La révolution financière britannique marque un ensemble de créations et d'améliorations d'outils financiers en Angleterre au début du . Elle est pour de nombreux historiens, dont François CrouzetHistoire de l'économie européenne 1000-2000, par François Crouzet ou Fernand Braudel, qui la fait commencer dès 1694, l'une des explications de la précocité de la révolution industrielle au Royaume-Uni, grâce à la multiplication de sources de financement destinées à des objectifs précis : Bourse, banques commerciales, assureurs, emprunts publics et maritimes.

Favorisée par l'arrivée des Hollandais et des huguenots de la Glorieuse Révolution de 1688, elle est accélérée par les menaces de débarquement des jacobites, aidés par la France.

La première étape en est la création, en 1694, de la première vraie banque centrale au monde, la Banque d'Angleterre, socle d'un réseau de banques commerciales, et pivot d'une politique d'emprunts publics, contrôlée par le Parlement, avec des emprunts spécifiques à chaque usage, comme les Navy bills, qui permettent l'explosion du nombre de navires de la Royal NavyHistoire de l'économie européenne 1000-2000, par François Crouzet, Albin Michel, 2014 , ou l'aménagement sur fonds publics des voies navigableshttps://www.jstor.org/pss/3502361. C'est aussi le premier temps fort de l'histoire des bourses de valeurs.

La création de la Banque d’Angleterre, levier des banques commerciales thumb|Sealing of the Bank of England Charter (1694), Lady Jane Lindsay, 1905. L'apposition du sceau de la charte de la Banque d’Angleterre en 1694. La Banque d'Angleterre, créée en 1694, devient la première des grandes banques d'émission. Quasiment à la même époque, la Banque de Stockholm, ou Rigsbank, a été la première à émettre de véritables billets de banque, mais son importance économique est restée alors fort limitée. La Banque d'Amsterdam, née en 1609, centralisait les virements commerciaux en Europe et mettait en circulation des certificats représentatifs des dépôts qui lui étaient confiés, proches des billets de banque. Mais elle n'escomptait pas régulièrement les effets de commerce. La Banque d’Angleterre effectue cet escompte et facilite aussi le développement d’un réseau de banques commerciales régionales, modestes mais nombreuses, en étant là pour prêter « en dernier ressort ». Elle devint « l'instrument indispensable du capitalisme marchand anglais », estime Elizabeth Tuttle dans un chapitre consacré à la « Révolution financière britannique » de son ouvrage Les Îles Britanniques à l'âge moderne (1996). En France, le système des rentes constituées font office de crédit.

La Banque d'Angleterre, dont le capital était fixé primitivement à 1,2 million de livres sterling, le voit s'élever en 1697 à 2,2 millions de livres puis en 1710 à 5,56 millions de livres.

Les chercheurs Douglass North et Barry Weingast ont, dans un article célèbre, attribué l'essor du crédit public en Angleterre au à l’établissement d’une monarchie de type parlementaire, les droits de propriété des créanciers se voyant enfin défendus par le parlement contre l’arbitraire du souverainJournal of Economic History, http://www.chede.minefi.gouv.fr/comite_pour_lhistoi/publications_du_chef/xixe-xxe_siecles_-_a/la_dette_publique_da/downloadFile/attachedFile_1/Introduction.pdf?nocache=1149086044.07]vol. 49, 1989, ..

En province, les country banks (banques de comté) sont une douzaine dès 1750, puis 120 en 1784 et 290 aux environs de 1797Civilisation matérielle, économie et capitalisme. Volume 3 Le Temps du Monde, par Fernand Braudel, , tandis que les banques privées de Londres sont 73 en 1807 et une centaine en 1820. Ces banquiers improvisés viennent le plus souvent de toutes les professions, avec des bonnetiers, des tisserands, des exploitants de mines des Cornouailles, des brasseurs, des meuniers ou des commerçants en fer, relate l’historien Fernand Braudel (Civilisation matérielle et capitalisme, ) en observant qu’à « chaque crise, la Banque d’Angleterre a joué son rôle de prêteur en dernier ressort », par exemple lors de la grande panique de 1745.

Le système bancaire écossais est particulièrement solide, grâce à sa chambre de compensation sélective, qui permettra à de nombreuses banques d'éviter de prendre les papiers de l'Ayr Bank, seules huit petites banques familiales étant entraînées dans sa faillite en 1772Ron Paul et Lewis Lehrman, The Case for Gold, Congressional Record, 1982, . . La création en 1810 de la Commercial Bank of Scotland sous forme de société par actions est imité par d'autres et l'Écosse compte en 1845 19 banques opérant 363 agences à travers l'Écosse, soit une pour contre en Angleterre et une pour aux États-Unis.

Les emprunts publics : par le Parlement, pour la Navy thumb|Pavillon de la Royal Navy (White Ensign). L'aspect le plus important de la "Révolution financière" britannique fut la création et l'accroissement d'une dette publique de plus en plus considérable, qui était étayée par une lourde fiscalité (principalement indirecte). La Banque d'Angleterre fait partie des premiers créanciers de l'État. Le budget de la nation est placé sous le contrôle du Parlement, qui garantit les emprunts publics, à la demande d'autres créanciers importants, les marchands hollandais. Ceux-ci demandent une autre garantie, la « parlementarisation » des biens de la Couronne. L'Angleterre utilise alors les instruments financiers expérimentés depuis trois-quarts de siècle dans la nouvelle république des Pays-BasCustoms and excise: trade, production, and consumption in England, 1640-1845, par William J. Ashworth, page 19. Entre 1688 et 1702, la dette publique britannique est passée de 1 à 16,4 millions de livresRecueil Des Cours, vol. 23 (1928/III, Académie de droit international de La Haye, . Entre 1702 et 1714, elle triple pour atteindre 48 millions de sterling, dont la majeure partie correspond aux dettes de la Marine. En 1766 la dette atteint 133 millions de sterling. L'écrivain Daniel Defoe, auteur de Robinson Crusoé, fustige les Hollandais qui multiplient les astuces pour placer la dette publique anglaise: loteries, obligations sur la marine, ou emprunts convertibles en actions, qui inspirent en France le système de Law.

La taille de la Royal Navy augmente rapidement, financée par des emprunts d'État votés par le Parlement, les Navy bills. En 1702, la Navy compte déjà 272 vaisseaux, soit 77 % de plus que sous Cromwell. En 1815, c'était 919. Les arsenaux sont plus nombreux, plus vastes, pour accueillir des bateaux plus nombreux et les structures spécifiques comme les cales sèches (bassin asséché dans lequel on peut effectuer des réparations) répondent aux besoins de vaisseaux plus grands.

L'historien Patrick O'Brien estime que la Royal Navy fut l'un des facteurs de la révolution industrielle britannique, parce qu'elle a favorisé l'innovation technique, protégé le commerce anglais et affaibli celui d'une partie de ses concurrents tout au long du , même si la France a profité de ces taxes élevées dans l'Empire britannique pour devenir le premier producteur mondial de sucre dès 1720.

Les chantiers navals financés par une fiscalité agressive Un impôt foncier de 20 % est institué dès 1692, qui vise à affaiblir l'aristocratie terrienne proche des rois catholiques, dont une partie s'est exilée, les réfugiés jacobites en France. Leurs terres sont progressivement confisquées. En 1694, le Parlement crée une taxe sur les alcools rapportant sterling par an, selon Elizabeth Tuttle (Les Îles Britanniques à l'âge moderne, 1485-1783, page 169), qui déprime le marché du rhum, et incite les distilleurs de Nouvelle-Angleterre à préférer les fournisseurs des Antilles françaises. Les victimes sont l'aristocratie terrienne de Jamaïque et de Barbade, elle aussi historiquement proche des rois catholiques.

Les produits coloniaux sont les premiers touchés par la fiscalité. De 1688 à 1713, en 25 ans, les impôts passent de 3 % à 9 % du PIB britanniqueThe Oxford History of the British Empire: The eighteenth century, par P. J. Marshall, page 67. Les dépenses augmentent encore plus: la dette publique est multipliée par 36 et la Royal Navy prospère. Le traité d'Utrecht consacre l'Angleterre comme la première puissance maritime, alors qu'elle est encore deux fois et demie moins peuplée que la France. Près d'un quart du produit de l'impôt anglais sera affecté à la "Navy", qui sait tenir à distance les Jacobites des colonies, comme elle l'avait fait lors de la Première Révolution anglaise et la suivante. L'alourdissement de la fiscalité contribue en 1710 et 1715 à la colère manifestée lors des émeutes de Sacheverell.

Le superviseur de la Navy entre 1692 et 1699, Edmund Dummer, rationalise la construction navale, en imposant des formats standards, visés par le Parlement, par Celina Fox, pour rendre interchangeables les bateaux et leurs composants, une meilleure gestion de l'espace et le recours accru aux plans. Il utilise les innovations d'ingénieurs comme Thomas Savery mais en refuse certaines. C'est sous sa direction que les chantiers navals de cale sèche de Portsmouth et Plymouth se développent, la valeur du premier étant triplée en dix anshttp://www.bl.uk/eblj/2007articles/pdf/ebljarticle102007.pdf. Le Board of Ordnance vérifie les contrats d'approvisionnement, en se targuant d'impartialité, dans une politique d'aménagement du territoire et de soutien à l'industrie.

Cet investissement fut d'abord payant : après la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1689-1697), le traité d'Utrecht de 1713 met fin à la guerre de Succession d'Espagne (1702-1713) grâce à la victoire britannique sur les mers. Suivent 27 ans de paix, avant que ne débute en 1740, la guerre de Succession d'Autriche(1740-1748), puis en 1756 la guerre de Sept Ans (1756-1763), avec une nouvelle victoire maritime britannique, mais au prix de dissidences croissantes dans ses colonies d'Amérique du Nord, où l'excès de fiscalité finit par déclencher peu après la guerre d'indépendance (1776-1784).

Les nouvelles taxes dirigées contre les Jacobites des colonies thumb|La Rose blanche de York, symbole des Jacobites. La Royal Navy surveille la perception d'impôts indirects plus élevés qu'avant, en particulier sur les produits tropicaux comme le sucre et la mélasse des Antilles. Mécontents, les planteurs soulignent que le sucre français arrive par le port de Dunkerque quasiment net de taxes. Déjà en 1685, le relèvement des taxes sur les sucres raffinés, décidé par un parlement souhaitant éviter le renforcement des pouvoirs jacobites aux Antilles avait provoqué leur colère.

La procédure du Writ of Assistance, créée sous Cromwell, facilite cette lourde fiscalité, en autorisant les perquisitions. En 1698, puis en 1705, de nouvelles taxes sur le sucre sont ajoutéesSugar and slavery: an economic history of the British West Indies, 1623-1775 par Richard B. Sheridan, page 62. En 1705, le sucre roux est taxé à hauteur de 342 %, niveau jugé prohibitif. Résultat, la stagnation des importations anglaises de sucre entre 1699 et 1713, à tonnes, alors qu'elles explosent en FranceSugar and slavery: an economic history of the British West Indies, 1623-1775, par Richard B. Sheridan, page 410.