Une anacoluthe (ou anacoluthon) est une rupture dans la construction syntaxique d'une phraseDéfinition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. Il peut s'agir soit d'une maladresse involontaire de style, soit d'une figure de style utilisée délibérément pour prendre des libertés avec la logique et la syntaxe afin de sortir des constructions habituelles du discours écrit ou parlé. Toute anacoluthe, volontaire ou non, produit une perturbation de la compréhension immédiate.

En tant que faute de construction de la phrase, l'anacoluthe se caractérise par une rupture logique dans le propos, une ambiguïté involontaire sans bénéfice stylistique.

En tant qu'audace de style, l'anacoluthe peut se justifier par une formulation inattendue mais puissante. Ce procédé est alors surtout l'apanage de la poésie ou d'un ouvrage à prétention poétique s'autorisant des licences, c'est-à-dire des libertés dans la manière d'écrire ou de versifier.

Si l'on se réfère aux anciens ouvrages d'érudition rhétorique, la conception de l'anacoluthe a été loin de faire l'unanimité au cours du temps. Certains exemples font référence à des termes de figure admis par les uns ou omis par les autres .

Étymologie Le mot anacoluthe, substantif féminin en français, vient directement du grec ancien / , formé du préfixe privatif / et du nom / (« suite, cortège »), lui-même dérivé de l'adjectif / : « qui suit », donc suivant et suiveur, voisin, adjoint, postérieur ; lequel est parfois substantivé et peut donner alors : compagnon, assistant, servant (de messe), successeur, et bien sûr acolyteOn pourra consulter avec profit, pour l'origine et les sens qu'on donnait au mot "acolyt(h)e" au , ce qu'en disait l'Encyclopédie de Diderot, numérisée ici : ., dont il est l'origine directe.. Anacoluthe signifie donc littéralement « qui ne suit pas ».. Toutefois, le terme grec équivalent, passé au latin sous cette forme : ǎnǎcŏlūthǒnselon la graphie du dictionnaire Gaffiot, à consulter en fac-simile ici : . est lui-même du genre neutre.

Anatole Bailly le trouve chez le rhéteur Denys d'Halicarnasse () avec le sens : « inconséquent, sans suite dans le raisonnement » ; chez le grammairien Apollonios Dyscole () avec le sens de « forme irrégulière » ; enfin chez Diogène Laërce () comme terme signifiant , sous la forme nominative / que nous lui connaissons page 314.

Usages dans l'écrit Présentation L'anacoluthe était tout d'abord ― par le passé et encore souvent aujourd'hui — analysée comme une faute de raisonnement ou une erreur de grammaireChantal Content. Erreur de syntaxe : l’anacoluthe, Bescherelle, 20/08/2018. Son emploi comme figure de style est de ce fait délicat, la langue française étant assez pointilleuse quant Anacoluthe : infinitifs et participes. Le système de justice du Canada, 7/01/2015, si bien que se trouve parfois très ténue la frontière entre l'erreur de syntaxe involontaire, l'emploi volontaire mais maladroit de la rupture syntaxique et, enfin, le choix délibéré de l'anacoluthe comme figure de style pour un effet de sens communicable et une expressivité poétique accentuée, s'affranchissant victorieusement des règles communes ; peut-être pour les renouveler ; et en tout cas sûrement pour par « l'alchimie poétique », selon le vœu d'Aragon dans sa préface à son recueil Les Yeux d'Elsa..

Mais l'anacoluthe n'a été répertoriée qu'au , non comme erreur mais comme figure de style, et sera donc exposée dans ce sens, à partir de citations, pour en éclairer la signification et en expliquer le style.

Les différents types de ruptures syntaxiques L'anacoluthe Déjà au début du le grammairien Pierre Fontanier considérait que l'anacoluthe « n'avait plus cours », en ce sens qu'elle n'était déjà plus considérée comme une faute. Elle consistait en une ellipse du « corrélatif d'un mot exprimé », c'est-à-dire une omission d'un élément nécessaire à la compréhension du texte, afin de produire un effet de raccourci. Exemple, l'anacoluthe du distique suivant :

La disparition de l'élément corrélatif, celui, qui vient simplifier la syntaxe sans ternir le sens de la phrase, ne constitue plus une singularité : cette ellipse a été depuis longtemps assimilée par la langue moderne et n'est pas à considérer comme une rupture de construction.

Mais ces effets de « jeux avec la langue » revêtent des formes différentes, parfois proches, parfois éloignées de l'anacoluthe selon la figure de style à laquelle on a affaire. C'est ce qui est examiné ci-après.

Le zeugma

Cette figure, proche de l'anacoluthe, est une rupture syntaxique, mais d'une façon beaucoup moins radicaleBenoît Melançon. Anacoluthe toi-même ! L’Oreille tendue, 22/03/2012.

▶ C'est le cas avec les constructions où le verbe s'applique à la fois à un groupe nominal complément d'objet et à une proposition subordonnée :

Axelle Beth, Elsa Marpeau. Figures de style. Librio. E.J.L., 2005, 96 p., pages 65-66 . Cet exemple montre bien d'ailleurs la proximité du zeugma avec l'anacoluthe, car il peut aussi s'analyser comme une ellipse de l'élément corrélatif : « Savez-vous le crime et [celui] qui vous a trahie ? ». Par cette entorse, bien sûr volontaire, Racine attire l'attention du spectateur sur la trahison et sur l'émotion accompagnant cette révélation et cette interrogation, les sentiments apportant ainsi leur désordre jusque dans la syntaxe.

▶ C'est aussi le cas avec les constructions où le verbe s'applique à une proposition infinitive et à une proposition conjonctive :

Ces constructions ne heurtent plus vraiment, sinon dans la langue châtiée, et sont presque passées dans la langue courante.

L'inversion

Dans sa forme stylistique, elle est surtout rencontrée en poésie versifiée classique où l'usage s'en est établi depuis l'origine, soit pour sa commodité de prosodie ou de rythmique, soit pour mettre en valeur un membre de phrase. La figure est principalement limitée aux inversions grammaticales « sujet-verbe », « sujet-compléments » et « verbe-compléments ».

▶ Exemple avec compléments de nom :

Deux inversions de mots signifiant « le retour de ce jour » et « les portiques du temple » mettent en relief le jour et le temple au cours de cette fête religieuse. La seconde inversion est la conséquence de celle des et vers

L'écrivain Serge Koster souligne l'expressivité renforcée que provoquent ces inversions en affirmant :

▶ Exemple avec l'inversion verbe-sujet :

La métrique du vers, redoublée par l'inversion finale, met l'accent sur le dernier mot, et souligne l'atmosphère tragique, sombre et funeste de ces ténèbres ultimes.

▶ Exemple avec l'inversion verbe-complément, qui ici est un artifice pour permettre la rime " rajeunie / vie " :

La tmèse

La tmèse, du grec τμῆσις : tmêsis (« coupure »), est une figure de construction appelée également « disjonction morphologique » qui consiste à séparer deux éléments de phrase habituellement liés en y intercalant un ou plusieurs autres mots.

Citons deux types de disjonctions :

disjonction syntaxique :

disjonction sémantique :

Quand la tmèse s'applique à un mot composé ou à une locution, par exemple, l'effet est aléatoire ou prétend à l'humour. Le procédé est bien représenté dans la poésie hermétique.

L'exemple cité, que le rhétoricien Henri Morier appelle un attelage, consiste , ici « tambour battant ».

Mais si certaines de ces phrases ont un but humoristique, .

Il faut cependant signaler l'importance de la tmèse dans la poésie italienne. Selon le linguiste Mauro Candiloro,

Le solécisme

Un solécisme est une Pierre Richelet. Dictionnaire de la langue française, ancienne et moderne. Tome III. Frères Duplain, Lyon, 1759, 907 p., page 605.

Exemple connu (et fréquemment usité) de faute syntaxique dans une correspondance : le sujet sous-entendu de la proposition circonstancielle et celui de la proposition principale sont différents.

Au lieu de :

Assez courante, cette faute engendre souvent des imprécisions ou des maladresses. Par exemple :

On peut également commettre un solécisme (erreur logique) en subordonnant un complément circonstanciel au mauvais groupe de mots.

Pour démontrer les dangers du solécisme, on peut citer par exemple celui, assez malencontreux, de l'écrivain Robert Sabatier :

Ici, le fait que beurre est masculin, alors que mémé est féminin, évite une mauvaise interprétation à l'écrit : le lecteur rétablit de lui-même le sens de la phrase en considérant « beurre » comme sujet de la phraseÉcriture : Gare au sujet ! Mon BestSeller.com, 12/07/2017. Mais, à l'oral, cela laisse penser, spontanément, que c'est la mémé qui est bien rincée.

On peut rattacher à cette faute la construction délicate avec la locution « s'être vu » + l'infinitif, où la tentation est forte de placer par concision le pronom réfléchi « s' » comme complément du verbe à l'infinitif, alors qu'il n'est que son sujet. Généralement, le contexte sauve le sens.

Au lieu de :

Normalement, dans le premier cas, on devrait traduire qu'il s'est vu lui-même en train de décerner un prix. Mais il est sûr que le sens voulu était qu'il a vu un prix qui lui a été décerné. « Se voir » correspond à une « vision de soi faisant une action » et non la « vision d'un fait qui se réalise pour soi ».

On peut y ajouter les phrases construites de façon trop raccourcie et qui en deviennent ambiguës :

Comme souvent, le contexte permet de deviner qui donne les leçons. Mais selon une règle fondamentale du français, ce devrait être le sujet principal. La phrase non ambiguë aurait dû être :

Si les deux sujets sont de même sexe, l'ambiguïté ne peut être levée qu'en disant :

Il y a aussi des ellipses et des raccourcis familiers :

L'anglais utilise volontiers ce type de construction, qui n'y constitue aucunement une faute de syntaxe mais relève au contraire du style châtié voire soutenu : It was one of these games we had fun with. Ou ce refrain fameux : If you can't be with the one you love, love the one you're with. [L'anglais confirme son attrait pour les anacoluthes dans cet emploi usuel : the police are coming, signifiant que la police arrive mais se traduisant mot-à-mot par « la police arrivent », l'anacoluthe consistant ici à sous-entendre que la police est constituée de plusieurs policiers en train d'arriver.]

Fait rarissime, on trouve une tournure adverbiale chez La Fontaine :

Le barbarisme

Le barbarisme est brièvement évoqué ici dans le but de le différencier du solécisme précédemment décrit.

Un barbarisme est une faute de langue qui enfreint les règles de la morphologie (c'est-à-dire que la forme employée n'existe pas), et non celles de la syntaxe (c'est alors un solécisme : la forme existe mais est utilisée d'une manière grammaticalement incorrecte). Il consiste à importer dans une langue donnée des formes qui sont usuelles dans une langue étrangère, à utiliser un mot de façon incorrecte ou encore à utiliser un mot inexistantFawzi Demmane. Le bon usage. Les solécismes 3/11/2011.

Exemples : recouvrir la vue pour recouvrer la vue : « recouvrir » mot existant mais mal utilisé ; abrévier pour abréger : « abrévier » mot inexistant, inventé à partir de l'adjectif « bref, brève ».

L'anastrophe

Cette figure de mots, Luc Fayard. Les figures de style, impose un changement de l'ordre habituel des termes ou des segments de la phrase; elle est principalement utilisée en poésie. Elle ne doit pas changer le sens des mots. Généralement, un sujet, une apposition (procédé qui permet de qualifier un nom par un mot ou un groupe de mots sans lien ni verbe), un complément d'objet ou une subordonnée sont anticipés, c'est-à-dire énoncés bien avant la fin de la phrase, le verbe ou les termes subordonnés concernés.