Jean de Roquetaillade (en latin Johannes de Rupescissa) est un frère mineur français du couvent d'Aurillac, « théologien, polémiste et alchimiste » selon Jeanne Bignami-Odier. Né entre 1305 et 1310 à Marcolès (Cantal) sur les marges occidentales de l'Auvergne, il est mort à Avignon entre 1366 et 1370.
Auteur prolifique d'écrits critiques et prophétiques, il développe une eschatologie apocalyptique inspirée des principaux thèmes de la Lectura super Apocalism de Pierre de Jean Olivi adossés à la théologie de l'histoire de Joachim de Flore et aux messages prophétiques d'Arnaud de Villeneuve. Sa vision d'une société utopique où chacun sera illuminé par le Saint-Esprit qui laissera croire que , garantissant mille années solaires de félicité, supposait qu'au préalable la société passe par quarante-cinq années de guerres très cruellesd'après Liber secretum eventum, écrit en 1349 par Roquetaillade, et résumé par Bognani-Odier page 130 et Robert Lerner et soit purgée (Bognani-Odier, p. 219). Son système prophétique représente non seulement la culmination de la tradition prophétique des Franciscains mais le système prophétique chrétien le plus détaillé, cohérent et influent du , selon Robert Lerner.
Poursuivi par l'Inquisition, il passa une vingtaine d'années emprisonné (de 1344 à c. 1364) dans des couvents du Sud-Ouest puis dans la prison papale d'Avignon, non pas sous les accusations d'hérésie, qui ne purent jamais être établies à son égard, mais parce qu'il (Luc de Wadding).
En alchimie, il est l'introducteur de la notion de , qu'il obtenait par distillations successives du vin dans un alambic (donnant l'aqua ardens, l'eau-de-vie) suivies par une pour en faire une substance incorruptible comme . Il généralise ensuite la notion de quintessence aux substances tirées par des procédures alchimiques des plantes et minéraux médicinaux. Il obtient ainsi des remèdes capables d'exprimer les vertus médicinales des matières médicales. Cette idée sera reprise par les apothicaires et médecins du qui ouvrirent la voie à la pharmacologie et médecine chimiques modernes.
Jean de Roquetaillade fut immédiatement célèbre et ses idées connurent une certaine notoriété de son vivant, comme l'attestent des chroniques contemporaines. Une quinzaine de chroniqueurs du et du début du , l'évoquent à propos d'un certain nombre de grands événements de l'histoire de la chrétienté qu'il prétendait avoir prédits comme la défaite du roi de France à Poitiers en 1356 ou l'éclatement du Grand Schisme en 1378. Certains de ses manuscritscomme Liber secretorum eventuum et Vademecum in tribulatione ou le De consideratione quintae essentiae qui sont connus par de nombreuses copies et des traductions dans toutes les langues de la chrétienté, ont largement circulé. Ce sont cependant ses œuvres les plus courtes qui semblent avoir été les plus célèbres, et plutôt sous la forme de morceaux choisis que dans leur intégralité.
Biographie Formation c.1310-1344 Né près d'Aurillac (Cantal), à Marcolès, entre 1305 et 1310, il alla faire des études d'« Art » et philosophie, à l'université de Toulouse de 1327 à 1332, tout en s'adonnant à l'art alchimique. En 1332, il entra chez les Franciscains et continua ses études de philosophie à Toulouse comme frère mineur jusqu'en 1337d'après ses dires (De quintae essentia).
À cette époque de confrontations religieuses passionnées sur la pauvreté, soulevées par la doctrine de Pierre de Jean Olivi, il décida d'entrer chez les Franciscains qui étaient reconnus comme l'ordre religieux qui manifestait les engagements les plus forts dans l'idéal de pauvreté évangélique. Il a probablement assisté à des lectures sur l'Antichrist et l’eschatologie apocalyptique données par des Franciscains de Toulouse qui allaient décider de son orientation intellectuelle pour le reste de sa vie. Durant ses études, il fit une brève incursion dans le domaine de la technique (dite « art ») et de la philosophie de la nature pendant laquelle il rédigea un ouvrage d'alchimie médicale De consideratione quintae essentiae, apportant quelques innovations conceptuelles remarquables qui assureront le succès de ses idées en Europe jusqu'au .
Ses dons de visionnaire commencèrent à se manifester dès cette époque. Dans un passage autobiographique de Liber Ostensor, il raconte qu'en 1332, il fut transporté en songe sur les rivages de la mer de Chine, près de la ville appelée Zaytonaujourd'hui Quanzhoushi 泉州市 au Fujian, où il vit l’Antéchrist encore enfant, faisant partie des proches de l’empereur de Chine. Il annonce son triomphe pour l'année 1366. Il affirme n'avoir jusque-là jamais entendu le nom de Zayton ; et il n’apprit l’existence de cette ville, « la cité la plus fameuse de la terre d’Orient », qu’en 1325, quand il eut connaissance d’une lettre de l’évêque du lieu, Gérard Alboyni. Il acquit alors la certitude que sa vision correspondait bien à une réalité et s'attacha à convaincre ses frères mineurs de la prochaine arrivée de l'Antéchrist. Les incarcérations dans les couvents d'Aquitaine 1344-1349 thumb|Prisonnier Le ministre provincial d’Aquitaine, futur ministre général de l'Ordre, Guillaume Farinier, s’inquiète de la vigueur de son message apocalyptique et le fait emprisonner au couvent franciscain de Figeac, en . Il demeura enchaîné, dans cette prison pleine de boue, suivant ses dires, un an et huit jours. En plus de ses visions apocalyptiques, Farinier lui reproche ses violentes attaques contre le pape d'Avignon. Farinier qui l'avait certainement fréquenté au sein du studium de Toulouse, fut son plus féroce persécuteur.
En , il se cassa la jambe dans cette prison, et souffrit d’autant plus cruellement de cette fracture que les rares soins qu’on lui prodigua furent plutôt barbares (Liber ostensor, Bibl. vat., Rossiano 735, fol 36). Traduction de Jeanne Bignami-Odier, Hist. Litt. de la France, 41.
Il reste prisonnier, tout en étant transféré, à plusieurs reprises d’un couvent d’Aquitaine à un autre (Figeac, Martel, Brive, Limoges, etc.). Amené au couvent de Toulouse, très affaibli physiquement, humilié et toujours prisonnier, il comparait devant Jean Du Moulin (Jean de Moulins) en 1346, le fameux inquisiteur dominicain. Ses réponses semblant orthodoxes, celui-ci défendit de le retenir en prison pour hérésie. Il connut alors vingt jours de liberté au couvent de Toulouse. Mais d’Avignon, le provincial d’Aquitaine envoya une lettre au vicaire du couvent de Toulouse, Frère Raymond Servat, pour qu’il soit remis en prison. Le , il fut jeté à nouveau dans un horrible cachot où il crut perdre la vie. Un an plus tard, il fut transféré à la prison meurtrière de Rieux où il fut enfermé dans un ignoble recoin, sous l’escalier du dortoir. En 1348, victime d'une , il faillit mourir. Il s'agissait probablement de la peste pulmonaire puisque en cette année, la grande peste atteignit Rieux. Il fut privé de tout service mais échappa à la mort. Incarcération dans la prison pontificale d'Avignon 1349-c.1368 Il profite d'un transfert entre deux couvents, pour convaincre ses gardiens de le conduire à Avignon auprès du pape Clément VI pour lui présenter une requête. Arrivé à la cour pontificale d’Avignon, en , il se présenta au premier Consistoire public, le , devant le cardinal Guillaume Court, le plus grand expert en matière d'hérésie d'Avignon. À la demande du cardinal-inquisiteur, Roquetaillade écrivit ses visions dans le Liber secretorum eventuum (terminé le ). En exposant sincèrement son système prophétique, il fit preuve d'un grand courage (ou d'une grande candeur), sachant que sa vie était en jeu. Sans chercher à devenir martyre, il informa le cardinal Guillaume Court de tout ce à quoi il croyait.
thumb|Avignon et le , début du Au bout d’une année, le cardinal d’Albano, Hélie de Talleyrand-Périgord, conclut son procès. Jean de Roquetaillade sera enfermé à la prison pontificale du Soudanprison de l'auditeur de la Chambre apostolique, dite du Soudan, rue Garlanderie à Avignon (actuellement rue Galante). Les garlandiers étaient des ciseleurs sur métal, qui fabriquaient des couronnes et guirlandes de fleurs artificielles ou des coiffures pour femmes., sous la protection du Siège apostolique, au lieu d’être livré aux Frères mineurs. Heureux d’avoir échappé à la vengeance des Franciscains, sa situation reste cependant terrible :
L'année qu'il passa en compagnie d'un prêtre anglais fou et sadique nommé Simon Legat fut un enfer : (Fol. 84, v°-85). À Avignon, Jean de Roquetaillade fut interrogé plusieurs fois sur son système eschatologique : comme nous avons vu, devant le Consistoire en , puis en 1350 et 1354. Il dut en rendre compte par écrit en 1349 et en 1356, ce qui donna lieu à la composition de trois traités d'eschatologie qui ont été conservés Liber Secretorum Eventuum, du Liber Ostensor et du Vade mecum in tribulatione.
Ne sachant rien sur son sort, il s’attendait à être condamné à mort. Il se souvenait que durant sa jeunesse, le , dans le cimetière des Accoules à Marseille, l’inquisiteur franciscain de Provence, Michel Lemoine, prononça la condamnation pour hérésie de quatre frères mineurs, qui furent remis aux autorités municipales et brûlés publiquement le lendemain. Les rebelles victimes de l'Inquisition étaient des franciscains « spirituels» qui avaient adhéré pleinement à la doctrine de Pierre de Jean Olivi (1248-1298) et à la théologie de l'histoire de Joachim de Flore. Suivant cette doctrine, les frères mineurs observant fidèlement la règle, jouaient le rôle d’une avant-garde de l’âge de l’Esprit, qui devait se déployer après la chute de l’Antéchrist. Le commentaire de l’Apocalypse qui énonce ce programme avait donné à Jean Olivi l’occasion de dénoncer la richesse et la corruption de l’Église, et les compromissions franciscaines. Les cercles laïcs séduits par ces idées (nommés les « béguins»), furent aussi les victimes d'une intense répression inquisitoriale entre 1318 et 1325 puisque près d'une centaine d'entre-eux périrent sur les bûchers entre Toulouse et Montpellier. Jean de Roquetaillade a su développer une (S. Piron) qui lui permit d'éviter le bûcher sans renoncer à ses critiques radicales du clergé. Tout en étant très attaché à l'observance de la pauvreté évangélique, il n'a jamais voulu se détacher de l'Église et a réprouvé les schismatiques.
Jean de Roquetaillade était de temps à autre tiré de sa prison pour être interrogé par les cardinaux. Le cardinal Talleyrand-Périgord, protecteur des frères mineurs, n’hésita pas à le consulter en dépit de la suspicion qui pesait sur lui. Ce qui témoigne de l’ambiguïté de son statut de prisonnier : individu délirant (fantasticus, se croyant inspiré par Dieu), comme le voulait la position officielle ou prophète inspiré? Il semble que sa grande intelligence politique et son sens critique ne pouvaient s'exprimer à cette époque que sous forme visionnaire. Hélie de Talleyrand-Périgord, à qui est dédié le Liber Ostensor, en fit une sorte de conseiller, notamment pour les affaires de Sicile, de Naples et de France, dans lesquelles il désirait s’entremettre. Il le convoqua en 1351, pour l'interroger sur les menaces que pouvaient présenter les nouveaux cardinaux pour les anciens qui avaient échappé à la peste noire. Ses conditions de détention semblent par la suite s'être améliorées.