Les ateliers sociaux sont une proposition économique et industrielle pour la France, développée par Louis Blanc dans L'Organisation du travail (1839) et mise en pratique lorsqu’il fut président de la commission du Luxembourg après la Révolution française de 1848.
Contexte Dans le projet de Louis Blanc c’est une fois le ministère du travail créé, une fois la banque nationale instituée, les chemins de fer et les mines transformés en grands travaux, une assurance centralisée créée (qui n’est pas un monopole), les bazars et les entrepôts ouverts, le tout garanti par l’État que : « La Révolution serait prête avec la puissance nécessaire à sa réussite »BLANC L., OT, op.cit., p. 70.. Or, dans son idée, rien ne pourrait exister à long terme sans l’association (industrielle, agricole et littéraire). Celle-ci devient le moyen permettant à cette révolution d’aboutir et de perdurer« La logique de l’histoire commande la création du ministère du progrès ayant pour mission spéciale de mettre la Révolution en mouvement. (…) Supposons que ce ministère soit créé, et qu’on lui constitue un budget : en remplaçant la Banque de France par une Banque nationale ; en faisant rentrer dans le domaine de l’État les chemins de fer et les mines ; en centralisant les assurances ; en ouvrant des bazars et des entrepôts, au nom de l’État ; en appelant, pour tout dire, à l’œuvre de la Révolution, les puissances réunies du crédit, de l’industrie et du commerce… On se trouverait avoir en quelque sorte sacré et armé la Révolution. » (BLANC L., OT, op.cit., p. 70-71.).
Ce système n’est pas l’abnégation de l’individu au profit de « l’émancipation du peuple »« (…) nous ne prétendons pas le moins du monde qu’on immole à l’émancipation du peuple la personnalité humaine, les droits de l’individu ; mais nous demandons que, par une application à la fois prudente et large du principe d’association, l’individu se trouve naturellement amené à associer au bien de ses semblables son espérance et ses désirs. (…) Si les exigences de l’intérêt personnel méritent qu’on les respecte, que ne les respectez-vous dans la personne de tant de malheureux, serfs de l’industrie et valets d’une manivelle ? » (Ibid.). Il s’agit plutôt d'une traduction d'une idéologie opposée à la doctrine du libéralisme, pour permettre à l’Homme l’exercice optimal de la Liberté. Louis Blanc ne voit pas, dans l’idéologie libérale où se trouve la liberté de l’Homme qui, pris dans le tourbillon de la concurrence, est devenu le « valet d’une manivelle »Ibid., p. 195. ? Dans son projet théorique, l’atelier social existe, avec la même philosophie générale de fonctionnement, dans trois univers économiques : l’industrie, l’agriculture et la littérature. Comme première étape de cette transformation radicale du mode d’organisation économique, Louis Blanc concentre son attention théorique sur l’industrieMême si, d’un point de vue pratique il considère que la réforme serait plus à même de fonctionner d’abord dans les campagnes puis, après avoir prouvé son efficacité, en ville.. La misère appelle un remède. Alors, « en ce qui concerne le travail des villes »Ibid., p.71. ce budget du travail devrait être affecté « à l’établissement d’ateliers sociaux dans les branches les plus importantes de l’industrie »Ibid.. Or, « cette opération exigeant une mise de fonds considérable, le nombre des ateliers sociaux originaires serait rigoureusement circonscrit ; mais, en vertu de leur organisation (…), ils seraient doués d’une force d’expansion immense ».
Ces ateliers ont été développés et concrètement réalisés en 1848 par la commission du Luxembourg.
Le rôle de l’État dans l’organisation générale des associations
Ces ateliers sociaux industriels s’organisent sur la base de « statuts » ayant « forme et puissance de loi »BLANC L., OT, op.cit., p. 71. « La rédaction des Statuts destinés aux ateliers sociaux serait délibérée et votée par la représentation nationale. Ils auraient forme et puissance de loi. » (Ibid.) car ils sont délibérés et votés par la représentation nationale, démocratiquement constituée (système de Hare). Les statuts permettent aux particularismes de chaque branche de s’exprimer dans le cadre de la rédaction, sous réserve d’un vote donnant au texte sa force dans la hiérarchie des normes, c'est-à-dire opposable devant les juridictions en cas de conflit.
Dans le principe, l’État se présente uniquement comme le garant des statuts votés: il n'est chargé que de contrôler leur bonne application, après la première année. L’association choisit par un vote son directeur et un conseil mandaté et responsable.
Mais les délibérations de l’Assemblée Nationale imposent la « moralité » comme un des critères de recrutement au sein des associations. Alors que Louis Blanc se gardait, dans l’Organisation du travail, d’insister sur cette dimension morale, pouvant paraître liberticide, une fois ces ateliers institués, il précise que: « seraient appelés à travailler dans les ateliers sociaux jusqu’à concurrence du capital primitivement rassemblé pour l’achat des instruments de travail tous les ouvriers qui offriraient des garanties de moralité »BLANC L., OT, op.cit., p. 71.. Cette « garantie de moralité » implicitement incluse dans la rédaction des statuts pourrait sembler contredire la liberté d'organisation affirmée dans la rédaction initiale, mais Louis Blanc en précise la justification en exposant dans la Révolution morale les points fondamentaux et généraux de cette moralité visés et nécessaires à la Révolution politique et institutionnelle. Il les précise dans Le Nouveau Monde : « dans l’ordre social nouveau, personne n’aurait : Ni la liberté d’empiéter sur la part de ses frères, dans l’exploitation du grand domaine donné par Dieu à l’humanité ; Ni celle de s’assurer, par l’accaparement des instruments du travail, le moyen de jouir des fruits du travail, à l’exclusion du travailleur ; Ni celle d’asservir l’homme au capital, la richesse vivante à la richesse morte ; Ni celle, comme dit énergiquement saint Ambroise, de s’enrichir par des malheurs, de chercher son profit dans les larmes, de se nourrir de la faim d’autrui ; Ni celle d’armer la moitié des pauvres pour contenir par elle l’autre moitié. Si ce sont là les libertés dont on redoute la perte, qu’on ose le dire ; qu’on ose, jetant le masque, recommander à nos respects la liberté d’être tyran ! »BLANC L., Nouveau Monde du 15 juillet 1850, op.cit., p.8. C’est uniquement dans ce cadre, donc, que le soutien de l’État à la mise en place d’association est envisageable et les statuts doivent être « moraux » au sens de Louis Blanc pour que les associés puissent bénéficier de son aide financière. Il s’agit là d’une contrepartie venant équilibrer le projet car, pour Louis Blanc, les droits financiers des ateliers s’accompagnent des devoirs moraux. La liberté est conçue désormais comme une fin officialisée par des moyens, que seule l’association, l’atelier social, peut consacrer.
Louis Blanc précise les limites de l’intervention de l’État (« L’action de l’État est, selon nous, un mal toutes les fois qu’elle met obstacle au libre développement de l’individu. Mais toutes les fois qu’elle le favorise, elle est un bien », l’État, 30 ans plus tard, dans sa conférence de Saint-Denis le BLANC L., DP, op.cit., p. 238.). Pour que les ateliers s'inscrivent dans le respect des principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité, il précise également le cadre de l'autorité qui s'y exerce. La thérapie sociale des ateliers est en effet autoritaire pour ceux qui choisissent cette voie ; sur ce point, Louis Blanc est très clair : « (…) nous ne sommes pas de ceux qui crient anathème au principe d’autorité. Ce principe, nous avons eu mille fois occasion de le défendre contre des attaques aussi dangereuses qu’ineptes. Nous savons que, lorsque, dans une société, la force organisée n’est nulle part, le despotisme est partout. Il n’est pas une ligne, dans ce petit livre, qui ne soit, de notre part, une douloureuse protestation contre le lâche abandon des pauvres, abandon qu’on ose appeler la liberté ! Mais si nous voulons un pouvoir vigoureux et actif, nous sentons, d’un autre côté, qu’il y aurait folie à le supposer infaillible ; nous ne nous dissimulons pas qu’un gouvernement, quel que soit le mérite de l’organisation politique qui lui aura donné naissance, se compose d’hommes accessibles à des erreurs et à des passions dont l’existence de la société ne saurait dépendre »Ibid., p. 206.. C’est d’ailleurs pour cela que les associations s’autonomisent après la première année et qu’un rôle particulier est confié aux communes. En effet, afin d’éviter toute dérive tyrannique, et en raison de l’aspect autoritaire du pouvoir, Louis Blanc prévoit un grand nombre de contre-pouvoirs démocratiques. C’est en ce sens que le projet social et le projet démocratique font partie d’un tout.
Louis Blanc pour ancrer son projet théorique dans la pratique, décrit méticuleusement les étapes à franchir : l’État interviendrait la première année pour organiser, en interne l’association et l’année suivante, la hiérarchie sortirait du principe électif« (…) la première année qui suivrait l’établissement des ateliers sociaux, l’État réglerait la hiérarchie des fonctions. Après la première année, il n’en serait plus de même. Les travailleurs ayant eu le temps de s’apprécier les uns les autres, et tous étant également intéressés, (…) au succès de l’association, la hiérarchie sortirait du principe électif » (BLANC L., OT, op.cit., p. 71.). L’objectif d’autonomie est primordial car il doit permettre d’éviter la dérive autoritaire de l’État qui n'aurait ainsi qu'un rôle transitoire. L’élection est importante plus du point de vue du principe que pour la transformation de la hiérarchie. En effet, une reconfiguration de l’entreprise ne semble pas être la conséquence du principe électif, car la compétence est aussi attachée à la fonction. Louis Blanc ne souhaite pas mettre tous les travailleurs à égalité car, pour lui, « la hiérarchie par capacités est nécessaire et féconde »Ibid., p. 74.. L’intérêt de l’élection est à chercher, au-delà de l’autonomie de gestion, dans l’amélioration des relations de travail: l’obéissance serait ainsi consentie et non subie et la responsabilité du chef d’entreprise, mandaté, serait prise en compte. Il deviendrait révocable. Une unité serait ainsi créée dans l’association, par la prise de conscience de l’interdépendance des associées. C’est là une caractéristique du socialisme de Louis Blanc toujours préférable pour les relations commerciales, selon lui, qu’une lutte de classe interne.