vignette|upright=1.5|Vespasienne parisienne ; située sur le boulevard Arago devant la prison de la Santé (2023). Une vespasienne est un urinoir public pour hommes, placé sur les trottoirs ou dans des aires publiques telles que les parcs. Ce genre d'urinoirs, équipé de cloisons afin de préserver l'intimité, dispose parfois de chasses d'eau. Les premiers édicules sont créés en 1834. À Paris, en 1980, les vespasiennes laissent la place aux sanisettes, également adaptées à un usage féminin. Plusieurs historiens et sociologues, dont Laud Humphreys, se sont intéressés à ces édicules.
Origine du nom La vespasienne doit son nom à l'empereur romain Vespasien, à qui l'on avait attribuéOscar Bloch et Walther von Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, Article Vespasienne, Quatrième édition, 1964, ., à tortLe Robert historique de la langue française, Paris, 1992., l'établissement d'urinoirs publics à Rome. En réalité, il a étendu un impôt spécial atteignant l'industrie et le commerce, à la collecte de l'urinePayable tous les quatre ans par les chefs de famille, au prorata des personnes vivant sous leur toit et des animaux qu'ils possédaient.. Celle-ci, source d'ammoniaque, a en effet longtemps été utilisée par les teinturiers pour préparer les étoffes avant de les mettre en couleur ou, quelquefois, pour dégraisser les laines, les étoffes, et les ouvrages faits de laine, comme draps, ratines, serges, bas, bonnetsEncyclopédie de Diderot et d'Alembert, , tome 17.. Moqué pour cet impôt, l'empereur Vespasien aurait répondu : (), phrase devenue proverbialeSuétone, Vie de Vespasien, XXIII et Dion Cassius, Histoire romaine, LXV (épitomé), 14, 5. « Son fils Titus lui reprochait d'avoir institué un impôt sur les urines. Il lui mit sous le nez le premier argent qu'il perçut de cet impôt, et lui demanda s'il sentait mauvais. Titus lui ayant répondu que non : « C'est pourtant de l'urine », dit Vespasien » (Suétone)..
Création et évolution vignette|gauche|Urinoir triplace, avenue du Maine, photographie de Charles Marville, vers 1875. vignette|redresse|Une colonne Morris, photographie d'Eugène Atget, Paris, 1910. À Paris, comme dans toutes les grandes cités, . Aussi, vers 1770, le lieutenant général de la police de 1759 à 1774, de Sartine ou Sartines, prit la décision de faire "disposer des barils d’aisance à tous les coins de rue" de ParisÀ la suite d'un mémoire sur la police de Paris en 1770 (qui fait mention de ces questions d’hygiène) rédigé, à sa demande, par Jean-Baptiste Charles Le Maire, Conseiller du roi. La paternité de ce mémoire est fréquemment attribuée à Thévenot de Morande.. Ensuite, des édicules construits sur la voie publique en vue de satisfaire les besoins naturels des passants, souvent oublieux d’hygiène publique, furent introduits à Paris par le préfet de la Seine, le comte Claude-Philibert de Rambuteau, en 1834. Il en fait installer quatre cent soixante-dix-huit sur les trottoirs de la ville..
Pour couper court aux railleries de l'opposition, qui a bien vite baptisé l’édicule « colonne Rambuteau », le préfet lance l’expression « colonne vespasienne », en référence à l’empereur Vespasien, à qui on a attribué l’établissement d’urinoirs publics payants, à Rome. Les sobriquets se multiplient alors : « Les édicules Rambuteau s'appelaient des pistières. Sans doute dans son enfance n'avait-il pas entendu l'o, et cela lui était resté. Il prononçait donc ce mot incorrectement mais perpétuellement » (Marcel Proust)Le Temps retrouvé, 749..
À cette époque, des homosexuels du les appellent « baies », plus convenable que « tasses » (plus argotique). Dans les milieux plus populaires, on les avait baptisées « Ginette ». Le terme de pissotière, en référence au « trou dans la muraille d'un navire pour laisser s'écouler l'eau de surface », est resté.
En 1839, le préfet de police Gabriel Delessert autorise l'installation des « colonnes moresques », supports d'affiches à l'extérieur et urinoirs à l'intérieur. Sous le Second Empire, Adolphe Alphand perfectionne l'installation en isolant l'intérieur du regard par un écran et en éclairant l'intérieur avec un bec de gaz. La construction est redessinée par Gabriel Davioud, qui remplace la maçonnerie par une structure en fonte.
À la fin des années 1860, les deux rôles (affichage et toilettes publiques) sont dissociés : les « colonnes urinoirs » sont remplacées en 1868 par les colonnes Morris pour l'affichage et par les vespasiennes pour les lieux d'aisances. Les colonnes Morris font alors tellement partie du « paysage » parisien qu'on les retrouve fréquemment dans les tableaux des peintres de la Belle Époque, tel Jean Béraud, spécialisé dans la représentation des Grands boulevards de la capitale.
Lieu de rendez-vous
vignette|gauche|Jean Béraud, Les Grands Boulevards et le théâtre des Variétés. , elles font l'objet de nombreuses anecdotes. . C'est dans des circonstances semblables qu'a été arrêté le comte Eugène Le Bègue de Germiny en 1876. Des journaux ont signalé qu'un sénateur conservateur français, Gabriel Vidal de Saint-Urbain, était un habitué des vespasiennes et que la police l'appréhenda. L'affaire fut cependant étouffée et le sénateur quitta la vie politique en 1921« Un ancien scandale », Aux écoutes, 5 octobre 1924« Bersez », La Bataille, 9 septembre 1923Le Journal du peuple, 8 janvier 1921Les Hommes du jour, 16 avril 1921.
Des articles de la presse française ont évoqué les la nuit, ainsi que les rafles« Ce qu'on entend à Montmartre sur l'affaire Oscar Dufrenne », Comoedia, 1933 (Lire en ligne)« Les w-c publics étaient transformés en maisons de rendez-vous. Une importante affaire de moeurs est découverte à Auxerre », La Bourgogne républicaine, 25 août 1951. Les vespasiennes sont également un lieu de rencontre prisé des prostitués masculins.. vignette|Illustration d'une vespasienne dans une rue de Paris. vignette|Vespasienne de la ville de Limbourg (Belgique). vignette|Toilette publique située boulevard de Vaugirard à Paris. Dans l'argot 1900, on désignait les vespasiennes sous le vocable de « tasses ». On disait « faire les tasses » pour draguer dans et autour des vespasiennes.. Dans Les Tasses – Toilettes publiques, Affaires privées, un ouvrage qui mêle témoignages d'une époque répressive, documents rares et photos allusives, Marc Martin rend hommage à ces lieux d'aisance qui furent avant tout des lieux de malséance.. Ce livre a reçu le Prix Sade 2020 du Livre d'Art..
De manière plus extrême, ces lieux étaient aussi utilisés par certains pervers appelés « soupeurs ». Le sociologue américain Laud Humphreys a consacré un essai à ce sujet en évoquant notamment la fin des rafles policières lors des premières manifestations de la libération gay aux États-Unis.
Plusieurs écrivains, dont Jean Genet, Julien GreenFrédéric Martel, « Le siècle d’enfer de l’écrivain catholique et homosexuel Julien Green », radiofrance.fr, 12 septembre 2019 (F. Martel évoque également Genet dans le paragraphe qui porte sur les pissotières). et Roger Peyrefitte, ont mentionné le rôle des vespasiennes dans l'univers homosexuel. (Genet, 1947a, 167). Julien Green décrit de façon crue ses aventures sexuelles avec des jeunes hommes dans des pissotières parisiennes, dans son Journal intégral 1919-1940, posthume, publié en 2019Julien Green, Journal intégral 1919-1940, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2019, par exemple () ou ()..
Dans son roman Des Français, un long chapitre est consacré à ces édicules par Roger Peyrefitte, qui, pour reprendre une de ses propres phrases, . Selon lui, c'est au lendemain de la Libération que les gouvernements décident de supprimer ces lieux de rendez-vous au prétexte qu'ils pervertissent la morale du pays : La menace se fait plus sérieuse en 1961 quand le conseil municipal de Paris décide leur suppression graduelle en raison de la mauvaise réputation de ces lieux et de l'odeur pestilentielle qui en émane. Selon Peyrefitte il y eut une accalmie : Mais ce n'est qu'un répit : le Conseil de Paris a voté le la fin de la gratuité des toilettes publiques parisiennes. Dans Propos secrets (1977), il écrit : R. Peyrefitte, Propos secrets vol. 1, Albin Michel, 1977, ..
Situation actuelle gauche|vignette|redresse|Vespasienne (urinoir triplace) à l'entrée du bois de la Cambre, à Bruxelles en Belgique. Les quatre premières sanisettes payantes furent construites à Paris selon un contrat de concession de ces sanisettes (marque déposée en 1980) signé en 1991 entre la mairie de Paris et la société Decaux. vignette|redresse|Vespasienne de style traditionnel à Vigo (Espagne). En raison des nuisances engendrées par la substitution des sanisettes payantes aux vespasiennes gratuites (personnes démunies ou pressées urinant sur la voie publique) la mairie de Paris, à l'occasion des premières échéances de ces contrats de , négocie avec la société JC Decaux la gratuité d'accès aux sanisettes proches de lieux de distribution alimentaire. Cette tendance s'est accentuée depuis 2002 à la faveur de l'échéance de nombreux contrats de sanisettes JC Decaux. La généralisation de la gratuité a été mise en place à proximité des squares, parcs et jardins. Aujourd'hui dans Paris, plus de 200 de ces édicules sont gratuits et accessibles aux personnes à mobilité réduite.
Depuis les années 1990, les vespasiennes ont été remplacées dans la plupart des grandes villes du monde par des toilettes publiques individuelles payantes, mais à Hambourg ou à Amsterdam, entre autres, le principe subsiste, dans une adaptation plus sophistiquée, et moins odorante.
En 2020 ont été expérimentés à Paris les uritrottoirs'Une invention de genie': Paris builds public dry 'uritrottoirs' to curb public urination on city streets, puis, la même année, le concept de Naturinoir, ayant pour objectif de transformer l'urine en engrais pour les agriculteursÀ Paris, votre urine sert d’engrais aux agriculteursDes toilettes sèches transforment l'urine en fertilisant naturelÀ Paris, on transforme désormais votre urine en engrais pour les agriculteurs. Celle-ci est en principe stockée dans un réservoir de rempli par une pompe alimentée par des panneaux solaires. Le prix de ce projet s'élève au total à eurosÀ Paris, le fiasco des urinoirs écolo à . Ils se heurtent dans un premier temps à l'opposition de riverains, et sont donc déplacésParis. Victimes de fuites, les « Naturinoirs » qui transforment l’urine en engrais vont être déplacés. En raison de problèmes de fuite d'urine sur la voie publique, qu'il visait précisément à éviter, ce projet est rapidement abandonnéParis : le flop des urinoirs écolos du boulevard de la Chapelle.
Certaines villesPar exemple Nantes, quartier de la Beaujoire et Haluchère. ont des vespasiennes qui n'ouvrent que les soirs de match de football.
Dans la culture
Littérature
Dans Topaze (1928), la pièce de Pagnol, une « pissotière » à roulettes joue un rôle non négligeable.
Quelques années plus tard, en 1934, le roman de Gabriel Chevallier, Clochemerle, commence par un conflit à propos d'une vespasienne.
En , Paul Léautaud écrit quelques remarques, dans son Journal littéraire, sur les vespasiennes qui "ont à peu près disparu dans Paris".
Voir aussi ci-dessus pour Roger Peyrefitte, Julien Green et Jean Genet.
Arts visuels