Le sabordage de la flotte française à Toulon, qui a lieu le , est un épisode notable de la Seconde Guerre mondiale en France occupée. Ce sabordage est ordonné par l'Amirauté du régime de Vichy, en réaction à l'invasion de la zone libre par l'armée allemande () et plus particulièrement à l'opération Lila visant à permettre au Troisième Reich de prendre le contrôle des navires stationnés dans la base navale de Toulon.
Au terme de cette opération, la flotte française stationnée dans le port militaire de Toulon est détruite à 90 % ; quelques unités seulement réussissent à appareiller et à échapper tant au sabordage qu'à la capture par les forces de l'Axe, qui subit donc un échec relatif. Le sabordage est salué par les Alliés, méfiants au sujet de la neutralité ambiguë de Vichy.
Ce sabordage scelle la disparition de la capacité militaire de Vichy, et démontre le refus du régime de s'engager du côté des Alliés, mais aussi son incapacité à satisfaire toutes les exigences de l'occupant nazi.
Contexte Clauses de l'armistice du 22 juin 1940 L’armistice du prévoit par son article 8 le sort réservé à la marine française. Il garantit la neutralité de la flotte française et la laisse sous commandement français. Selon les Britanniques, cet armistice est une trahison dans la mesure où les deux Alliés se sont engagés le à ne pas conclure d'armistice séparé au nom du ()Discours d’Édouard Daladier à la chambre des députés traduit en anglais sur ., et donc un sabordage s’inscrirait dans cette même trahison ; selon le général De Gaulle, un risque existe que cet armistice laisse ., risque qui devint réel à la suite de la violation des engagements allemands en .
L’article 8La convention d’armistice, sur le site de l’Université de Perpignan, mjp.univ-perp.fr, consulté le 29 novembre 2008. de la convention d’armistice signée dans la clairière de Rethondes le est ainsi écrit :
L’amiral Darlan réagit devant les dangers que l’article 8 fait peser sur « sa » flotte en envoyant, à ses grands subordonnés, cet ordre général : Les navires de guerre doivent rester français avec pavillon français et équipage français. Des précautions d'auto-sabotage doivent être prises pour que l’ennemi ou étranger s’emparant d’un bâtiment par force ne puisse s’en servir. Dans le cas où la Commission allemande d'armistice déciderait autrement que dans le 1, les navires seront soit conduits aux États-Unis, soit sabordés. En aucun cas ils ne devront être laissés intacts à l’ennemi. Les navires ainsi réfugiés à l’étranger ne devront pas être utilisés à des opérations de guerre contre l’Allemagne ou l’Italie sans ordre du CEC EMF.
L'opération britannique Catapult (3 juillet 1940)
Dans les derniers jours de , l’Amirauté britannique prépare une opération du nom de « Catapult ». L’opération Catapult, exécutée à l’aube du , comporte . Le même jour les Britanniques se sont emparés de force ou par la ruse de tous les navires français, dont les bateaux de guerre, réfugiés en Angleterre, notamment à Portsmouth et Plymouth, tel que le sous-marin . Ces unités, à l'abri dans les ports militaires britanniques, souvent dans l'impossibilité de naviguer ou sans équipage, ne risquent pas de rejoindre les marines de l'axe germano-italien.
Toujours en exécution de l’opération Catapult, le vice-amiral René-Émile Godfroy, commandant l’escadre française d’Alexandrie (la Force ), a reçu le un ultimatum de l’amiral anglais Sir Andrew Cunningham. Les deux amiraux se connaissent bien et s'appréciaient, mais les négociations sont difficiles à mener, compte tenu des divergences et des exigences de leurs gouvernements respectifs. Le lendemain, une escadrille italienne vient faire diversion. Bien que n'étant plus en guerre contre les forces de l'Axe, les marins français ouvrent le feu, bientôt imités par l’escadre britannique. La présence d’un ennemi commun facilite un accord franco-britannique conclu par un .
Le , la Force X est « neutralisée » sans combat, elle reprend la lutte aux côtés des Alliés en Page du Courrier de l'Air de juin 1943., soit sept mois après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, en .
La plus importante conséquence de l'opération Catapult est l'attaque de l'escadre française à Mers el-Kébir.
Découlant de Catapult, on peut citer également l'attaque de Dakar des 7 et et la neutralisation pacifique de la flotte aux Antilles.
L’opération Catapult est décidée et exécutée pour empêcher la flotte française de tomber entre les mains de la marine allemandeWinston Churchill, The Second World War, Plon, 1948-1954 ; rééd. La Seconde Guerre mondiale, Le Cercle du Bibliophile, 12 , 1965-1966, Tome troisième, « L'heure tragique – la chute de la France, 1940 », XI : « L'amiral Darlan et la flotte française, Mers-el-Kébir », 226-253.. Elle anime dans l'opinion et la marine française une bonne part des sentiments anglophobes, déjà à la suite du traité naval germano-britannique de 1935, mais surtout après le tragique évènement de Mers el-KébirMichèle et Jean-Paul Cointet, La France à Londres – 1940-1943, Éditions Complexe, Paris, 1990, , 49 ..Site beaucoudray.free.fr qui reprend une grande partie du livre d'Henri Noguères, consulté le 20 mai 2009.. Dans un contexte de guerre et de peur généralisée, l'opération Catapult est toutefois, du côté britannique, l'expression d'un manque de confiance vis-à-vis de son allié français. En effet, tout en respectant les clauses de l'armistice, l'amirauté française a, quant à elle, toujours considéré l'Axe comme son seul et véritable ennemi durant le conflit mondial. Et pour preuve cette partie des protocoles de Paris, Le gouvernement allemand fournira au gouvernement français par la voie de concessions politiques et économiques les moyens de justifier devant l'opinion publique de son Pays, l'éventualité d'un conflit armé avec l'Angleterre et les États-Unis signé à Paris, le par l'amiral Darlan. D’après Winston ChurchillWinston Churchill, La Seconde Guerre mondiale, , 253 , le peuple français aurait bien compris la signification de la bataille de Mers el-Kébir. Cet avis est partagé par le général de Gaulle qui justifie l’opération dans un discours à la BBC le , tout en regrettant le manque d'engagement spontané de la marine française vers le camp allié, ce qui aurait évité des morts inutiles et, postérieurement au sabordage de Toulon, un affaiblissement de la marine française dans la poursuite du combat contre l'AxeCharles de Gaulle, Mémoires de guerre – L'appel : 1940-1942 (Tome I), éd. Plon, Paris, 1954 ; rééd. Pocket, 1999 (nouvelle édition 2007) (texte intégral), , : « La France Libre », 98..
La directive secrète de Hitler (opération Anton) Aux termes de la convention d’armistice, Hitler avait « déclaré solennellement » qu’il n’avait « pas l’intention d’utiliser pendant la guerre, à ses propres fins, la flotte de guerre française ».
Des documents publiés après la victoire alliée ont révélé que, dès le , Hitler préparait minutieusement la mise en place du dispositif qui devait, deux ans plus tard, permettre l’invasion de la zone libre et le coup de force sur la marine française à Toulon, puis une attaque de la Tunisie, et par conséquent la violation de l’armistice. La , dénommée ensuite opération Attila et enfin opération Anton, fut notamment préparée « en prévision du cas où un mouvement de révolte se produirait dans les parties de l’Empire colonial français actuellement sous le commandement du général Weygand ». La zone désignée par la directive comprenait la zone libre, l’Afrique française du Nord (Départements français d'Algérie, Maroc et Tunisie) et l’AOF.
Ainsi, Hitler dès l'armistice du projetait de s’emparer de la flotte française, notamment celle basée à Toulon, ce qu'il dissimula en 1942, en utilisant le sentiment anti-anglais présent dans l'esprit de certains dirigeants du régime de Vichy depuis l'attaque de Mers el-Kébir, sous le prétexte de « sauvegarde de la flotte française » afin de préserver sa neutralité inscrite dans la convention d’armistice.
Les accords navals franco-allemands de Paris (mai 1941) Dans les protocoles de Paris signés en entre l'État français et le Troisième Reich, on peut toutefois lire que la marine de guerre française assurera, en cas de nécessité, la protection des transports de ravitaillements et de renforts en matériel pour les troupes allemandes en Afrique, effectués par bateaux français de Toulon à Bizerte. Ces accords prévoient aussi de mettre le port de Dakar à la disposition de l'Allemagne et pour en assurer la protection il est prévu l'armement et l'affectation de cinq sous-marins, cinq contre-torpilleurs, onze torpilleurs, de croiseurs, d'un cuirassé et d'un porte-aéronefEdgard de Larminat, Chroniques irrévérencieuses..
La crise de novembre 1942 Le débarquement allié en Afrique du Nord (8 novembre)
Les Américains, entrés en guerre le après l'attaque de Pearl Harbor, lancent avec l’opération Torch, le débarquement allié en Afrique du Nord.
Cette opération ayant pour but l’occupation de l’Afrique du Nord française, en vue de son utilisation comme base de départ pour un assaut ultérieur sur l'Europe, fournit à Hitler l’occasion d’exécuter sa directive Directive No. 19 'Undertaking Attila' ..
En vertu de l'armistice et du respect du principe de neutralité de la France, des militaires français accueillent les Alliés à coups de canons avant la proclamation d'un cessez-le-feu signé le par l'amiral François Darlan. Les forces armées françaises stationnées en Afrique du Nord rejoignent désormais le camp allié dans son combat, en dépit de l'armistice, ce qui est désapprouvé par Pétain.
Ce débarquement est suivi de violents combats sur terre et sur mer entre les forces alliées et l'Axe. La Tunisie, que les Américains ont jugé inutile d’inclure dans la zone de débarquement, est utilisée par l’Axe ( et en totale violation de l'armistice), dès le , pour des opérations aériennes massives contre le corps expéditionnaire allié.
Pour les Allemands, l'opération Torch et le ralliement de l'amiral Darlan aux Alliés vont être le prétexte pour l'envahissement de la zone libre dès le .
Situation des navires de guerre français stationnés à Toulon vignette|300px|Disposition des bâtiments de la flotte française dans le port militaire de Toulon, avant son sabordage.
Les navires concentrés à Toulon appartenaient à deux ensembles différents :
D'une part la force de haute mer, sous les ordres de l'amiral Jean de Laborde, qui formait une escadre intacte de de combat, neufs ou récents en 1939, mais qui n'avait pas été modernisée depuis l'armistice ; à cause des restrictions en mazout imposées par l'Allemagne, les navires naviguaient peu et les équipages manquaient d'entraînement. L'artillerie anti-aérienne avait été renforcée mais insuffisamment, le radar français n'équipait que quelques rares grosses unités et les bâtiments ne disposaient pas d'appareils d'écoute sous-marine modernes.
Ces bâtiments, s'ils s'étaient échappés de Toulon, auraient dû être refondus aux États-Unis ou tout du moins modernisés dans les ports d'Afrique du Nord, pour combattre efficacement avec les Alliés. Ce fut le cas pour certains bâtiments des Forces navales françaises libres (sous-marin Surcouf, contre-torpilleur …), et de bâtiments de la marine de Vichy, absents de Toulon et qui avaient repris le combat avec les Alliés à partir de , après l'opération Torch et jusqu'en (cuirassé , croiseurs , Montcalm, , , contre-torpilleurs , , …). D'autres furent modernisés en Afrique du Nord (cuirassé , croiseurs , , , , , quelques torpilleurs à 3 tuyaux et contre-torpilleurs à 4 tuyaux et plusieurs sous-marins de classe ).
Le tonnage de la force de haute mer correspondait au quart des navires de guerre français encore à flot.