Le Mur (Duvar) est un film franco-turc réalisé en turc par Yılmaz Güney en 1983.

Synopsis Au dortoir 4 d'un centre de détention à Ankara, les enfants vivent et travaillent dans de terribles conditions. Les enfants préparent une révolte, espérant être transférés dans une meilleure prison. Des actes de pédophilie sont suggérés dans ce film.

Avant le Mur Marin Karmitz, dans une interview réalisée en , raconte sa rencontre avec Yilmaz Güney. Celui qui deviendra le producteur des principaux films de Güney découvre pour la première fois le réalisateur turc à la édition du Festival de Berlin de 1978. Est diffusée dans une des salles de cinéma Le Troupeau (Sürü) que le producteur achète. Ce film sera ensuite diffusé pendant le festival international de Locarno (Suisse) où il remportera un Léopard d’Or puis, à Paris, sera un succès immédiat puisqu’il réalisera plus de dans la capitale.

Karmitz se renseigne alors sur celui qu’il va présenter comme le « Alain Delon turc »L’expression est de Marin Karmitz lui-même. et qui s’avère être une véritable star en Turquie, bien qu’il soit emprisonné. La carrière de Güney commence véritablement en 1958 où, après avoir été licencié de son emploi à la suite d'une publication d’une nouvelle à consonance communiste, « Güney a été sauvé par l'intervention de deux compatriotes célèbres : le romancier Yachar Kemal et le cinéaste Atif Yilmaz. Ils préparaient alors un film "Les enfants de la patrie" sur la guerre de l'indépendance et - par solidarité avec un jeune artiste en difficulté - ils ont proposé à Güney de collaborer à l'élaboration du scénario. Son apport leur a paru si intéressant qu'ils ont décidé de prendre Güney comme deuxième assistant. Enfin, l'absence d'un des acteurs au moment du tournage lui a donné l'occasion de jouer le rôle mineur d'un jeune paysan engagé dans la résistance nationale contre l'occupant. Ainsi débuta la longue et brillante carrière cinématographique du jeune artiste inconnu qu'était alors Güney » et qui deviendra « un véritable mythe populaire sous le sobriquet du "Roi laid", titre d'un de ses films de l'époque ». Ce n’est toutefois que dix ans plus tard, en 1968, que Güney troque son statut d’acteur vedette pour tourner ses premiers films avec la volonté de « donner naissance à un véritable cinéma politique turc. De 1968 à 1983, il a réalisé près de 30 longs métrages dans cet esprit ».

Autour du Mur

Le choix du scénario Au moment où Yilmaz Güney écrit le scénario du Mur, la prison ne lui est pas inconnue puisqu’il y a déjà passé plusieurs années de sa vie. « Les dates de ses arrestations successives, comme le rappelle Coryell, marquent des moments intenses de sa vie d'artiste et d'homme, mais aussi, et tout autant, des moments particulièrement troublés de l'histoire politique de la Turquie ». Ainsi, à la suite du coup d’État militaire de 1961, Güney est arrêté et détenu pendant sous motif de « propagande communiste ». En 1972, « au moment d'un grand sursaut du mouvement ouvrier auquel a répondu une pression intense des militaires, sous forme d'un semi-putsch faisant du régime le captif de l'armée », Güney est emprisonné pour deux ans au motif « d’avoir "aidé et hébergé des révolutionnaires armés" - il était soupçonné d'entretenir des relations avec le groupe d'extrême-gauche, Dev Genç, dont les actions violentes défrayaient à l'époque la chronique ». Bénéficiant d’une parenthèse de liberté en 1974, grâce à l’amnistie générale octroyée par le gouvernement de Bülent Ecevit, il est cependant de nouveau incarcéré trois mois plus tard pour le meurtre d’un juge d’instruction au cours d’une bagarre. Si cet homicide involontaire vaut une condamnation de de prison à Güney, ses circonstances demeurent floues, et la culpabilité de Güney n’est toujours pas clairement établie aujourd’hui.

« Même s'il bénéficie, grâce à sa réputation, de conditions de détention des plus souples, il renonce à tout projet d'évasion, craignant pour sa sécurité et alléguant qu'il ne fera pas le jeu de ceux qui ne demanderaient pas mieux que de se débarrasser de ce prisonnier-héros plutôt encombrant ». Mais sa situation se détériore à la suite du coup d'État militaire de . Ce coup d’État qui est « tristement célèbre dans les annales des organisations des droits de l’homme », est aussi, ajoute Bozarslan, « énigmatique pour la Turquie moderne et ses intellectuels. Il parvient en effet à retrancher, des dizaines de groupuscules de gauche, un parti social-démocrate, un parti libéral et une confédération ouvrière, tous trois parmi les plus puissants au Moyen-Orient, sans rencontrer la moindre résistance ». De là Güney comprend la nécessité pour lui de s’évader, et pourra bénéficier à cet effet de l’aide de la ministre de la Culture grecque de l’époque, Melina Mercouri, mais aussi du ministre de l’Intérieur français d’alors, Gaston Defferre, pour trouver asile en France, « juste à temps pour assister au Festival de Cannes en 1982 et y recevoir la Palme d'Or pour "Yol" dont il avait pu lui-même terminer le montage ». Il s’installe alors définitivement à Paris avec sa femme et ses deux enfants, respectivement une fille âgée de et un garçon âgé de , qui avaient quitté la Turquie peu de temps avant lui.

Outre cette expérience carcérale, on peut trouver plus particulièrement la matrice du Mur dans un de ses écrits de prison, qui relate « son expérience en prison [et] sur la psychologie aussi bien des prisonniers que des inquisiteurs et tortionnaires ». Il s'agit des "Lettres de la Prison de Selimiye" dans lesquelles « Güney y fait parler, par exemple, "Le Colonel", chef des tortionnaires, qui exprime, avec une franchise brutale, sa "philosophie" policière et simpliste : "Ici, il n'y a pas de Constitution, il n'y a pas de Droit, il n'y a pas de machin universel des Droits de l'homme. Ici, il n'y a que les lois de la guerre" ». C’est ce combat pour la reconnaissance des droits humains élémentaires des détenus qui a animé Güney dans l’écriture et la réalisation du Mur.

Le choix du lieu de tournage Yilmaz Güney, ne pouvant regagner le territoire turc sous peine de se voir de nouveau incarcéré, devait reconstituer la prison turque et son imaginaire en France. Or, Güney n’avait pour ce film qu’assez peu de moyens et avait la nécessité de ne pas excéder une zone de depuis le centre de Paris – pour les nécessités techniques du personnel français assistant Güney dans la réalisation du film. En conséquence, Güney et son équipe retiennent comme lieu de tournage Point-Sainte-Maxence, une ancienne abbaye parisienne transformée en pensionnat. Le personnel du pensionnat, qui continuera de fonctionner pendant la durée du film, accorde toute une aile à l’équipe de Güney pour que ce dernier l’aménage en prison turque. Pour ce faire, Güney va faire venir des travailleurs turcs venus de toute l’Europe pour construire les murs d’enceinte, les tours de contrôle et les cellules destinées aux prisonniers. En quelques jours, l’aile du pensionnat sera transformée en véritable reproduction de prison turque, avec une liberté accordée ensuite aux comédiens – et notamment aux enfants – pour s’approprier le décorLes graffitis visibles sur les murs de la cour des enfants et la décoration intérieure à leur secteur d’incarcération sont élaborés par les enfants eux-mêmes. On renvoie au documentaire ..

La distribution des rôles Devant l’impossibilité de faire passer des castings en Turquie, Güney s’est orienté vers la communauté turque d’Allemagne au sein de laquelle il a mené la plupart de ses castings. Il avait la volonté, notamment dans le choix des enfants, de choisir des adolescents qui ne soient pas seulement comédiens, mais qui aient expérimenté dans leur vécu l’incarcération. C’est pourquoi Güney va contracter avec des maisons de jeunes délinquants allemands pour pouvoir utiliser certains des délinquants turcs – mais aussi maghrébins – pour son film, avec la condition que ces derniers seront encadrés par des surveillants référents des maisons de jeunes délinquants. Cependant, Güney recrute également des acteurs de profession, tel le français Nicolas Hossein.

Concernant la répartition des rôles entre prisonniers et gardiens, les Turcs – adolescents comme adultes – prenaient leur rôle très au sérieux, au point que cela créait des antagonismes violents. Cela était dû au fait que le hasard avait attribué les rôles de telle manière que les militants radicaux Turcs se retrouvaient majoritaires chez les prisonniers et les conservateurs l’étaient à leur tour chez les gardiens. De plus, on retrouvait ce même type d’antagonismes mais au niveau de l’appartenance non pas seulement politique mais aussi clanique. Cela avait pour conséquence l’éclatement de bagarres très violentes et fréquentes à l’intérieur de la prison, ce qui générait le chaos le plus total mais contribuait également au réalisme du décor et de l’imaginaire carcéral. Les conditions de sécurité étaient si délétères que Marin Karmitz rapporte que deux hommes en arme dormaient chaque nuit, durant le tournage, devant la porte de la chambre de Güney afin de s’assurer de sa sécurité.

Les conditions de tournage du film Le fait que Güney ait expérimenté plusieurs prisons durant sa vie – il déclare en avoir connu 25D’après Coryell, « il était souvent transféré de l'une à l'autre, tant les autorités craignaient son influence - il organisait les détenus pour imposer certaines améliorations et tenter d'empêcher la torture ». V. . –, explique en partie son comportement durant le tournage du Mur. À la suite du documentaire Autour du Mur de Patrick Blossier, qui filmait la manière dont le film Le Mur avait été tourné, nombreux ont été ceux qui ont dénoncé le comportement du réalisateur envers ses acteurs. Certains, à l’image de Bozarslan, ont ainsi pu qualifier le comportement de Güney d’ « extrêmement violent », notamment à l’encontre des enfants comédiens. Outre des menaces constantes de licenciement des comédiens s’ils ne jouent pas bien leur rôle et des insultes à répétition, Güney n’hésitait pas à frapper les enfants comédiens – en les baffant notamment.

Le réalisateur du documentaire Autour du Mur qualifie lui-même les relations de Güney avec les acteurs-enfants de « mélange de terreur et d'affection, de tendresse réelle et de ruse manipulatrice », et de poser la question « La fin justifie-t-elle les moyens ? La volonté de justice, la lutte pour les droits de l'homme doit-elle recourir aux moyens qu'elle dénonce pour se faire entendre ? Le citoyen Güney, déchu de sa nationalité pendant le tournage même du film, doit-il se transformer lui-même en ce qu'il condamne, en bourreau, en Père Fouettard, et terroriser ses jeunes acteurs, tout comme les matons turcs persécutent leurs prisonniers ? ». Outre les violences exercées par Güney lui-même, ce dernier ordonne au départ à ses acteurs gardiens de prisons – adultes – de réellement frapper les prisonniers – enfants – pour donner plus de force à la vraisemblance du message cinématographique. À un enfant qui demande pourquoi ne peuvent être simulées les violences, Güney répond : « Ici on fait du mal aux gens. Si on vous blesse toi et tes amis, c’est pour montrer ce qui se passe chez nous [en Turquie] ». Toutefois, Güney se rétracte et en revient à simuler les violences lorsque, dans la scène de fin du transport des prisonniers vers une nouvelle prison, un des comédiens s’évanouit en raison des coups reçus.

La place du Mur dans la filmographie de Güney

Le Mur, film révolutionnaire Outre cette volonté d’authenticité du propos cinématographique, Güney exige une telle irréprochabilité de la part de ses comédiens car le Mur est pour lui un combat idéologique contre les « fascistes » de Turquie, et qui ont assis leur emprise sur le pays depuis le coup d’État de 1980.