Les théories du fascisme s'attachent à expliquer les causes, les origines, la nature, la dynamique interne du phénomène fasciste. Ces théories, développées depuis le début du fascisme, sont nombreuses, diverses et contradictoires, tributaires notamment de la définition de l'objet étudié, de la position idéologique de la personne qui les exprime et de son angle d'approche (militant, moraliste, scientifique…) et de l'époque de leur expression.
Le fascisme, sous sa forme italienne d’abord, puis sous sa forme générique d’idéologie politique nationaliste et autoritaire des années 1920-1940, a donné lieu à de nombreuses interprétations contradictoires de la part des différents courants de pensée politiques ainsi que des chercheurs des différentes sciences humaines – histoire, économie, sciences politiques, sociologie, psychanalyse, etc.
Ces interprétations se basent par ailleurs sur des définitions parfois différentes du fascisme, élément qui doit également être pris en compte pour bien les comprendre. Elles ont cependant tendance à considérer le fascisme sous sa forme large, c’est-à-dire de phénomène politique européen (incluant en général fascisme italien et nazisme allemand, parfois d'autres régimes tels le franquisme espagnol, etc.) et pas seulement sa définition strictement italienne.
Les interprétations du fascisme sont classiquement regroupées en trois grandes catégories, à l’instar de l'historien français Pierre Milza dans son ouvrage de synthèse Les FascismesPierre Milza, Les Fascismes, Paris, Point Seuil, 1991, page xx. : les trois thèses classiques, contemporaines du fascisme, sont souvent le fait de militants et penseurs antifascistes et sont donc marquées par ce contexte : thèse libérale de la « parenthèse antilibérale » ; thèse du déterminisme historique de l’Italie et de l’Allemagne ; thèse marxiste de l’expression du grand capital ; les thèses issues des sciences humaines ont dominé les années 1950-1960. Parmi elles, la thèse du phénomène totalitaire de l’école américaine, la thèse de l’expression politique des classes moyennes et les thèses psychanalytiques (dont Wilhelm Reich et l'École de Francfort) ; les années 1970 voient l’appropriation du phénomène par les historiens, symbolisée notamment par la controverse autour des travaux de Renzo De Felice concernant le fascisme italien, la « querelle des historiens » suscitée par les travaux d'Ernst Nolte sur le nazisme, ou encore les spéculations sur l’existence ou non d’un fascisme français à la suite des travaux de Zeev Sternhell, etc.
Thèses classiques Les trois thèses classiques élaborées au cours des années 1920-1930 sont marquées par leur époque. La droite y voit globalement un accident de parcours sur le chemin de la démocratie libérale et la gauche socialiste (dans lequel domine alors l’idéologie marxiste), y voit une forme prise par la dictature de la bourgeoisie au sein du système capitaliste. Quant à l’école historiciste, elle incrimine l’Histoire voire la culture des pays concernés, Italie et Allemagne.
La thèse libérale : un accident antilibéral de l’histoire Les penseurs et hommes politiques démocrates et libéraux interprètent dès les années 1920 le fascisme – tout comme le bolchévisme – comme un « accident de l’histoire », une parenthèse temporaire à contre-courant de l’évolution naturelle vers la démocratie libérale, fruit de la confusion mentale et sociale née de la Première Guerre mondiale.
La thèse est notamment soutenue à partir de 1926 par l’économiste et ancien président du conseil radical italien Francesco Nitti (1868-1953)Pierre Milza, Les fascismes, page xx.
130px|thumb|left|Benedetto Croce
Elle trouve son principal porte-parole en Benedetto Croce (1866-1952), historien, philosophe et leader du parti libéral italien. Croce développe sa thèse de 1943 à 1947, estimant que le fascisme est un phénomène apparu dans plusieurs pays européens pour tenter de freiner la réalisation des idéaux des Lumières.
L’application de cette théorie au cas allemand est notamment le fait du grand historien libéral allemand Friedrich Meinecke (1862-1954) (Die deutsche Katastrophe, 1946) qui s’appuie sur les écrits du grand historien suisse de Jacob Burckhardt (1818-1897), proche de Nietzsche.
Parmi les historiens défendant l’idée d’une crise morale de la civilisation libérale et du besoin des masses de remplacer les idéaux traditionnels par une nouvelle foi « restructurante », citons les historiens allemands Gerhard Ritter (1888-1967, de tendance national-conservateur, résistant antinazi) (Die Dämonie der Macht, 1947) et Golo Mann (1909-1994, considéré comme conservateur) (Deutsche Geschichte des 19 und 20 Jahrunderts, 1958), l’historien américain Hans Kohn (1891-1971) (The Twenthieth Century, 1949), etc.
Les thèses des racines historiques Selon ce courant de pensée, le fascisme est la résultante, le fruit presque naturel et inéluctable, de l’histoire nationale de l’Italie comme de l’Allemagne. Comme le dit l’historien français Pierre Milza, cette thèse « met l’accent sur les responsabilités de la bourgeoisie italienne et allemande dans l’avènement du fascisme et du national-socialisme. ». L'historien Pierre Milza attribue la paternité de cette thèse aux courants non marxistes de la gauche italienne.
Un premier courant d’historiens fait remonter la cause du fascisme au avec les États italiens despotiques et corrompus et l’Allemagne luthérienne prônant l’obéissance aveugle à l'État. Pour le cas allemand, la thèse des causes historiques anciennes a été développée très tôt, notamment par le grand germaniste français Edmond Vermeil (1878-1964) (Doctrinaires de la révolution allemande, 1938 ; L’Allemagne, Essai d’explication, 1939), par l’universitaire, aventurier et journaliste américain William Montgomery Mac Govern (1897-1964) (From Luther to Hitler, The history of fascist-nazi political philosophy, 1941) ou encore par l’historien et écrivain conservateur américain Peter Viereck (1916-2006) (Metapolitics : from romantics to Hitler, 1941). Pour l'Allemagne, l'idée d'une destinée particulière est la théorie du Sonderweg.
Un second courant, plus développé, met surtout l’accent sur la période 1850-1914 marquée en Allemagne comme en Italie par l’unification du pays et le début de l’industrialisation. Globalement, ces thèses reposent sur l'idée que l'industrialisation rapide connue par ces deux pays a provoqué de profonds déséquilibres politiques et sociaux, notamment la juxtaposition d’une élite politique réduite et traditionnelle (féodale en Allemagne, plus parlementaire en Italie) et d’une classe ouvrière mal intégrée dans le système politique. Pour l’Italie, la théorie a notamment été développée par l’historien britannique Denis Mack Smith (né en 1920) (Italy. A modern history, 1959).
Un troisième courant s’éloigne du caractère un peu inéluctable du fascisme avancé par les deux premiers pour s’attacher à rechercher, d’une façon « infiniment plus nuancée » selon Pierre Milza, des germes du fascisme, qui auraient cependant pu, dans d’autres circonstances, ne pas se développer. Pour Pierre Milza, appartiennent notamment à ce courant les ouvrages de l’historien allemand (de droite) Karl Dietrich Bracher (né en 1922) sur le nazisme (Die Deutsche Dikatur, 1969), ainsi que ceux de l’italien Federico Chabod (1901-1960, résistant antifasciste, libéral, membre du Parti d’Action) sur le fascisme italien.
Les thèses marxistes La thèse marxiste orthodoxe La thèse marxiste, qui a connu de nombreuses variantes et évolutions, voit dans le fascisme l’une des formes prises par le régime bourgeois lors de la phase capitaliste de l’histoire (dans le cadre de la théorie marxiste de l’Histoire). La bourgeoisie peut exercer sa dictature sur le prolétariat aussi bien à travers la démocratie, qui se cache derrière des libertés strictement formelles, qu’à travers une forme plus ouverte, le fascisme. Le fascisme est plus particulièrement la forme prise par le régime bourgeois au stade de la concentration monopoliste, de l’impérialisme et de la défense contre la lutte des classes organisée par le prolétariat.
Au cours du congrès de l'Internationale communiste de 1922, plusieurs théories s’opposent sur l’importance du phénomène : certains voient dans le fascisme un changement sérieux (Léon Trotski, Grigori Zinoviev), d'autres considèrent le gouvernement de Mussolini comme un phénomène passager (Umberto Terracini) ou un simple changement de personnel au sein de la bourgeoisie (Amadeo Bordiga).
Les théories sont également divergentes concernant la nature du phénomène fasciste : c'est l’expression réactionnaire des agrariens pour les uns (Grigori Zinoviev), c'est un phénomène issu du capitalisme moderne pour les autres (Amadeo Bordiga, Karl Radek).
130px|thumb|left|Karl Radek
En 1922, le congrès de la Internationale définit finalement, par la voix de Karl Radek, le fascisme comme « l’offensive du capital » et une forme nouvelle et préventive de contre-révolution.
En 1924, le Congrès du Komintern estime que le fascisme est l’expression de la crise finale du capitalisme et la dernière forme de dictature de la bourgeoisie avant la révolution. Nicolaï Boukharine établit alors la notion de , selon laquelle fascisme et social-démocratie ne sont que deux formes différentes du même phénomène : la dictature de la bourgeoisie. D’où la mise en place de la tactique de (qui inclut la lutte contre la social-démocratie) qui restera en place jusqu’en 1935. L’historien français Pierre Milza juge que cette thèse Pierre Milza, Les fascismes, ..
En 1928, le congrès de la Internationale (le premier de l’ère stalinienne) définit le fascisme comme l’instrument mis au point par la bourgeoisie pour combattre la classe ouvrière et l’expression directe de la bourgeoisie au pouvoir.
En 1935, le congrès de la Internationale, par la voix de Georgi Dimitrov, précise que . Ce qui infirme théoriquement l’idée de front unique de la bourgeoisie de 1924. Selon Pierre Milza, la formulation du congrès est Pierre Milza, Les fascismes, ..
Les thèses de l’école de Francfort 300px|thumb|left|Max Horkheimer (devant à gauche), Theodor Adorno (devant à droite), et Jürgen Habermas (main dans les cheveux)
L’École de Francfort, qui se situe dans la lignée marxiste, mais d’un marxiste non « orthodoxe », a donné, du fait de la pluralité de ses membres et des sciences humaines mises en œuvre, une théorie multidimensionnelle du fascisme. Ses principaux représentants sont Herbert Marcuse, Max Horkheimer, Theodor Adorno, Jürgen Habermas, etc.
Sur le plan socio-économique, l’École de Francfort estime globalement que le fascisme est né de la contradiction apparue à un certain stade de développement du capitalisme, selon le matérialisme historique, entre le caractère monopoliste de l’infrastructure économique et le discours encore libéral de la superstructure. Pour résoudre ce décalage dangereux, la capitalisme monopoliste peut choisir de revêtir la forme du fascisme. Mais il peut aussi opter pour d’autres solutions plus subtiles permettant de maintenir son visage libéral (la société unidimensionnelle décrite par Marcuse).
L’École de Francfort a également développé une théorie psychologique du fascisme (et singulièrement du nazisme). Pour le philosophe et sociologue allemand Max Horkheimer (1895-1973), le décalage entre infrastructure et superstructure aurait entraîné le développement de tendances irrationnelles, dont l’antisémitisme (Autoritärer Staat. Die Juden und Europa. Aufsätze 1939-1941, Amsterdam, de Munter, 1967). Pour le philosophe et sociologue allemand Theodor W. Adorno (1903-1969) et le psychanalyste allemand Erich Fromm (1900-1980), la déstructuration des sociétés au a provoqué chez l’individu un sentiment d’impuissance qui donne naissance à la « personnalité autoritaire », ensuite récupérée par les nazis (Erich Fromm, Escape from freedom (aussi connu sous le titre Fear from Freedom), 1941 et 1963)Pierre Milza, Les fascismes, page xx.