La rue des Teinturiers est l'une des artères de la commune française d'Avignon.
Situation et accès Surplombant la Sorgue dont l'eau est dirigée par le canal de Vaucluse vers les remparts qu'elle traverse à la tour du Saint-Esprit ou de la Sorguette, cette rue a été, du au , le siège d'une intense activité manufacturière. Vingt-trois roues à aubes fournissaient l'énergie à des moulins et des filatures de soie. Ses eaux furent utilisées pour laver des indiennes et rincer les tissus par les teinturiers. Même si de nos jours, il ne reste plus que quatre roues, elle est toujours surnommée rue des Roues par les Avignonnais. Pavée de calades et ombragée de platanes, elle est devenue l'un des pôles touristiques de la cité des papes pendant le Festival d'Avignon. Elle possède de plus quatre sites remarquables : la maison du IV de Chiffre, la maison de Jean-Henri Fabre, la chapelle des Pénitents Gris et le clocher du couvent des cordeliers, ultime vestige de l'église où fut inhumée Laure, l'éternel amour de Pétrarque.
Origine du nom La rue tire son nom de l'intense activité industrielle liée au textile présente le long du canal, de la Renaissance à la fin du XIXème siècle.
Historique Moyen Âge L'importance du débit de la Sorgue et de ses différents bras incita Avignon à protéger ses fortifications par des douves alimentées par ces eaux. Cette entreprise fut réalisée à l'initiative des chanoines de Notre-Dame des Doms dès le grâce au creusement du canal de Vaucluse.
Ce bras de la Sorgue descendait l'actuelle rue des Teinturiers jusqu'au Portail Peint ou Portail Imbert vieux, sis à l'entrée de la rue Bonneterie, puis obliquait à découvert le long des lices pour alimenter les douves des fortifications. Il était initialement bordé pour protéger ses rives.
Ces fossés - les Sorguettes - sont toujours clairement repérables à partir du tracé des remparts du , marqués par les rues Philonarde, des Lices, Henri Fabre et Joseph Vernet. Ces eaux alimentaient nombre de moulins placés sur les berges. vignette|Prise d'eau du canal de la Durançole à proximité de la Chartreuse de Bonpas.|gauche|alt=Canal de la Durançole à Bonpas vignette|L'actuelle Durançole.|alt=La Durançole à Caumont Mais le débit des Sorguettes fut jugé insuffisant. La commune concéda, en 1229, à Pierre Ruf et à Isnard Mourre le creusement d'un nouveau canal, la Durançole ou canal de l'Hôpital. Les eaux apportées par celui-ci provenaient de la Durance et se déversaient dans les fossés ouest des fortifications, à l'opposé de celles provenant de la Sorgue.
Sous la papauté, le long les rives de celle-ci s'installèrent à demeure tanneurs, parcheminiers et teinturiers. Des bains et étuves furent construits, ainsi que des abreuvoirs et des lavoirs.
Le , un document de voirie désigne sous le nom de « grand sorgo » le canal qu'il est question de nettoyer et de curer« L'aiguo de la grand sorgo que passa dins Avignoun per fayre la curado... » .. Ces opérations allaient durer deux ans et permirent de mettre au jour les bords originaux. Elles s'étendirent jusqu'aux Sorguettes qui, en 1408, étaient qualifiées de « fossés antiques ».
Renaissance Une industrie textile, liée à la laine et à la soie, s'installa sur les rives du canal soit à proximité d'Avignon, soit dans sa partie intra muros. Les teinturiers, qui allaient donner leur nom à la rue que borde la Sorgue, intervinrent, dès 1477, auprès du Conseil de Ville pour demander la déviation des eaux de la Durançole et ne conserver que celles de la Fontaine de Vaucluse dont la pureté donnaient à leurs étoffes éclat et vivacité des couleurs.
Période moderne Au , les rives de la Sorgue intramuros étaient bordées de peupliers. Ceux-ci furent remplacés par des ormes à partir de 1704. vignette|Vue de la Sorgue et d'une des dernières roues à aubes.|alt=Vue sur le canal de Vaucluse, au niveau de l'eau, avec une roue à aubes en arrière-plan Le mercredi , les Avignonnais en colère démantelèrent un certain nombre de roues à aubes sur le canal, prétendant qu'elles provoquaient des inondations en amont de la porte Limbert.
Jusqu'à la Révolution, la Sorgue avignonnaise fut gérée par le chapitre métropolitain d'Avignon. Un des derniers actes signé par les chanoines est daté du . Ils donnaient pouvoir à leurs administrateurs pour faire exhausser un pont « afin d'éviter la dépense extraordinaire qu'occasionne annuellement le repurgement sous ce pont ».
Puis le canal passa sous l'autorité du préfet de Vaucluse. Ce dernier déléguait ses pouvoirs à un ingénieur en chef qui avait sous sa responsabilité des ingénieurs d'arrondissement. Ils contrôlaient le canal de sa prise jusqu'à l'intérieur d'Avignon.
Cette rue des Roues fut parcourue par le duc d'Aumale, quatrième fils du roi Louis-Philippe, de retour d'Algérie le à la tête du Léger, le jeune Frédéric Mistral, alors âgé de 11 ans, en fut le spectateur émerveilléLa rue des Teinturiers : Une promenade érudite avec Marc Maynègre.
Ce fut en 1843 que la rue prit son nouveau nom de rue des Teinturiers. Le , des Tuileries, Napoléon III signa un décret concernant le règlement des eaux de la Sorgue. L'intérêt de ce document est qu'il énumère toutes les roues hydrauliques en service avec le nom de leurs propriétaires, leur affectation industrielle ainsi que la hauteur maximale de leurs aubes.
L'autorisation de former des syndicats le fit passer sous celle du « Syndicat des eaux du Canal de Vaucluse » qui en assura la gestion. Le , sous la présidence de M. Chambon, il réclama à la Société Amic la somme de francs, correspondant à un arriéré dû depuis 1878 pour usage de leur roue hydraulique.
Période contemporaine vignette|Les symboles de la rue des Teinturiers.|alt=symboles de la rue, tarasque, blasons, sculptée sur une pierre en réemploi, en bord de rue Le , cinq jours avant la Libération, sur ordre du capitaine Georges Lallement, les FFI entrèrent dans Avignon. Un détachement, qui rejoignait une caserne qui lui avait été affectée rue Joseph Vernet, passant dans la rue des Roues, aperçut une patrouille allemande composée de cinq hommes dont l'un à bicyclette portait un fusil mitrailleur. Les résistants ouvrirent immédiatement le feu tuant deux soldats et faisant prisonniers les trois autresAimé Autrand, Le Département de Vaucluse de la défaite à la Libération (mai 1940-25 août 1944), Éd. Aubanel, Avignon, 1965, ..
Actuellement cette artère industrieuse s'est transformée en l'un des grands centres culturels d'Avignon. Elle le doit d'abord à la présence de la salle Benoît-XII, gérée par l'Institut supérieur des techniques du spectacle d'Avignon (ISTS) qui accueille les Hivernales d'Avignon au cours du mois de février ainsi que des spectacles du Festival en juillet-aoûtLa salle Benoît XII sur le site évène. Cette ancienne salle paroissiale sise au 12 bis est classée monument historique depuis le .
Économie vignette|.|alt=dessin d'une boutique médiévale d'un marchand de soie Mouliniers de soie Les eaux de la Sorgue, à l'intérieur d'Avignon, permirent à partir de 1440, de travailler la soie. Plusieurs ateliers sont connus dont ceux des Catalani, des Gilardi et de Jacques Rovago qui pratiquaient filage et tissage<. Cet artisanat prit une ampleur « nationale » au siècle suivant.
Dès le début du , « l'art de la soie » devint la grande affaire à Avignon. Mais la cité papale, ville étrangère au royaume de France, devait payer des droits de foraine pour toutes marchandises exportées hors de ses murs. François , qui appréciait cette production et qui avait emprunté livres à la ville, donna d'abord aux Avignonnais le statut de « régnicoles », en 1535, puis les exempta de la foraine en 1544 pour le prix de sa créance. Six ans plus tard, la ville comptait 57 ateliers de soierie et de velouterie. Seule la peste de l'été 1580 put mettre un terme provisoire à cet essor.
Il retrouva pourtant tout son lustre au puisque le travail de la soie (passementiers, veloutiers, taffetassiers) devint l'activité essentielle dans Avignon avec 31 % des métiers recensés. D'autant qu'à cette manne vint s'ajouter la fabrication d'indiennes et que les ateliers d'indienneurs et teinturiers se multiplièrent. vignette|Moulinage de la soie.|alt=gravure du dix huitième siècle montrant le moulinage de la soie vignette|gauche|Décoconnage et moulinage de la soie.|alt=ancienne gravure montrant le moulinage de la soie Avignon continuant à développer son industrie de la soie arriva à une « trop grande prospérité » jugèrent alors les soyeux de Lyon. En 1715, année de la mort de Louis XIV, il y avait métiers battants. La pression que les soyeux exercèrent au niveau du pouvoir royal fut telle qu'en 1732, le nombre de métiers chuta à 415 et deux ans plus tard, il n'en était plus dénombré que 280. À la vindicte des Lyonnais, s'était ajoutée celle des soyeux de Nîmes puis de Tours. La concurrence entre ces grands centres de la soie fut réglée par le Concordat du . Ce qui permit à Avignon de voir son industrie se maintenir avec 467 métiers en 1746, puis 550 en 1755. Puis elle put retrouver son plus haut niveau en 1786 avec métiers battants.
Mais, à la veille de la Révolution, des aléas climatiques s'accumulèrent. Ce fut d'abord une pénurie de cocons de vers à soie en 1787, suivie d'une récolte de blé déficitaire l'année suivante, puis d'un hiver glacial en 1788-1789. Avignon vit alors s'effondrer son industrie de la soie. Les fermetures d'ateliers, filatures et manufactures réduisirent les métiers à 473. L'activité reprit pourtant dès 1803 année où furent comptabilisés métiers. L'apogée fut atteinte en 1830 avec métiers recensés. Puis ce fut l'irrémédiable agonie à partir de 1848. En 1856, il ne restait plus que neuf fabriques employant 318 ouvriers et seulement deux en 1875 faisant travailler 67 personnes dont 50 enfants.
Indienneurs et teinturiers vignette|Impression d'une indienne à la planche.|alt=ancienne gravure montrant la méthode de préparation des indiennes La confection des indiennes se développa à Marseille à partir de la fin du . Cette technique fut apportée, en 1677, à Avignon par Louis David, un graveur de planche à imprimer. En 1686, fut décrétée l'interdiction de fabriquer des toiles peintes dans le royaume de France. La restitution d'Avignon au pape par Louis XIV, en 1691, donna un essor à l'industrie des indiennes de la rue du Cheval-Blanc, dite des Roues. Elle se développa jusqu'en 1734 où elle fut interdite par un concordat passé entre Louis XV et le papeDominique Amic, propriétaire de l'abbaye Saint-Hilaire, indienneur à Avignon en 1792 d'après Hyacinthe Chobaud.
L'intégration d’Avignon et du Comtat Venaissin rendit caducs les interdits du concordat. L'industrie des indiennes reprit le long de la Sorgue. En 1792, Dominique Amic ouvrit sa manufacture de toiles peintes. Il fut suivi par les sieurs Quinche, Breguet et Sandoz, protestants originaires de Suisse. Mais, en 1806, il ne reste qu'une manufacture en activité. Elle emploie vingt-huit ouvriers et produit pièces imprimées par an, qui sont commercialisées dans le sud de la France, l’Espagne et l’Italie.
La mode des toiles peintes repartit à la Restauration. De nouvelles manufactures s'installèrent rue des Teinturiers. Elles furent dix-huit à tourner en 1840, employant près d'un millier d'ouvriers, qui produisaient pièces de tissus par an. Mais les contrecoups de la mode et les conséquences de la guerre d’Espagne de 1823 portèrent un coup fatal à la fabrication des toiles imprimées. En 1856, il ne reste plus à Avignon que neuf indienneurs et 300 ouvriers. Les manufactures de Foulc et de Lacombe tentèrent de résister mais furent contraintes de fermer en 1882 et 1884.
Évolution du nombre d'indienneurs dans la rue des Teinturiers de 1677 à 1884
Garanciers