La langue des oiseaux est un système cryptographique et ésotérique qui consiste par des jeux de langages et de codes à donner un sens autre à des mots ou à une phrase. Ce procédé littéraire peut reposer sur plusieurs jeux comme celui de sonorités (homophonie), des jeux de mots (verlan, anagrammes, fragments de mots, etc.) ou par le recours à la symbolique des lettres. Ce sens caché peut amplifier le sens premier de ces mots ou au contraire s'y opposer.
La langue des oiseaux tient donc de la cryptographie et se fonde sur trois niveaux : la correspondance sonore des mots énoncés avec d’autres non dits permet un rapprochement sémantique qui constitue un codage volontaire, soit pour masquer une information, soit pour amplifier le sens du mot premier ; les jeux de mots utilisés permettent un codage davantage subtil et ésotérique, les mots se reflètent ad libitum : verlan, anagrammes, fragments de mots, etc. ; la graphie enfin, fondée sur la symbolique mystique des lettres des mots énoncés, peut renvoyer à un codage iconique renforçant le sens des mots, comme dans les hiéroglyphes.
Les plus anciens documents dont nous disposons aujourd'hui théorisant la langue des oiseaux sont signés Grasset d'Orcet et Fulcanelli, et remontent à la seconde moitié du . Ils attribuent néanmoins à la langue des oiseaux des origines immémoriales : elle aurait longtemps été une langue d’initiés, un système de codage occulte lié à l’alchimie et à la poésie hermétique (de Hermès, dieu patron des phénomènes cachés). Elle acquiert une dimension psychologique au , avec les travaux de Carl Gustav Jung ou de Jacques Lacan, qui y voient un codage inconscient permettant d’amplifier le sens des mots et des idées.
Le Dictionnaire des langues imaginaires recense plusieurs entrées en lien avec la langue des oiseaux : langage des animaux, langue des corbeaux, langage de l'extase (mystique), langage ludique, langage du rossignol, langue secrète… Néanmoins il existe des langues farfelues (comme la langue des corbeaux) sans fondements historiques, sûrement inventions de cas pathologiques« Langue des corbeaux » in Dictionnaire des langues imaginaires.. Il faut ainsi différencier les « langues secrètes » des langues farfelues, des langues inventées (la langue des grenouilles, d'Aristophane), des jargons et dialectes et des imitations (« langue des animaux » dont Mircea Eliade dit qu'elle consiste à ). Finalement, c'est l'existence d'un code caché qui permet de départager ces registres et de repérer l'originalité de la langue des oiseaux.
Principe L'expression de « langue des oiseaux » consiste à entendre un son plutôt qu'à le lire.
L'exemple suivant permet d'en comprendre le principe. : phrase codée : phrase décodée :
Le message codé comporte un ensemble d'éléments à interpréter : « vois si », « un mets sage », « se crée », « dit sans les mots ». Dans cette langue le « double sens » prime, permis entre autres par l'homophonie.
Origine de l’expression L’expression « langue des oiseaux » (on emploie également l’expression synonyme de « langue des anges ») a une origine confuse et plurielle : une première interprétation possible est qu’elle renvoie au fait que les oiseaux sifflent des mélodies, des musiques pour l’oreille humaine, mais dont on ne réalise pas le sens caché. C’est l’idée d’une langue sacrée, cachée, que l’homme n’« entend pas » (dans le sens de comprendre). Grasset d'Orcet reprend ce point de vue.
Histoire
Grasset d'Orcet Grasset d'Orcet (1828-1900) étudie les traces des systèmes cryptographiques de la Grèce archaïque. Fort de cette expérience il publie des articles sur la Langue des Oiseaux parus dans la Revue Britannique. Ami de Fulcanelli, ayant eu une puissante influence sur l'abbé Henri Boudet (voir ci-après), Grasset d'Orcet va se consacrer à l’étude des « Matériaux cryptographiques » c’est-à-dire aux règles de décodage des textes en langue des oiseaux. Il se focalise surtout sur l’héraldique, autre science aux origines occultes usant du double langage. Les devises hiéroglyphiques du blason obéissent en effet à des règles permettant leur « lecture » (autre qu’iconique).
Fulcanelli Fulcanelli, dont la véritable identité demeure inconnue., dans Les Demeures philosophales, fut l'un des premiers à révéler clairement le sens de la langue des oiseaux :
La dimension cryptographique de cette langue est donc avérée selon lui ; néanmoins, elle reposerait sur le grec ancien. Puis Fulcanelli va définir la méthode fondant la langue des oiseaux comme étant phonétique :
Il continue, insistant sur le double sens de cette langue :
Puis il en fait la langue originelle de l’humanité, celle d’avant Babel (voir chapitre « origine ») :
Pour Fulcanelli, chaque nom alchimique contient, dans la langue des oiseaux, une correspondance symbolique que la phonétique exprime : l’antimoine par exemple fait référence à l’âne initiatique :
Dans Le Mystère des cathédrales, l’art gothique est un langage lui-même interprétable par la langue des oiseaux. Cette hypothèse, propre à Fulcanelli, jamais évoquée au Moyen Âge nous permet d’étudier le fonctionnement symbolique à l’œuvre dans la langue des oiseaux. Tout d’abord, phonétiquement l’expression « art gothique », par raccourci : « art goth » (prononcez [go]) est proche de celle d’ « argotique » ; il y a homophonie parfaite :
L’art gothique renvoie à un langage codé donc. L’amplification symbolique peut ensuite être proposée au moyen d’une seconde mise en correspondance phonétique :
Il existerait donc une correspondance entre l’art gothique, le langage codé dit argotique et le mythe des Argonautes, largement évoqué par les auteurs alchimistes. Cette relation pourrait être synthétisée en une phrase reprenant tous les termes : l’art gothique est un langage codé utilisé par un groupe d’initiés à cette langue et recherchant la Toison d'or (sous-entendu, par métaphore : la pierre philosophale). La destination spirituelle de cet art est renforcée par la racine grecque de l’adjectif « gothique » :
René Guénon René Guénon, dans Symboles de la Science sacrée, pense que la langue des oiseaux regroupe les formules et incantations ésotériques fondamentales. Il considère qu’elle est la métaphore de la communication de l’humain avec les « êtres supérieurs » que sont les anges : « les oiseaux sont pris fréquemment comme symbole des anges, c’est-à-dire précisément des états supérieurs ». Il prétend que c’est dans la tradition islamique qu’apparaît la langue des oiseaux, avec la figure de Salomon :
thumb|right|160px|Les anges sont souvent représentés comme des oiseaux. Le terme aç-çāffāt est considéré comme désignant littéralement les oiseaux, mais comme s’appliquant symboliquement aux anges (al-malā’ikah) par proximité phonétique. La langue des oiseaux serait donc une expression pour désigner la langue des anges. (Guénon cite notamment l’étude sur le symbolisme de l’« oiseau de paradis » de M. L. Charbonneau-Lassay, fondée sur une sculpture où cet oiseau est figuré avec seulement une tête et des ailes, forme sous laquelle sont souvent représentés les anges).
Pour Guénon, cette langue est avant tout fondée sur le rythme universel, sur le vers et la poésie.
Psychologie
Les jeux de mots : fenêtre sur l’inconscient Étienne Perrot, continuateur de Jung, fait de la langue des oiseaux et des jeux de sonorités une capacité du rêve d'exprimer de manière parallèle une réalité psychique :
Il justifie le double sens phonétique des textes alchimiques par cette citation de l'auteur ésotérique Michael Maier, qui explique :
Perrot reconnaît au rêve une certaine motivation, indépendante de la conscience, un certain humour qui transparaît par la langue des oiseaux. En déstructurant le mot, par les sonorités qu'il contient, le rêve (l'inconscient en somme) donne à entendre un autre sens. Perrot voit dans le mot onirique une capacité à se « dilater » par une mise en correspondance de symboles. Il y voit également une correspondance constante avec la musique de l'alchimie dans laquelle
Cependant, Perrot ne cherche pas l'interprétation systématique :
Niveaux d'interprétation : Yves Monin dans son livre Hiéroglyphes Français et Langue des Oiseaux pointe là un autre niveau d'interprétation de la langue des oiseaux correspondant à la symbolique graphique et non plus phonétique.
Monin remarque à ce propos que le mot « O.I.s.E.A.U » a la particularité de faire appel à presqueY manque. toutes les voyelles sans qu'aucune ne s'entende.
Un jeu de mots Luc Bige, dans son Petit dictionnaire en langue des oiseaux. Prénoms, Pathologies Et Quelques Autres, dresse une liste de ces expressions courantes tenant du double sens. Il montre également qu'à chaque mot les possibilités augmentent, et qu'à partir d'une phrase simple on peut, selon diverses méthodes (déconstruction des syllabes, homographes, homophonie, champs sémantiques...), obtenir à chaque fois des phrases d'autres sens. Il prend notamment l'exemple du syntagme simple : « Ma chandelle », qui peut donner :
ma chan d'elle > elle m'a chanté > mon chant qui vient d'elle >
mon chandail
ma champ d'elle > mon champ qui vient d'elle
mâ(che) champ d'elle > mâche (laboure, etc.) son champ
mâ(che) chant d'ailes > le chant de ceux qui ont des ailes
Usages Selon les personnes qui préconisent dans certains cas (comme l'hypnose ericksonienne) le recours à ce langage, la langue des oiseaux permettrait d'améliorer son intuition, son ressenti, pour trouver de l'inspiration pour de l'art ou pour émettre des hypothèses dans un but de recherche..
Linguistique Les mécanismes linguistiques mis en œuvre dans la langue des oiseaux sont nombreux ; on peut citer : La connotation et les champs sémantiques : le mot renvoie à tout un tissu de synonymes proches ou éloignés, ou, au-delà, vers des concepts ou mots par analogie proches. La permutation des lettres : anagrammes, palindromes surtout, verlan également. thumb|right|200px|Palindrome fondé sur le carré Sator. L'homophonie (le mot a le même son qu'un autre). L’étymologie dans une certaine mesure, pour le cas des néologismes ou des mots à racines étrangères. La correspondance, au niveau graphique : la lettre cherche à ressembler à la chose évoquée (dans « éclair » par exemple on peut voir la lettre l comme l'éclair s'abattant). L’harmonie imitative via le jeu des sonorités : par assonance et allitération le mot cherche à imiter le son réel (comme dans : avec le son /s/ évoquant le serpent, de Jean Racine, Andromaque,acte V, sc.5). L'association d'idées et la synesthésie (association de sens perceptifs).
L'ouvrage de Bige, Petit dictionnaire en langue des oiseaux. Prénoms, Pathologies Et Quelques Autres, dévoile les méthodes créatives pour constituer des jeux de mots symboliques, méthodes qui tiennent indéniablement de la grammaire et de la syntaxe combinatoires. Il propose d'abord de commencer par écrire le mot ou de constituer une périphrase, puis, syllabe par syllabe, d'écrire toutes les possibilités et « dans tous les sens » afin de dévoiler l'ensemble des connotations. Bige donne également comme possibilité d'utiliser le « verlan » (écrire les syllabes dans l'ordre inverse) ou l'anacyclique (lecture dans les deux sens du mot, avec deux significations différentes). La phase suivante est celle de la suggestion d'autres mots qui ressemblent, ou de les compléter au besoin et selon la symbolique que l'on souhaite suggérer. Enfin, la langue des oiseaux étant avant tout phonétique, Bige conseille de lire à voix haute les mots construits afin de favoriser les échos phoniques et les significations cachées.
Notes et références
Voir aussi
Articles connexes Énochien Langues construites Cryptolecte Cryptophasie Cryptologie Cryptographie Dag le Sage Glossolalie Histoire de la cryptologie Cratylisme
Liens externes
Bibliographie Grasset d'Orcet, Matériaux cryptographiques, tome premier, recueillis et assemblés par B. Allieu et A. Barthélémy, 1983 ;