Le breuriez (breur signifie frère en breton) était jadis une institution paroissiale qui se traduisait par un rituel complexe, une frairie et une fête populaire.
Dans la commune de Plougastel-Daoulas, qui occupe une presqu’île sur la rade de Brest, l’organisation que représentait le breuriez a donné son nom à la cérémonie. On parle de cérémonie du breuriez, de rituel du breuriez ou de rite du breuriez. Les Plougastels disent tout simplement pour en parler.
Plougastel-Daoulas Le territoire communal est divisé en 23 breuriez, des subdivisions territoriales qui n'ont pas d'équivalent dans le reste de la Bretagne. C'est une subdivision profane qui ne correspond pas à celle des korkennadoù, qui est une subdivision religieuse. Tous les Plougastells savaient à quel breuriez ils appartenaient ..
« Santé, richesse, aptitude au progrès économique, combinée avec l’attachement à la tradition, parfait accord de l’individu et de son groupe, de l’homme et du sol, qu’est-ce donc que tout cela, si ce n’est pas le bonheur ?» C’est dans la conclusion d’un long article sur Plougastel-Daoulas en 1924 que Charles Le Goffic énumère en ces termes choisis quelques-unes des qualités qui ont contribué au développement du caractère si particulier et spécifique à cette commune.
Toutefois, ces quelques mots préfigurent également la situation future de la presqu’île, dont la désagrégation croissante des breuriez, qui est alors entamée dans les années 1920, représente l’un des effets les plus remarquables, les plus flagrants et les plus révélateurs d’une évolution inéluctable.
En effet, cette « aptitude au progrès économique, combinée avec l’attachement à la tradition », ne pouvait se perpétuer dans l’avenir. Pourtant la paroisse cornouaillaise, à la limite du Léon, conservera encore longtemps cet équilibre et cet aspect autre. Faisant encore figure aujourd’hui de « conservatoire breton » pour de nombreux chercheurs, Plougastel sera célébrée dès le siècle comme un verger d’Éden et plus concrètement comme le « jardin de Brest » par les écrivains-voyageurs comme Jacques Cambry, les collecteurs et folkloristes qui la découvrent en la parcourant. Mais elle ne pourra en définitive faire front à l’ensemble de la conjoncture et des conditions économiques et socioculturelles évoluant sans cesse et se trouvant constamment en but avec le mode de vie traditionnel de la communauté plougastellen.
Jusqu’au début du siècle, la presqu’île de Plougastel-Daoulas n’est reliée que par deux petites routes la faisant communiquer avec Loperhet et Landerneau. Les relations avec Brest, éloignée d’une dizaine de kilomètres seulement, ne s’effectuent alors que par mer. Mais en 1907 un bac à vapeur est installé au lieu-dit du Passage (an Treiz), évitant ainsi entre Brest et Plougastel le détour par Landerneau. Enfin, étape décisive, on inaugure en 1930 le pont Albert Louppe, rapidement surnommé pont de Plougastel.
Les influences de la ville de Brest peuvent dès lors s’exercer directement sur la commune. Ainsi, les lois du marché, celles du développement de la ville de Brest et de sa Communauté Urbaine croissante, la déperdition de la langue bretonne et la diminution de ses locuteurs, l’exode des enfants délaissant la terre et la mer, l’inflation grandissante des nouveaux résidents et tout simplement le progrès : autant de conditions incompatibles avec le délicat mécanisme de l’ancienne société plougastellen qui était fonction de la cohésion parfaite de tous les éléments nécessaires à son mode d’existence. De ce fait, les choses s’en sont allées les unes après les autres et les traditions avec elles.
La cérémonie du breuriez
En Bretagne, la Toussaint marque davantage la fête des morts que celle de tous les saints. Dans ce pays où « le séjour des morts se confond avec celui des vivants » écrit Anatole Le Braz, la Toussaint célèbre les âmes des disparus, des trépassés, et « ces êtres d’outre-tombe sont désignés par un nom collectif : ann Anaon, les Âmes.»
La Toussaint Le jour du dans la commune de Plougastel-Daoulas, la Toussaint se confond aussi avec la Fête des Morts ou Nuit des Morts. C’est le jour de l’ancienne fête irlandaise du – Samain – qui marque le début et la fin de l’année. C’est l’époque des « calendes de l’hiver (kala-goañv) qui, en breton, désignent les premiers jours de novembre. »
Mais si novembre est le mois des morts, il ne faut pas oublier qu’il est aussi « le mois des semailles, le mois de la vie ». C’est le début de la longue période des mois d’hiver et « ce sont ces mois qu’on appelle en breton miziou du (les mois noirs) : du (novembre : noir), kerzu (décembre : entièrement noir) et genver (janvier, emprunt au latin). »
Donatien Laurent rappelle que : « Le , jour où se déroule la cérémonie du breuriez, était l’une des quatre grandes fêtes du temps calendaire celtique. Elle marque le début de la saison sombre comme la fête du , six mois plus tard, inaugure la saison claire. Les noms bretons de ces deux fêtes – kala goañv () et kala hañv ou kala mae (), littéralement “calendes d’hiver” et “calendes d’été” ou “de mai” –, comme celui du mois de novembre – du : “noir” – témoignent encore de ce découpage du cycle annuel en deux moitiés inverses et opposés, hivernale et estivale. Cette nuit du est le véritable commencement de l’année, celle où la nuit l’emporte sur le jour, et c’est en même temps la fin de l’année précédente. C’est une “période close” qui n’appartient ni à l’année qui se termine ni à celle qui commence (Christian-Joseph Guyonvarc'h), une nuit où, selon l’expression de Marie-Louise Sjoestedt, “tout le surnaturel se précipite, prêt à envahir le monde humain”. Son nom irlandais – samain – signifie la “fin ou la récapitulation de l’été” et se retrouve dans le gaulois samonios qui désignait le premier mois de l’année dans le calendrier gallo-romain retrouvé à Coligny, dans l’Ain, à la fin du siècle dernier. »
Un rituel exprimant la solidarité envers les morts À Plougastel, la solidarité entre vivants pour les membres d’un même breuriez existe également au-delà de la vie et s’exprime envers les morts au cours d’un rituel représentant la manifestation la plus remarquable de cette forme de rapports privilégiés au jour de la Toussaint.
Cette manifestation constitue sans doute la forme essentielle de la solidarité entre membres d’un même breuriez. Elle leur permet une fois l’an de réunir toutes les familles pour participer à un rite funéraire particulier, afin d’affirmer la fraternité des vivants envers les morts et d’exprimer autant que conforter ainsi symboliquement leur unité et leur cohésion sociale par l’intermédiaire de leurs morts.
La raison de ce rite se trouve dans le rapport qui est établi entre la société des vivants et celle des morts. Cette attitude découle d’une conception particulière du Breton envers la mort, car en fait, écrit Anatole Le Braz, « pour lui, comme pour les Celtes primitifs, la mort est moins un changement de condition qu’un voyage, un départ pour un autre monde. »
Une institution paroissiale Dans le cadre restreint et isolé de la presqu’île, cette conception de la mort prend donc la forme d’un rituel funéraire qui a peut-être été unique en Bretagne et en France, et auquel s’ajoute la particularité d’avoir subsisté sous sa forme spontanée jusque dans la seconde moitié du , malgré un déclin entamé dans sa pratique au cours des années 1920.
Simple institution paroissiale en pratique, le breuriez est en fait un système complexe ainsi qu’une unité paysanne et l’on peut estimer qu’il a sa raison d’être dans la cérémonie que la communauté des Plougastels a pu maintenir dans ses prolongements historiques. Il prend aujourd’hui encore la forme d’un rituel auquel correspondent un réseau d’entraide et un réseau territorial, constitués des regroupements de familles de plusieurs villages dans toute la commune. On en comptait vingt-trois en 1915.
Un rituel qui diverge d’une cérémonie à l’autre Le jour de la Toussaint les membres des vingt-trois breuriez (bourg compris) se réunissent en autant de lieux, mais la forme et le déroulement que prennent ces cérémonies peuvent être sensiblement différents.
Si au premier abord, on reconnaît des éléments communs à chacune d’entre elles – comme l’arbre, les pommes et le pain –, on remarque également des divergences. Celles-ci peuvent même être tellement importantes que l’on ne peut plus à proprement parler de cérémonies, puisqu’il n’y a parfois plus d’arbre, de pommes, ni même de chants ou de prières. Il arrive même quelquefois qu’elles n’engendrent plus aucun rassemblement important. Il ne reste alors que le pain, ou c’est au contraire celui-ci qui est manquant.
Pourtant, il est probable que les breuriez n’étaient pas aussi dissemblables avant les années 1920, mais on ne peut guère solliciter davantage au-delà la mémoire des plus anciens Plougastels aujourd’hui.
Un schéma identique malgré tout Au cours du , les breuriez se sont désagrégés les uns après les autres, jusqu’au dernier à s’être déroulé spontanément en 1979 au village de Larmor (an Arvor). Aussi, les descriptions suivantes et les propos des Plougastels eux-mêmes rendent compte de cérémonies s’étant généralement déroulées entre les années 1940 et 1970. Néanmoins, ces témoignages permettent de dégager une trame ou un schéma représentatifs globalement identiques pour toutes les cérémonies.
Description générale du rituel vignette|317x317px|Le breuriez, le 1er novembre 1957, dans le haut du village d'Illien-ar-Guen (auteur inconnu). Le breuriez s’articule autour de la tradition du bara an anaon (pain des trépassés) et du gwezen an anaon (arbre des trépassés), ou gwezen ar vreuriez (arbre de la frairie). Chaque famille d’un breuriez doit être représentée ce jour de la Toussaint pour participer au rituel. Celui-ci commence habituellement au début de l’après-midi. Plusieurs dizaines d’habitants du breuriez, hommes, femmes et enfants se réunissent devant la maison de l’un d’entre eux, ou dans la grange si le temps est mauvais, et parfois en un lieu immuable pour tout le breuriez.
L’arbre du breuriez Une fois que tout le monde est rassemblé commence alors l’adjudication du gwezen an anaon, qui est généralement un arbre stylisé d’une hauteur d’environ 1,50 m. L’arbre peut être taillé dans une branche de houx qui a été écotée, écorcée et taraudée, puis sur laquelle on a inséré plusieurs dents de bois. Sur chacune de celles-ci on a fiché une pomme, et la plus grosse est au sommet de l'arbre, dénommé "arbre à pommes". vignette|320x320px|Au village de Kernizi, l'arbre du Breuriez (arbre à pommes) est mis aux enchères le 1er novembre 1953 ou 1954 (auteur inconnu). Le porteur de l’arbre du breuriez, qui peut être toujours le même ou bien l’adjudicateur de l’année, harangue l’assemblée pour faire monter les prix et s’interrompt lorsque plus personne ne surenchérit. Mais les enchères sont souvent fictives et l’acheteur connu à l’avance, puisque l’arbre est généralement adjugé à tour de rôle et son parcours est réglé dans un breuriez selon un itinéraire qui passe de maison en maison dans chaque village, afin que chaque famille puisse normalement l’acquérir au moins une fois dans sa vie. L’adjudicataire reçoit alors l’arbre et laisse l’adjudicateur emporter la grosse pomme du sommet. Puis, il peut enfin emporter l’arbre et le conserver dans sa maison durant une année.
Le pain et les pommes Sur une table recouverte d’un drap blanc ou d’une nappe (doucher) ont été déposés dans une corbeille des petits pains ronds que la famille adjudicatrice avait fait bénir au presbytère le matin même ou la veille par le prêtre. Parfois, cette famille s’occupe de se procurer à la fois le pain et les pommes, mais lorsque le breuriez concerne de nombreuses familles, deux familles voisines sont adjudicatrices – l’une pour le pain et l’autre pour l’arbre et les pommes – afin que le tour du breuriez ne se réalise pas en un nombre d’années trop important.