Domenico SelvoLa bonne orthographe moderne des premiers doges est difficile à établir. Dans certains textes anciens, les noms de Domenigo Selvo (Hazlitt) ou Domenicum Silvium (Sansovino) sont employés, mais le plus commun orthographe est celui de Domenico Selvo comme on peut le constater dans la plupart des références pour cet article, chez Norwich et y compris sur le site officiel de la basilique Saint-Marc., mort en 1087, est le doge de Venise.
Les alliances que Domenico Selvo conclut, les batailles perdues et gagnées par l'armée vénitienne, et la politique intérieure qu'il mène pendant son règne (1071-1084) posent les bases d'une grande partie de la politique intérieure et étrangère ultérieures de la république de Venise. Il évite l'affrontement avec l'Empire byzantin, le Saint-Empire romain germanique, et l'Église catholique romaine, pendant une période de l'histoire où les conflits menacent de renverser les rapports de force. Parallèlement, il conclut de nouveaux accords avec les principaux pays, assurant ainsi une grande période de prospérité à la république de Venise. Grâce à l'accord militaire signé avec l'Empire byzantin, l'empereur Alexis Comnène accorde à Venise des privilèges commerciaux par une chrysobulle, permettant ainsi le développement du commerce international de la République durant les siècles qui suivent.
Concernant la ville elle-même, il supervise la construction de l'actuelle basilique Saint-Marc bien plus longtemps que n'importe quel autre doge. L'architecture complexe et la décoration élaborée de la basilique témoignent de cette période de prospérité pour les marchands vénitiens. La manière fondamentalement démocratique tant de son élection que de sa révocation fait partie intégrante de l'important changement de la philosophie politique de la République à cette époque. Son renversement en 1084 est l'une des nombreuses abdications forcées des débuts de la République, qui accentuent un peu plus la séparation entre le pouvoir du Doge, le peuple et la noblesse.
Le contexte thumb|300px|Carte de l'Italie en l'An Mil, montrant le contrôle byzantin de la partie sud de la péninsule et la proximité du Saint-Empire romain germanique
À partir du règne de Pietro II Candiano en 932, Venise connaît une série de doges inefficaces comme Pietro III Candiano, Pietro IV Candiano, ou Tribuno Memmo. L'arrogance reconnue et l'ambition de ces doges provoque une dégradation des relations avec le Saint-Empire romain germanique à l'Ouest, le statu quo diplomatique avec l'Empire byzantin à l'Est, et des conflits au sein même de la RépubliqueNorwich. A History of Venice, pp. 39–48.. Cependant, en 991, Pietro II Orseolo devient Doge et multiplie les conquêtes en DalmatieWolff, Venice and the Slavs of Dalmatia, pp. 428–455. Cette campagne renforce les liens commerciaux avec les Empires de l'Est, la Sicile, l'Afrique du Nord et le Saint-Empire romain germanique, et met fin aux luttes intestines des citoyens de VeniseMolmenti. Venice, p. 117.. Les négociations de Pietro II avec l'empereur byzantin Basile II sur la baisse des taxes d'importation des produits vénitiens permettent une nouvelle période de prospérité pour la République, puisque les marchands vénitiens peuvent ainsi vendre leurs produits dans les marchés internationaux byzantins à des tarifs moins élevés que leurs concurrentsNicol. Byzantium and Venice, pp. 43–44.. De la même manière, Pietro II réussit à développer de nouveaux rapports avec l'empereur du Saint-Empire romain Germanique Otton III, qui lui témoigne son amitié par la restitution de terres précédemment saisies à Venise, l'ouverture des voies de libre-échange entre les deux États, et l'exemption de taxes pour tous les Vénitiens présents dans l'EmpireNorwich. A History of Venice, pp. 49–64..
Le pouvoir et la réputation de Pietro II allant grandissant, les Vénitiens commencent à se demander s'il ne prévoit pas secrètement d'établir une monarchie héréditaire. Leurs craintes s'avèrent justifiées lorsque son fils, Ottone Orseolo (en hommage à Otton III), âgé de 16 ansHazlitt. The Venetian Republic, pp. 115–133., prend le titre de Doge à la mort de son père en 1009, devenant ainsi le plus jeune Doge de l'histoire vénitienne. Des scandales ont égrené la plus grande partie de son règne, Otto montrant un net penchant pour le népotisme, attribuant des postes importants à plusieurs de ses cousins. Il est déposé en 1026 et exilé à Constantinople, mais son successeur,Pietro Barbolano, éprouve de si grandes difficultés pour unir les citoyens qu'il s'en faut de peu pour que les luttes intestines ne reprennent dans la ville.
En 1032, Barbolano est à son tour déposé par des partisans d'Otto Orseolo souhaitant lui rendre sa charge de doge, mais ce dernier est à Constantinople, mourant, et n'est pas capable de rentrer d'exil. Domenico Orseolo, un jeune d'Otto et personnage plutôt impopulaire à Venise, tente alors de prendre le pouvoir sans attendre les formalités des élections. Cependant, ses nombreux ennemis, dont des anciens partisans d'Otto, réagissent immédiatement avec véhémence contre le fait que ce soit un Orseolo qui devienne doge tout simplement parce qu'il est le fils de Pietro II. Le pouvoir du Doge est alors sévèrement contrôlé, et Domenico Flabanico, un marchand prospère, est élu Doge par le peuple. Pendant son règne, qui dure 11 ans, Flabanico met en œuvre plusieurs réformes capitales restreignant le pouvoir des futurs doges, dont notamment une loi interdisant l'élection d'un fils de Doge à ce même posteMcClellan. The Oligarchy of Venice, pp. 39–43.
Le règne de Domenico Contarini (1043-1071) est relativement calme ce qui permet de réduire le fossé qui s'est creusé entre le Doge et ses sujets et de reprendre les territoires perdus dans l'est du royaume de Hongrie dans les années qui ont suivi le déposition d'Ottone Orseolo. Cependant, un fait demeure : la majorité du peuple vénitien, considérant les agissements du pouvoir pendant la première moitié du , n'est absolument pas favorable à l'instauration d'une monarchie héréditaire. Cette réalité, couplée aux souvenirs récents de Doges avides de pouvoir, contribue à l'avènement de Domenico Selvo.
Biographie Sa vie avant de devenir doge
Le peu que l'on connaisse du passé de Selvo est principalement basé sur la réputation qu'il a acquise lorsqu'il devient doge. Les détails sur son origine familiale, et même sa date de naissance, nous sont inconnus. Cependant on peut admettre qu'il est issu de la noblesse vénitienne, puisque seuls des nobles, à l'exception de Domenico Flabanico, ont été élus à la charge de doge jusqu'à cette période de l'histoire de la République. Selve appartient probablement à une famille patricienne du sestiere de Dorsoduro, prétendument d'origine romaine, voire des tribuns de la plèbeHazlitt. The Venetian Republic, pp. 134–143.. Il a apparemment également occupé la charge d'ambassadeur auprès de l'empereur du Saint-Empire Henri III. De même il a probablement été conseiller ducal de Domenico ContariniRendina. I dogi: Storia e segreti, pp. 16–18.. Le fait qu'il ait appartenu à l'entourage de ce Doge plutôt populaire a pu être une des causes de son apparente popularité.
Son élection Selvo est remarquable pour avoir été le premier Doge de l'histoire vénitienne dont l'élection est rapportée par un témoin oculaire, un prêtre de l'église paroissiale San Michele Archangelo du nom de Domenico TinoGallicciolli. Delle memorie venete antiche, pp. 124–126.. Son témoignage apporte aux historiens un précieux aperçu du pouvoir du peuple vénitien. L'élection de Selvo a lieu au printemps 1071, après le long règne, presque trente ans, de Domenico Contarini qui s'achève par son décèsNorwich. A History of Venice, p. 641..
Selon le témoignage de Tino, le jour de son élection, Selvo assiste aux funérailles de Contarini dans la toute nouvelle église San Nicolò, construite sous Domenico Contarini sur le Lido, une île de la lagune vénitienne. L'emplacement est idéal pour les funérailles d'un doge, la basilique Saint-Marc étant encore en construction et l'église San Nicolò étant suffisamment vaste pour accueillir un nombre respectable de fidèlesWiel. Venice, pp. 76–79.. Pour ces mêmes raisons, l'église est parfaitement adaptée à l'élection d'un nouveau Doge.
Après les funérailles, une foule nombreuse se rassemble sur leurs gondoles et les galères armées. Domenico Tino écrit « un nombre incalculable de gens, la quasi-totalité de Venise » est là pour exprimer leurs avis sur le choix d'un nouveau dogeNorwich. A History of Venice, pp. 67–70.. L'évêque de Venise ayant demandé « qui serait digne de son pays », la foule entonne Domenicum Silvium volumus et laudamus (« Nous voulons Domenico Selvo et nous le louons »)Sansovino. Venetia, p. 477.. Le peuple s'est prononcé clairement, et l'élection s'achève avec ces paroles. Un groupe de citoyens plus distingués soulève ensuite au-dessus de la foule en liesse le Doge nouvellement élu, et il est ramené ainsi dans la villeMolmenti. Venice, p. 209.. Pieds nus, en accord avec la tradition, Selvo est conduit à la basilique Saint-Marc où, au milieu des matériaux de construction et des échafaudages, il adresse ses louanges à Dieu, il reçoit le personnel de son bureau et les serments de fidélité de ses sujets. Il est légalement promu Doge de VeniseSelon la légende de Venise, Selvo est considéré comme le . Il est difficile de vérifier l'existence des deux premiers doges, Paolo Lucio Anafesto et Marcello Tegalliano. Norwich considère Selvo comme le , contrairement à Hazlitt et Rendina..
Une période de paix et de prospérité (1071-1080)
Pendant les dix premières années de son règne, Selvo mène une politique en continuité avec celle de son prédécesseur. Il y a, certes, quelques conflits armés dans la République et à l'étranger, mais le dogat connaît une période de popularité en raison de conditions économiques prospères. Les relations avec le Saint-Empire se renforcent peu à peu, atteignant un degré inconnu depuis le règne du dernier Orseolo grâce à un commerce plutôt libre et les bons rapports que maintient Selvo avec l'empereur Henri IV. L'importance de l'alliance économique entre les deux pays devient cruciale lorsque la direction de l'Empire, historiquement partagée par l'empereur et le pape, est remise en question par la Querelle des Investitures entre Henri IV et le pape Grégoire VII. Selvo, pris entre des intérêts opposés, a très peu de marge de manœuvre. D'un côté, il veut maintenir l'accord de commerce conclu entre Venise et l'Empire, mais les Vénitiens choisissent l'Église catholique romaine plutôt que l'Église orthodoxeJacobs, Andrew S. "Christian History Maps, Part Two: Middle Ages". Université de Californie, Riverside., car Grégoire VII menace secrètement Selvo d'excommunication et de promulguer un interdit sur la république de Venise. Cela éloigne religieusement la République de la métropole Byzantine, mais Selvo s'en sort de justesse en rappelant le pouvoir religieux dont Venise dispose en qualité de détenteur des reliques de Saint-MarcMuir. Civic Ritual in Renaissance Venice, pp. 78–84..
À l'Est, Selvo sait non seulement maintenir de bons rapports commerciaux avec l'Empire byzantin, mais il se marie avec un des membres de la famille impériale afin de renforcer une alliance vieille de plusieurs années entre les deux nations. En 1075, il épouse Théodora Doukas, fille de Constantin X et sœur de l'empereur régnant, Michel VIINicol. Byzantium and Venice, pp. 51–52.Théodora est souvent confondue avec une autre princesse byzantine, belle-fille du doge Pietro II Orseolo et cible d'une diatribe de Pierre Damien attaquant ses manières jugées décadentes une cinquantaine d'années après sa mort (Nicol, Byzantium and Venice, p. 47).
Le triomphe (1081-1083) thumb|300px|La république de Venise et l'Italie en 1084