Henrietta Constance Smithson dite Harriet Smithson est une actrice anglo-irlandaise, née le à Ennis, dans le comté de Clare, et morte le à Paris. Elle est connue surtout pour avoir été la muse et première épouse d'Hector Berlioz à qui elle a inspiré la Symphonie fantastique. Pourtant, sa carrière fulgurante et éphémère eut d’abord un impact profond sur le théâtre français au début du XIXème siècle.
Biographie Elle est née Henrietta Constance Smithson à Ennis, en Irlande ; son père, William Joseph Smithson, Anglais du Gloucestershire au sud-ouest de l’Angleterre, est acteur-directeur de théâtresof Miss H.C. SMITHSON, extrait de Dramatic biography and histrionic anecdots, volume II, Oxberry William, éd. Georges Virtue, Ivy-Lane, Paternoster-row, Londres, 1825, page 195 et suivantes. Fair Ophelia: A Life of Harriet Smithson Berlioz, Raby Peter, CUP, Cambridge, 1982, p. 3. Sa mère est actrice. Son frère aîné, Joseph, deviendra aussi directeur de théâtre ; Ann, sa plus jeune sœur, souffre d’une infirmité physique. D’abord élevée à Ennis par le Révérend James Barrett, prêtre de l’Église d’Irlande, à la mort de celui-ci en 1809, elle est confiée à une institution à Waterford.
Début de carrière En 1814, son père étant malade, pour subvenir aux besoins de la famille, elle obtient un engagement au Théâtre Royal de Dublin (appelé aussi Crow Street Theatre) et, le , fait une première apparition remarquéeRaby Peter donne la date du 27 mai 1814 dans son livre page 7 alors qu’Oxberry William indique 1815, p. 197 dans Memoir of Miss H.C. SMITHSON.. Le Freeman's Journal écrit: « Elle est certainement une jeune actrice très intéressante et prometteuse ». À Dublin, Belfast, Cork et Limerick, elle joue de nombreux personnages principaux de la tragédie et la comédieFair Ophelia: A Life of Harriet Smithson Berlioz, Raby Peter, p. 8-10 ; l’été, elle fait la saison à Dublin. En 1817, elle débute avec succès en Angleterre, au théâtre de Birmingham.
Le , elle joue au Drury-Lane, alors en difficulté financière1. The Theatrical Inquisitor écrit : « Une jeune femme du nom de Smithson, du théâtre de Dublin, fait sa première apparition à Londres, dans le rôle de Letitia Hardy |…] sa belle figure et ses mouvements gracieux y ont été mis en valeur. ». Elle gagne rapidement la faveur du public.« Miss Smithson, hier soir, a fait une impression si puissante [...] sa voix est délicieusement susceptible de ces tons tremblants et palpitants qui donnent un charme irrésistible et qui ont un effet infaillible.» Morning Herald, dans Le Point de vue d’Harriet, Catherine Choupin, p.18Elle attire l’attention, ses succès accroissent sa réputationFair Ophelia: A Life of Harriet Smithson Berlioz, Raby Peter, p. 15Fair Ophelia: A Life of Harriet Smithson Berlioz, Raby Peterp.20Memoir of Miss H.C. SMITHSON, Oxberry William, 1825, p. 197. On vend des reproductions de son portrait dessiné par Rose Emma DrummondPortrait de Miss Harriet Smithson, gravure par J. Hopwood d'après une peinture de Rose Emma Drummond, 1819.
Puis elle joue au Royal Coburg Theatre (qui deviendra le Royal Victoria Theatre ou Old Vic), Le , elle revient au théâtre de Drury-Lane où elle joue une diversité de pièces, bonnes et mauvaises, et rencontre toujours un succès sans équivoqueFair Ophelia: A Life of Harriet Smithson Berlioz, Raby Peter, p.27-29. Elle apprend du jeu des autres acteurs et des danseurs et garde un souvenir émerveillé du passage de Madame Saqui. Les mois d’été, elle joue à Liverpool, Manchester, Dublin, Cheltenham, Buxton tous lieux où elle acquiert une grande popularitéSouvenirs du théâtre anglais à Paris, Moreau, 1827, p 31. En 1821, elle fait une saison à Amsterdam, dans Hamlet et Othello.
En 1823, une correspondance se noue « entre le pétitionnaire Joseph Smithson (alors acteur au Théâtre Royal de Drury Lane), l’ambassadeur d'Angleterre à Paris et les autorités françaises » afin d’installer une troupe anglaise à Paris. « L'autorisation fut refusée pour Paris, et Joseph Smithson se contenta d'une scène plus modeste et peut-être plus fructueuse. En 1824, il dirigeait en effet le théâtre de Boulogne-sur-Mer»Le Théâtre anglais à Paris sous la Restauration, Borgerhoff J.L., p. 27. Harriet y rejoint son frère Joseph et reçoit beaucoup d’applaudissements ; une soirée à son bénéfice y est donnée le Memoir of Miss H.C. SMITHSON, Oxberry William, Londres, 1825, p. 201. C’est là que William Oxberry rédige la première biographie d’Harriet, qui ne sera publiée qu’en 1825, après la mort de son auteur. Puis elle retourne jouer à Drury Lane.
Succès à Paris En 1827, une troupe de comédiens anglais est autorisée à Paris. Les acteurs viennent de différents théâtres. Drury Lane propose M. Burch, Mme Smithson mère et Mlle Harriet-Constance SmithsonLe théâtre anglais à Paris sous la Restauration, Borgerhoff J.L., 1912, p. 44. Dès la première représentation donnée le à l’Odéon, Harriet Smithson est fort remarquée :« Mlle Smithson a gagné tous les cœurs français »Article bas de page, Journal des débats politiques et littéraires, 1 septembre 1927, p. 4/4 mais aussi « Miss Smithson, jeune première, est une belle personne avec de beaux yeux, une physionomie expressive, […] qui donne à son anglais autant de douceur que pourrait en avoir le toscan dans la bouche d'une Vénitienne »Article Théâtre anglais, journal Le Figaro, du 8 septembre 1827, p. 2/4 ou encore « [Hors Abbott et Power], le reste de la troupe est médiocre, si l’on en excepte Mlle Smithson »Article Théâtre anglais Premières représentations, Journal du commerce, le 10 septembre 1827, p. 3/5.Ses compatriotes à Paris en faisaient peu de cas avant qu’elle n’acquière la grande célébritéLe Théâtre anglais à Paris sous la Restauration, Borgerhoff J.L., 1912, p. 90.« Les critiques anglais lui reprochaient son accent irlandaisLe Théâtre anglais à Paris sous la Restauration, Borgerhoff J.L., 1912, p. 55» mais l’accent irlandais d’Harriet Smithson n’est pas perçu de la même manière à Londres et à Paris : « petites préventions de quelques-uns de ses compatriotes, préventions aujourd’hui détruites dans tous les esprits éclairésSouvenirs du théâtre anglais à Paris, Moreau, 1827, p. 32.» « Il est probable aussi que des intrigues de coulisse l'empêchaient de se montrer dans les grands rôles et d'acquérir ainsi la vogue que son talent aurait dû lui valoir à Londres. »Le , Kemble se joint à la troupe pour sept représentations et commence par Hamlet au lieu de Romeo and Juliet du fait de l’absence de la comédienne qui devait tenir le rôle de Juliet. Harriet Smithson se voit proposer le rôle d’Ophélia, rôle qu’elle a quelque peu oublié ; elle tente de convaincre d’autres actrices de prendre sa place, en vain.« Après les répétitions, je m’enfermai dans ma chambre et j’examinai mon rôle pendant deux jours entiers, à la recherche d’une interprétation personnelle. […] Quand le mardi 11 septembre 1827 arriva, je n’étais plus Harriet, j’étais Ophélie ». Le Point de vue d’Harriet, Catherine Choupin, p. 23Alors que le rôle est secondaire dans la pièce de Shakespeare, les journaux sont particulièrement élogieux. Ainsi : « une Ophélia aussi belle que touchante. Elle pleure et elle fait pleurer. Le son de sa voix, sa pantomime, l’expression de sa figure, tout, chez elle, est parfaitement d’accord »Article bas de page, 2eme colonne, Journal des débats politiques et littéraires, 13 septembre 1827 p. 4/4 et « Mlle Smithson [a développé] une sensibilité profonde »Article 3ème colonne, journal La gazette nationale, 13 septembre 1827, page 3/4Au moment où émerge le courant romantique en France, Paris découvre enfin Shakespeare, le vrai Shakespeare, ainsi que la manière de jouer dans les théâtres anglais. La performance d’Harriet Smithson marque les esprits : « Elle prend des postures fantastiques, elle a des inflexions de voix mourante, sans cesser d’être naturelle, qui produisent un grand effet » selon le témoignage d’Etienne-Jean Delescluze, peintre et critique d’artLa vie parisienne sous la restauration, journal de Delecluze 1824-1828, Etienne-Jean Delecluze, Bernard Grasset, Paris, 1948, p. 458.Tous les représentants du courant romantique assistent à cette première, Berlioz aussi et il découvre simultanément Shakespeare, Ophélie et Harriet SmithsonLe Point de vue d’Harriet, Catherine Choupin, p. 35-36..
Dès lors, Harriet Smithson est de toutes les pièces que joue Kemble, même Romeo and Juliet et si le public ne vient pas que pour Harriet Smithson, il vient beaucoup pour elle : « Depuis que miss Smithson joue à l’Odéon, tout le quartier St-Germain comprend ces mots anglais : I love you ! »Article Coups de lancette, journal Le Figaro, 14 septembre 1827, p. 3/4. Après les douze premières représentations à l’Odéon, les suivantes sont autorisées pour la salle Favart, jusqu’au , date prévue de la dernière représentation de la troupe anglaise. Le public préfère les drames de Shakespeare aux autres auteurs anglais, même si le rôle de Jane dans Jane Shore, tragédie médiocre de Nicolas Rowe, est un succès personnel pour Harriet Smithson. Dès novembre, il est possible de trouver à la vente des lithographies de son portrait dessiné par M. FrancisEncart publicitaire, journal Le Globe, 6 novembre 1927, p. 4/4.
La faveur dont bénéficie la troupe permet d’obtenir une nouvelle autorisation pour huit représentations jusqu’au et deux représentations au bénéfice donné en l’honneur d’acteurs français, l’une le à l’Académie Royale de Musique, l’autre le au Théâtre Français. « Après le départ de Terry le , la troupe ne possédait plus que miss Smithson pour attirer les spectateurs »Le Théâtre anglais à Paris sous la Restauration, Borgerhoff J.L., 1912, p. 116. Par autorisation spéciale, une représentation extraordinaire est donnée le au bénéfice d’Harriett Smithson devenue l’idole des Parisiens qui ont pour elle « une affectueuse admiration ». Par courrier du de l’aide de camp du roi chargé du département des Beaux arts, Mlle Mars et les artistes du Théâtre Français, qui la tiennent en estime, sont autorisés à participerLe Théâtre anglais à Paris sous la Restauration, Borgerhoff J.L., 1912, p. 117. En présence du Duc d’Orléans et de sa famille, ce fut un triomphe pour Harriet Smithson.
L’engouement pour le théâtre anglais est tel qu’un livre est édité avant fin 1827 : Souvenirs du théâtre anglais à Paris. Harriet Smithson y figure en bonne place. Contrairement au public anglais, celui de Paris préfère Harriet Smithson dans la tragédie : « Il n’y a point un spectateur qui ne se laisserait émouvoir par son jeu plein de noblesse et de sensibilité, si cette charmante actrice remplissait les premiers rôles de la tragédie. », « Quel que soit le mérite des actrices anglaises qui doivent lui succéder en France, il n'effacera pas le souvenir des émotions qu'elle nous a fait éprouver dans Hamlet, Othello, Roméo et Juliette, Jane Shore et Venise sauvée. »
À la nouvelle saison qui dure jusqu’au , Harriet Smithson joue avec des acteurs anglais des plus réputés : « sans les talents vraiment étonnants de Miss Smithson, de Charles Kemble, de Macready et de Kean, le théâtre Anglais n'aurait pas eu six semaines d’existence à Paris »Du marasme dramatique en 1829, Merle Jean-Toussaint, Barba, palais-Royal, Paris, 1829, p. 19. Le règlement des théâtres à Paris s’oppose toujours à ce que les acteurs réapparaissent après la chute du rideau mais le , bravant les interdits, Abbott reparaît donnant la main à miss Smithson « dont la vue a excité les plus vifs applaudissements »Article Bigarrures, journal Le figaro, 26 juillet 1828, p. 3/4.