Phocas (latin : Flavius Phocas Augustus, grec : ), né vers 547 et mort le , est un empereur byzantin de 602 à 610.
Simple centurion dans l'armée impériale, il participe à une campagne militaire dans les Balkans en 602 quand il prend la tête d'une révolte des soldats contre l'empereur Maurice, alors profondément impopulaire du fait des difficultés économiques et financières de l'Empire. Rapidement, Phocas profite de la fragilité du pouvoir impérial pour pénétrer dans Constantinople, s'emparer du pouvoir et faire exécuter la famille de Maurice.
C'est le début d'un règne tyrannique, marqué autant par une instabilité interne que par des frontières assaillies par des adversaires de l'Empire, qui profitent de l'incompétence de Phocas. En effet, celui-ci fait preuve d'une incapacité notoire à s'imposer à la tête de l'Empire. Sa légitimité est contestée durant tout son règne et les nombreuses révoltes sont souvent réprimées dans le sang, ce qui ne fait qu'accroître son impopularité. Dans le même temps, l'empereur des Sassanides, Chosroès II lance une offensive générale dans les provinces orientales de l'Empire, que Phocas ne parvient pas à repousser. Peu à peu, les provinces périphériques cèdent tandis qu'à Carthage, le gouverneur Héraclius l'Ancien se rebelle et s'empare rapidement de l'Égypte, avant qu'une flotte conduite par son fils, Héraclius, ne prenne Constantinople sans combattre. Phocas, abandonné de toutes parts, est capturé et mis à mort.
Si certains historiens estiment qu'il souffre parfois injustement de la sévérité des chroniqueurs de l'époque, rares sont ceux qui remettent en cause le souvenir d'un empereur incapable de gouverner un Empire alors en proie à de grandes difficultés, qu'il a parfois contribué à aggraver.
Contexte général
Au début du , l'Empire romain d'Orient est à une période charnière de son histoire. Il sort d'un caractérisé par le sursaut du règne de Justinien, avec la reconquête de provinces entières (l'Italie, l'Afrique du Nord et une partie de l'Espagne). Néanmoins, rapidement après la mort de Justinien, ses successeurs peinent à maintenir intactes des frontières parfois jugées trop étendues, d'autant que les ressources impériales ont souffert des effets de la peste de Justinien et d'autres catastrophes naturelles qui ont mis à mal la vie économique et sociale de l'Empire byzantin. Sous Maurice, qui règne de 582 à 602, ces problèmes semblent s'aggraver avec la pression continue des Lombards en Italie, des Sassanides en Orient, des Slaves et des Avars dans les Balkans. Si l'empereur est victorieux en Orient et paraît en passe de l'emporter dans les Balkans, c'est au prix de la mobilisation toujours plus grande de ressources limitées, au point de susciter un mécontentement croissant dans la société en général et dans l'armée en particulier. C'est dans ce contexte, marqué par une agitation intérieure de plus en plus forte, qu'intervient la rébellion de Phocas.
Origines et prise du pouvoir
Les origines de Phocas sont entourées d'un profond mystère et rien n'est connu de sa vie avant le tournant du . Il se marie à une date inconnue à une certaine Léontia, peut-être d'origine thrace et ils ont au moins une fille, Domentzia. Si son père nous est inconnu, la mère de Phocas se nomme elle aussi Domentzia et Phocas a deux frères connus, Domentziolus et Comentiolus. Les historiens retiennent régulièrement l'idée d'une origine thraco-romaine, une thèse appuyée par les patronymes de ses frères mais son nom de Phocas, souvent associé à l'Asie Mineure, peut faire pencher vers une origine asiatique, soit de Cappadoce comme l'affirme Georges le Moine, dont le propos prête à controverse et comme le mentionnent les Patria de Constantinople, plus crédibles sur les origines des empereurs. Une origine arménienne ne peut être complètement exclue.
Au début du , Phocas est officier dans l'armée envoyée par l'empereur Maurice pour défendre la frontière du Danube contre les incursions des Avars et des Slaves. Néanmoins, son statut exact est mal connu et plusieurs sources, souvent favorables à Héraclius, tendent à dénigrer Phocas et le décrivent comme un officier subalterne, simple centurion. Pour autant, selon d'autres écrits d'Occident ou d'Orient donc plus distants de la politique byzantine, il appartiendrait à la catégorie des officiers supérieurs. Selon Paul Diacre, il est l'écuyer (strator) de Priscus. Frédégaire note qu'il est patrice et duc, des rangs importants et selon Jean de Nikiou, il est l'un des quatre commandants de l'armée de Thrace. Vincent Puech a nettement souligné cette discordance entre les sources byzantines et non byzantines, qui appelle à la prudence pour définir l'origine sociale exacte de Phocas.
Quoi qu'il en soit, quelques années plus tôt, Maurice est parvenu à un accord de paix avec les Sassanides. Provisoirement préservé de toute menace en Orient, il peut donc se consacrer à la consolidation de la frontière danubienne, qui peine à protéger la péninsule balkanique. C'est son frère Pierre qui commande l'armée envoyée en 601-602 pour renforcer la frontière. Néanmoins, les soldats sont de plus en plus réticents à s'engager dans des campagnes au long cours car les soldes ne sont qu'imparfaitement payées, ce qui témoigne des difficultés financières de l'Empire. Quand Pierre ordonne à l'armée d'hiverner au nord du Danube après avoir passé l'été à combattre, la troupe refuse catégoriquement. Déjà, quelques années auparavant, le général Priscus avait désobéi à un ordre similaire de Maurice car il avait été rapidement confronté aux protestations de la troupe. Dès 598, alors que c'est Comentiolus (un homonyme du frère de Phocas) qui dirige l'armée de Thrace, Phocas aurait fait partie d'une première délégation venue protester auprès de l'empereur de la rudesse des conditions au sein de la troupe. La situation ne fait qu'empirer quand Maurice annonce que, pour des raisons financières, les soldats doivent vivre sur le pays. Mais sans perspectives de butin substantiel et déjà frappés par des baisses de soldes, les soldats protestent et la situation tourne à la rébellion. Phocas, peut-être simple centurion, est élevé sur un pavois, signe de sa prétention au pouvoir suprême. Pierre est contraint de s'enfuir pour informer son frère à Constantinople. C'est une nouvelle sédition qui se présente à Maurice, qui peine alors à maintenir l'ordre, d'autant qu'au cours de l'hiver qui précède, des troubles ont éclaté à Constantinople à la suite d'un début de famine.
Maurice se retrouve rapidement en manque de troupes. Il ne dispose alors que des Excubites et des Factions des Bleus et des Verts, qui peuvent fournir des troupes d'appoint mais sont difficiles à contrôler. Quand les rebelles arrivent devant Constantinople, un compromis tend à émerger. Le fils de Maurice, Théodose, est proposé pour monter sur le trône. Déjà couronné comme coempereur, il semble une solution de continuité, mais il décline la proposition. C'est ensuite Germanus, un haut dignitaire, qui est soutenu par les opposants à Maurice. Celui-ci tente de l'arrêter, ce qui provoque des émeutes. Bientôt, son pouvoir s'effondre et il s'enfuit en Bithynie. Les troupes conduites par Phocas peuvent entrer dans la capitale et, alors que Germanus s'apprête à devenir empereur, il se heurte à l'opposition des Verts, l'une des deux factions principales de la Cité impériale qui lui reprochent son soutien résolu et de longue date aux Bleus.. Cette dichotomie entre les Verts et les Bleus, deux groupes de pression qui représentent de larges pans de la population constantinopolitaine, structure alors une partie de la vie politique byzantine. Désormais, Phocas a le champ libre car il n'est affilié à aucune des factions. Il est couronné empereur le en l'église Saint-Jean-Baptiste d'Hebdomon, ce qui fait de lui le premier empereur romain à être couronné dans une église ; une pratique amenée à se perpétuer.. Bientôt, il s'empare de la famille de Maurice, réfugiée à Nicomédie et met à mort tant l'ancien empereur que ses fils, inaugurant ainsi un règne marqué par la répression politique, le plus souvent dans le sang. Les corps sont jetés dans le Bosphore et la tête de Maurice exhibée devant l'armée des Balkans. Cette élimination physique de l'ancienne famille régnante a choqué ses contemporains et a certainement contribué à affaiblir d'emblée son pouvoir. D'autres hauts dignitaires du régime de Maurice sont mis à mort, comme le général Comentiolus, qui a semble-t-il laissé un mauvais souvenir lors de son service à la tête de l'armée des Balkans ou le préfet Constantin Lardys, rendu responsable de mesures financières impopulaires. En revanche, il est plus clément envers Germanus ou Philippicos, le comte des Excubites et beau-frère du défunt empereur, qui est tonsuré et relégué dans un monastère.
Le succès de la révolte de Phocas s'explique largement par l'impopularité grandissante de Maurice ainsi que son manque de compréhension face au mécontentement général au sein de l'armée. Dès les années 590, plusieurs mouvements de colère s'étaient emparés des soldats, du fait de conditions financières de plus en plus difficiles. L'armée byzantine est alors mobilisée intensément pour défendre des frontières menacées, sans avoir ni les effectifs, ni les moyens financiers de soutenir durablement un tel effort. Phocas a su capitaliser sur cette colère, tout en mettant à profit les troubles urbains à Constantinople, et prouve ainsi qu'il est désormais possible de s'emparer du pouvoir par la révolte militaire.
Politique intérieure : entre complots et répression thumb|alt=Revers et avers d'une monnaie en cuivre représentant sur l'avers un homme barbu avec une femme|Nummus émis sous le règne de Phocas, le représentant avec sa femme. Phocas est le premier empereur depuis longtemps à figurer sur les pièces de monnaie avec une barbe. Cet attribut devient rapidement fréquent dans la numismatique byzantine et dans la représentation de l'empereur en général.. Tout au long de son règne, Phocas se montre incapable de consolider sa légitimité. Il est alors le premier empereur romain d'Orient à être parvenu au pouvoir par la force, à la suite d'un coup d'État, ce qui met fin à une longue période de relative stabilité politique. De ce fait, il peine à se faire reconnaître comme l'empereur de droit, d'autant que l'assassinat de Maurice et de sa famille provoque un certain émoi parmi ses contemporains. Enfin, et ce qui rajoute aux difficultés, il ne semble avoir exercé aucune fonction qui aurait pu le mettre en lien avec le gouvernement de l'Empire et n'a donc aucune expérience en la matière alors même que la situation de l'Empire devient de plus en plus critique.
Dès 603/604, des mouvements d'opposition se développent dont il est difficile d'avoir une idée exhaustive. Dans la capitale, Constantina, la veuve de Maurice, complote avec plusieurs hauts dignitaires comme Germanus, mais ils sont démasqués et condamnés à l'exil avant d'être mis à mort. Dès qu'il apprend le renversement de Maurice, le chef des armées d'Orient (magister militum per Orientem) Narsès se soulève et s'empare d'Édesse. Secouru par les Sassanides qu'il a appelés à l'aide, il échappe à l'armée loyaliste envoyée par Phocas mais finit par se rendre contre la promesse de la vie sauve en 605. Phocas ne tarde pas à revenir sur sa parole et le fait exécuter à son arrivée à Constantinople. C'est là un aspect fondamental de son règne. L'empereur réagit presque systématiquement par la force, voire la brutalité, ce qui accroît en retour son impopularité. Il agit de même vers 609-610, quand le comte des Largesses sacrées Athanase, le chef de l'arsenal Elpidius et le préfet du prétoire Théodore fomentent un complot semble-t-il pour l'assassiner. Démasqués, ils sont tous trois décapités. Dans l'ensemble, Phocas est mal perçu par les élites impériales, en particulier au sein du Sénat byzantin qui semble avoir conspiré régulièrement contre lui.