vignette|Cérémonie de passation de pouvoirs entre le général Augusto Pinochet (à droite) et Patricio Aylwin (à gauche) le au parlement réuni à Valparaíso.
La transition chilienne vers la démocratie (familièrement dénommée au Chili par , « Transition ») a commencé à la fin du régime militaire d'Augusto Pinochet. Il n'existe pas de consensus concernant les dates précises de la période de la transition : pour certains, elle commence à la légalisation des partis politiques lors du référendum chilien de 1988 et se termine en 1994Bruno Patino, Pinochet s'en va : la transition démocratique au Chili, 1988-1994, IHEAL, 2000.. Pour d'autres, elle commence en 1990, alors que les élections ont déjà amené au pouvoir un nouveau gouvernement et se termine en 2005, 2006 voire plus tard en 2010 avec la première alternance de l'ère démocratique et le retour de la droite au pouvoirNicolas Prognon Le Chili, une transition vers la démocratie aboutie, ILCEA , 30 novembre 2010..
Déroulement Dictature militaire Depuis le coup d'État du , le Chili vivait sous un régime de dictature militaire.
Émergence d'une opposition structurée À partir de 1982, le pays connait une crise économique marquée par la chute du PIB (- par rapport à l'année précédente), l'accroissement de la dette, la hausse de l’inflation () et du chômage ()Akli Le Coq, La transition démocratique au Chili - synthèse, .. Les ménages sont endettés alors que s'accroissent les inégalités entre les Chiliens. Ce contexte économique amplifie l'opposition au régime, avec une série de manifestations connues familièrement sous le nom de protestas, réprimées par le régime. Constatant l’échec de leur stratégie politique face à la junte, les partis politiques négocient avec elle, dès 1986, le principe d'une transition par tractation ou sous tutelle, ce qui correspond à une .
Référendum chilien de 1988
vignette|Bulletin pour le « non » à Pinochet.
Le référendum chilien est organisé dans le cadre de l'application de la constitution chilienne de 1980 pour décider de la prolongation au pouvoir jusqu'en 1997 du général Augusto Pinochet. Les partis politiques sont de nouveau légalisés par la loi du . Les débats furent vifs au sein des différents partis politiques, surtout ceux opposés à Pinochet, sur l'opportunité de se faire enregistrer selon les termes législatifs et de reconnaître ainsi les lois de la dictature militaire. La grande majorité d'entre eux néanmoins décident de se faire enregistrer, ce qui leur permettait d'obtenir un statut officiel plusieurs mois avant la date du référendum et de mener une campagne électorale.
Dès le , 13 formations d'opposition appelèrent à participer au référendum et à voter No. Elles décidèrent de se regrouper dans une structure politique souple appelée (qui devient par la suite la Concertation des partis pour la démocratie). De leur côté, les partisans du (oui) s'organisent. En avril, les plus conservateurs et les plus proches des militaires formèrent l'Union démocrate indépendante. D'autres rejoignirent Rénovation nationale, plus divers politiquement, qui ne parvient pas à adopter une position unanime sur la question du soutien au ou au .
Le , les commandants en chef des forces armées et du directeur général des Carabiniers se réunirent pour établir les formalités prévues par la constitution. Ils désignent Augusto Pinochet le comme candidat pour se succéder à lui-même à la présidence du Chili. La date du est retenue pour la convocation du référendum. Le , (Parti démocrate-chrétien du Chili, MAPU, MAPU-OC, PADENA, le parti humaniste du Chili, la Gauche chrétienne, l'Union libérale républicaine, les Verts, le Parti national pour le Non, le parti radical du Chili, le Parti radical-socialiste du Chili, le Parti social-démocrate, le parti Socialista-Almeyda, le parti Socialista-Núñez, le Parti socialiste historique, le parti socialiste Mandujano, USOPO et le Parti pour la démocratie) publient dans un document officiel appelé que la victoire du Non lors du référendum serait le point de départ vers un processus de reconstruction au Chili d'un véritable régime démocratique.
La candidature de Pinochet, et donc du , est de son côté appuyé par l'Union démocrate indépendante, la majorité de Renovación Nacional, par le Parti national pour le Oui, par le Parti libéral pour le « Oui », par le Parti démocrate-radical, par le Parti du Sud et par le parti Avangarde nationale.
Le référendum eut lieu dans le calme le et les résultats furent publiés le au matin, constatant la défaite du général Pinochet par 56 % des voix (contre 44 %).
Transition « pactée » de l'ère Pinochet La défaite de Pinochet ouvre une période de transition. Des élections pour le Congrès et la présidence de la république furent organisées en 1989. Dès la fin 1988, le premier accord politique fut conclu entre les deux coalitions visant à ne pas remettre en cause le décret-loi 2191 du octroyant l'amnistie pour les crimes et délits commis entre 1973 et 1978, protégeant ainsi les militaires de la justice. Une série de lois, connues sous le nom de « lois d’amarrage », fut édictée. Les nommés sous les gouvernements de Pinochet furent assurés de demeurer à leur poste tandis qu'au niveau local, le futur président de la République se vit autoriser à nommer 15 des 325 maires du pays. Verrouillant le système judiciaire, le général Pinochet nomma neuf nouveaux juges à la Cour suprême, tandis qu'une loi électorale établit un système binominal unique au monde pour les élections parlementaires, rendant quasi-obligatoire la mise en œuvre de coalitions électorales alors que le découpage électoral favorisait les zones rurales réputées plus conservatrices. Selon ce mode spécial de scrutin, concocté par le juriste et idéologue grémialiste Jaime Guzmán, dans chaque circonscription, si la liste arrivée en tête obtenait plus du double des voix de celle qui la suivait, elle obtenait deux sièges. Sinon, chacune des deux premières listes avait droit à deux sièges. En plus des sénateurs nommés (anciens membres de la Cour Suprême, des militaires) et de ceux à vie (les anciens Présidents de la République s'ils ont été en poste pendant 6 années), le scrutin binominal favorisait un rapport de force presque égal entre les deux coalitions à la chambre des députés.
Ensuite, la loi constitutionnelle 825 du , négociée entre le gouvernement et les partis politiques chiliens, fut préalablement approuvée par référendum plébiscitaire le par 91,25 % des électeurs. Cette loi impliquant 54 réformes constitutionnelles compléta les articles concernant la réforme constitutionnelle, donna au pluralisme politique une valeur constitutionnelle (sauf pour les formations dites terroristes et antidémocratiques), renforça les droits constitutionnels et les principes démocratiques, encadra le recours à l'état d'urgence, révisa les compétences des tribunaux militaires et annula les articles sur la proscription et la confiscation des biens des partis politiques.
En décembre, les élections présidentielles aboutirent à la victoire de Patricio Aylwin, membre de la démocratie chrétienne et candidat de la Concertation des partis pour la démocratie) et les élections parlementaires à celle de la Concertation. Le résultat du référendum aboutit ainsi concrètement au départ d'Augusto Pinochet et des militaires du gouvernement du Chili, à une transition « pactée » entre les deux coalitionsL’élection de Michelle Bachelet et la « transition » chilienne : une mise en perspective critique. et à l'organisation d'élections présidentielles en sus d'élections législatives dans le cadre d'une transition négociée. L'entrée en fonction de Patricio Aylwin le marqua le début de la nouvelle ère démocratique.
Transition « possibiliste » (1990-1998) Les années 1990 à 1998 correspondent à une transition dite « possibiliste ». Initiée par Patricio Aylwin, elle permit aux différents acteurs de consolider leurs positions et d’adhérer de façon consensuelle à un projet commun. Ces gouvernements tinrent compte également du fait qu'un avait laissé , et va s’assurer, jusqu’en 1997, de la . C'est une période aussi dite de « démocratie restreinte »Marie-Noëlle Sarget, Histoire du Chili, L'Harmattan, 1996, p. 267.. Le terme d'« enclaves autoritaires » est également utilisé pour désigner de nombreuses clauses léguées par le régime militaire et que les gouvernements de la Concertation tentèrent progressivement de supprimer, notamment en s'efforçant « d'obtenir une extension de cette démocratie par une politique de petits pas négociés un à un. »Marie-Noëlle Sarget, Histoire du Chili, L'Harmattan, 1996, p. 270.
Des tensions entre les civils et les militaires persistaient. Malgré l'établissement d'une Commission nationale de Vérité et de réconciliation par décret présidentiel de Patricio Aylwin le , commission présidée par Raul Rettig et qui mêle avocats des droits de l'Homme (Jaime Castillo Velasco, José Zalaquett) et partisans du régime Pinochet (José Luis Cea Egaña, Gonzalo Vial Correa), il n'y a aucun procès ni sanction au nom des impératifs de la transition. Si les présidents de la transition disposaient notamment d'un droit de veto sur la promotion des officiers militaires, s'ils pouvaient limiter le budget de l'armée ou encore confirmer, ou pas, les programmes de défense nationale, ils n'osent pas utiliser ces pouvoirs par crainte d'un conflit ouvert avec l'institution militaire et avec le chef de l'armée qui demeure Augusto Pinochet. Durant son mandat, Eduardo Frei tissa même de bonnes relations de coopération avec les commandants en chef, menant une politique de modernisation de l’armée.
Les forces armées manifestèrent néanmoins en 1990 () et 1993 () leur mécontentement devant les premières procédures judiciaires contre des tortionnaires alors que des procès pour disparition étaient ouverts. En 1993, le président de la Chambre des députés José Antonio Viera-Gallo déclare notamment que « tant que l'on ne connaîtra pas la vérité sur les détenus-disparus, la transition ne sera pas terminée »Antonia Garcià Castro, La Mort lente des disparus au Chili, Maisonneuve et Larose, 2002, p. 181.. En 1995, on assista à un vaste mouvement de troupes lors du procès de Manuel Contreras, l’ancien chef de la DINA. Pour éviter tout conflit avec l'armée, les rares officiers et civils formellement incarcérés sont, en réalité, accueillis comme hôtes dans des casernes, des écoles de formation, des hôpitaux, où ils bénéficient d'un traitement de faveur.
En , des avocats, dont Jaime Castillo Velasco, déposèrent une pétition devant la Commission interaméricaine des droits de l'homme de l'OEA, dénonçant en particulier la non-abrogation de l'amnistie dans les procès concernant trois disparus et un mort. Cette pétition dirigée contre l'État chilien invoquait de Informe de la Vicaría de la Solidaridad sobre la situación de los derechos humanos en Chile durante el primer semestre de 1998., tandis que le général Pinochet, ayant atteint l'âge de la retraite, quitta ses fonctions à la tête de l'armée le , devenant sénateur à vie de droit le en tant qu'ancien Président de la République. Parallèlement, la Cour suprême interpréta « la disparition » comme « un délit continu » jusqu’à la réapparition du corps, ouvrant la possibilité de nouvelles poursuites judiciaires pour la période antérieure à 1978.
Nouvelle donne (1998-2006)