistique, la neurologie et la neurobiologie, la psychologie et les sciences cognitives.
La psycholinguistique cherche à caractériser les opérations mentales qui découlent du traitement de l’information sur plusieurs plans tels que la phonologie et la phonétique, le lexique, la syntaxe, la morphologie, la sémantique et la pragmatique. La communication humaine implique de nombreux processus cognitifs qui s'exécutent très rapidement (l'identification d'un mot s'effectuant en général en l'espace de quelques centaines de millisecondes), souvent en parallèle, et de manière inconsciente. L'étude de ces mécanismes nécessite donc, d'une part, l'usage d'une instrumentation spécifique (par exemple le sonagraphe qui a facilité l'exploration du contenu des sons de parole) et, d'autre part, des protocoles expérimentaux particuliers destinés à isoler le processus cognitif étudié.
La psycholinguistique ne s'intéresse pas uniquement au processus mis en œuvre par le cerveau humain lors de la perception ou de la production du langage, mais également aux pathologies pouvant affecter ces capacités linguistiques, à l'acquisition du langage chez l'enfant, ou au bilinguisme.
Introduction
Point de vue psychologique Du côté de la psychologie, l'intérêt est surtout tourné vers les données empiriques. Plusieurs chercheurs se sont penchés sur l'anatomie du cerveau, comme le physiologiste et anatomiste Franz Joseph Gall, fondateur de la phrénologie, qui avait pour but d’associer certaines facultés mentales spécifiques et indépendantes aux formes du crâne. Il a découlé de cette théorie une multitude de travaux et de modèles neuro scientifiques qui incluaient, chacune à sa façon, les capacités langagières. C’est au que deux chercheurs de renommée, Paul Broca et Carl Wernicke, identifièrent sur un modèle anatomique les principales aires du langage : l’aire de Broca (Brodmann 44-45) et l’aire de Wernicke (Brodmann 22)Capsule outil: L’imagerie cérébrale. (s.d.). Repéré à http://lecerveau.mcgill.ca/intermediaire.php. Ils furent les premiers à localiser le « centre du langage » dans le cerveau. En psychologie, l'étude du langage se penche sur tous les processus qui permettent son apprentissage (la compréhension, l'acquisition, le traitement). Le langage n'est généralement pas considéré comme indépendant des autres fonctions cognitives. Le cerveau en entier est concerné. Les capacités langagières ne sont pas innées mais plutôt acquises grâce aux stimuli de l’environnement. Les analyses sont principalement centrées sur le langage spontané ou induit (production langagière).
Point de vue linguistique Du côté de la linguistique, plusieurs modèles théoriques furent proposés pour tenter d'expliquer l'émergence et le développement du langage chez l'être humain. Ferdinand de Saussure, considéré comme le père fondateur du structuralisme linguistiqueE. Roulet, F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Hatier, 1975, a défini plusieurs notions fondamentales telle la notion de signe linguistique et les différences entre la définition de la parole, du langage et de la langue. En linguistique, les études analysent plutôt la compétence du locuteur par ses intuitions. Les linguistes cherchent à définir le langage en tant que faculté cognitive et à en décrire la nature dans des modèles formels. Le but premier n'est pas de savoir comment le langage est produit lors de l'élocution mais plutôt de le définir par le biais de l'étude de ses propriétés sous-jacentes (son vocabulaire, sa syntaxe, sa sémantique, sa morphologie, sa phonologie). Noam Chomsky propose que la capacité à acquérir une langue est issue d'une codification génétique (neuronale) propre à l'humain. Ainsi, selon l'approche innéiste, l'environnement linguistique sert de stimulus déclencheur à la mise en marche de la capacité linguistique. Jusqu'à il y a une quinzaine d'années, cette capacité langagière innée était considérée comme un organe langagier à toute fin pratique indépendant des autres fonctions, mais cette notion stricte de modularité a été révisée.
Domaines d'étude
À partir de cette collaboration interdisciplinaire entre la psychologie et la linguistique, une multitude de domaines d’études connexes a émergé : la perception du langage, l’acquisition du langage, la compréhension du langage, la production verbale et écrite, la lecture et les troubles du langageC. Fuchs, J.F., Linguistique, dans Encyclopedia Universalis en ligne. Sur le plan pratique, les travaux en psycholinguistique font l’usage de plusieurs techniques modernes des neurosciences comme l'étude des potentiels évoqués (ERP), la magnétoencépaholographie (MEG), l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), la technique d'oculométrie et la technique d'imagerie optique qui permettent d’établir et de valider de nouvelles théories. On donc peut distinguer plusieurs composantes à l'intérieur de la psycholinguistique : La phonétique et la phonologie qui s'intéressent à l'étude des sons de la parole. Autrement dit, comment le cerveau fait-il pour produire et comprendre ces sons ? La morphologie ; La syntaxe ; La sémantique ; La pragmatique.
Elle est composée des domaines suivants : L'acquisition du langage La compréhension du langage La perception de la parole La production verbale orale et écrite Les troubles du langage Langage et pensée La reconnaissance visuelle des mots (ou la lecture)
Histoire
Le terme « psycholinguistique » a été créé en 1951 lors d'un séminaire d'été à l'Université Cornell, aux États-Unis, où un comité regroupant plusieurs psychologues et linguistes comme Osgood et Sebeok a été crééJ.M. Peterfalvi, Introduction à la Psycholinguistique, Paris : Presses universitaires de France, 1970. En 1953, le premier livre sur la psycholinguistique est publié dans lequel une synthèse entre les deux disciplines est présentée. Ainsi, certains chercheurs ont établi depuis un certain temps des liens entre l’empirisme de la psychologie expérimentale et les modèles théoriques de la linguistiqueR. Escarpit, Théorie générale de l’information et de la communication, Paris : Classiques Hachette, 1976. Saussure et Leonard Bloomfield avaient proposé que les faits de langues soient un système dans lequel les signes se combinent et évoluent de façon inconsciente et selon des lois inconnuesE. Roulet, F. de Saussure : Cours de linguistique générale, Paris : Hatier, 1975. De cette façon, la linguistique structuraliste de Ferdinand de Saussure fusionne avec une conception langagière appliquée en termes de stimuli et de réponses découlés du béhaviorisme de Skinner en 1957. Hormis d'autres approches, le behaviorisme a modulé la psycholinguistique naissante dans les années 1950.
En 1948, Claude Shannon publie A Mathematical Theory of Communications. Il présente sa conception d’un système qui permet la quantification de l’ensemble du contenu et dont l’encodage est fait selon une distribution statistiqueJ.F. Le Ny, Behaviorisme, dans Encyclopedia Universalis en ligne.. La théorie de Shannon mena à la « première génération de psycholinguistes »M. Pourquié, M. (2014a). LNG2160-A-H14 Notes du cours 1. [Présentation PowerPoint]. Repéré dans l'environnement StudiUM: .. C’est dans cette voie que la rencontre des linguistes et des adeptes d’un behaviorisme modéré donne naissance à la psycholinguistique.
Noam Chomsky, à la fin des années 1950, aborde le langage d'un point de vue cognitif. La linguistique est, selon lui, une branche de la psychologieN. Chomsky, New horizons in the study of language and mind, Cambridge, 2000N. Chomsky, Aspects of the theory of syntax, Cambridge, MA: MIT Press, 1975. En 1959, il publie un ouvrage critique des théories de langages proposées par Burrhus Frederic Skinner, fondateur du comportementalisme radical. Selon Skinner, l’apprentissage du langage se fait par simple imitation. L’environnement est une condition obligatoire et suffisante à l’apprentissage du langage. La conception de Chomsky est divergente à ce niveau. Il rejette les théories béhavioristes en affirmant le caractère plutôt inné du langage. L'environnement ne joue qu'un rôle déclencheur. Ce changement de paradigme a fait en sorte qu’on retrouve maintenant le cognitivisme au premier plan théorique des recherches scientifiques en psycholinguistique, affirmant la prééminence des activités mentales centralisées. Cette approche permet de dissocier la performance de la compétence en expliquant le langage comme un producteur et non comme un produit. Les analyses linguistiques se font désormais en utilisant des méthodes psychologiquesM. Pourquié, (2014b). LNG2160-A-H14 Notes du cours 2. [Présentation PowerPoint]. Repéré dans l'environnement StudiUM: ..
Rapprochements et divergences au cours de l'évolution de la psycholinguistique Cette collaboration entre les deux disciplines eut un succès initial même si les choix d'objets d'études étaient différents. Les deux disciplines cherchent à étudier la nature du langage et le fonctionnement de celui-ci dans le cerveau. Les informations linguistiques permettent de mieux comprendre ce qui se passe dans le cerveau. Les psychologues et les linguistes ont par la suite pris des chemins différents en raison d'une divergence dans les outils d'élaboration des théories, d'une approche différente quant à la contribution biologique et de l'environnement au langage, puis d'une analyse différente de ce qui constitue une explication. Leurs définitions du langage sont à l'origine du conflit. Les psychologues se concentrent sur la performance du locuteur, mettent l'accent sur les processus cognitifs qui sous-tendent la faculté de langage, et considèrent la contribution de l'environnement suffisante à l'apprentissage d'une langue. Ils s'interrogent sur la correspondance entre les théories abstraites des linguistes et le comportement qui n'est pas observable. Les linguistes se concentrent sur la compétence des locuteurs, postulent l'idée d'un organe langagier et soulèvent la question de la modularité. Ils ont une vision simpliste des psychologues.
Malgré ces différends, un nouveau rapprochement a eu lieu dans les années 1970, où il est maintenant possible d'étudier la nature de la fonction langagière de façon expérimentale, sans à avoir à se confiner aux modèles abstraitsN. Chomsky, New horizons in the study of language and mind, Cambridge: Cambridge University Press, 2000. Cette « révolution cognitive » permet l'élaboration de modèles intégrés du langage. Ces nouveaux modèles ont remis en question l'indépendance de la fonction du langage. Ils ont permis également d'étudier des sujets sains à l'aide des techniques d'imagerie cérébrale. Ces techniques d'imagerie cérébrale permettent d'établir des corrélations entre les lésions ou les fonctions cognitives et des aspects linguistiques, de vérifier des hypothèses abstraites, de vérifier des ambigüités structurales. Les avancées en neurosciences permettent de poser des questions touchant les deux disciplines. Les recherches touchent la réalité psychologique des unités linguistiques (syllabe, segment, trace, phonème, syntagme).
Méthodes et mesures