L'abbaye Saint-Victor de Paris est une ancienne abbaye de chanoines réguliers fondée au par Guillaume de Champeaux, archidiacre et directeur (écolâtre) de l'école cathédrale de Notre-Dame de Paris. En quelques dizaines d'années Saint-Victor est devenue l'un des centres les plus importants de la vie intellectuelle de l'Occident médiéval, surtout dans le domaine de la théologie et de la philosophieRobert-Henri Bautier, dans L'abbaye parisienne de Saint-Victor au Moyen Âge, .. Son rayonnement perça au travers de maîtres aussi illustres que Hugues, Adam, André, Richard ou Thomas Gallus, explorant de nombreux champs de la connaissance.
Supprimée en 1790, l'abbaye fut démolie en 1811 et remplacée, d'abord par la halle aux vins, puis, dans la deuxième moitié du par la faculté des sciences, et aujourd'hui les sites de l'institut de physique du globe et de l'université Jussieu.
La devise de l'abbaye était : Jesus, Maria, sanctus Victor, sanctus Augustinus.
Historique vignette|gauche|redresse|alt=acte manuscrit de Louis VII (1138)|Le roi Louis VII le Jeune confirme des donations faites à l’abbaye de Saint-Victor en 1138. Archives nationales.
Fondation Guillaume de Champeaux se retire de l'enseignement en 1108 avec quelques disciples dans un ermitage (ou cella) dépendant de l'abbaye Saint-Victor de Marseille au pied de la montagne Sainte-Geneviève. L'abbaye resta hors des murs de l'enceinte construite par Philippe Auguste à la fin du .
En 1113, lorsque Guillaume est élu évêque de Châlons-sur-Marne, Louis VI le Gros transforme la petite retraite en abbaye richement dotéeLe roi Louis VI le Gros fonde l'abbaye de Saint-Victor à Paris. Il lui donne des biens situés à Puiseaux, Orgenoy, Bucy, Corbeilles, Fontenay, Larchant, etc. 1113. Document en latin donné à Châlons-en-Champagne. et l'année suivante, le pape en confirme la fondationExtrait de la patrologie latine, on peut lire en ligne les 43 pages de l' Essai Sur La Fondation De L'École De Saint-Victor De Paris par Hugonin Flavien de 1842..
Le successeur de Guillaume est le prieur Gilduin, le plus cher disciple de Guillaume et confesseur du roi. Natif de Paris, il en sera l'abbé de 1113 à 1155, donnant une règle dans le Liber ordinis Sancti Victoris, suivant un ascétisme rigoureux, où domine le silence et le travail manuel.
En 1148, l'abbaye acquiert la collégiale de Sainte-Geneviève.
Développement Saint-Victor devient un lieu de retraite prisé par Bernard de Clairvaux ou Thomas Becket (1118-1170) et les évêques de Paris y avaient un appartement. Le cloître devient quant à lui une école publique de théologie et des arts libéraux, sorte de monastère-université que fréquente le philosophe Abélard ou Pierre Lombard auteur des célèbres Sentences commentées jusqu'à Luther.
Suite vignette|Plan restitué de Paris en 1380, secteur de l'abbaye Saint-Victor. vignette|redresse|alt=gravure de l'église en 1655|L'église Saint-Victor peu avant 1650 (gravure de Matthäus Merian). vignette|redresse|alt=gravure : église de Saint Victor|L'église Saint-Victor (gravure).
Au , l'école est concurrencée par l'université de Paris qui l'éclipse, tout en étant chargée de la pénitence pour l'ensemble des étudiants, que les Victorins incitent à une vie moins mondaine, consacrée à l'édification des fidèles et à la liturgie. Grâce à la faveur de l'évêque de Paris, l'abbaye comptera quarante-quatre maisons à la mort de Gilduin (1155) le premier abbé, et jusqu'à environ soixante-dix maisons de confédérations autonomes au nord de la Loire. Une lettre du pape Grégoire IX du , permet de préciser les abbayes : diocèses de : Bourges (abbaye de Saint-Satur et abbaye Saint-Ambroix), Sens (abbaye du Jard), Meaux (abbaye de Juilly), Arras (abbaye Notre-Dame d'Eaucourt), Orléans (abbaye Saint-Euverte d'Orléans), Senlis (Oise) (abbaye Saint-Vincent et abbaye de la Victoire), Noyon (abbaye Saint-Barthélémy), Rouen (abbaye Notre-Dame d'Eu), Cambrai (abbaye Notre-Dame de Cantimpré), mais aussi à Sancerre, en Italie, au Danemark et même en AngleterreCitée dans André Vauchez et Cécile Caby (Dir.), L'histoire des moines, chanoines et religieux au Moyen Âge, Brépols, 2003, ..
En 1237, une chaire de théologie, liée à l'université, est créée sur placeAndré Vauchez et Cécile Caby (Dir.), L'histoire des moines, chanoines et religieux au Moyen Âge, Brépols, 2003 , ..
vignette|redresse|alt=vue de l'abbaye fin |Abbaye Saint-Victor vue depuis la place de Grève en 1590 ou 1593 (musée Carnavalet).
Au début du la plupart des bâtiments du sont détruits et remplacés par de nouveaux locaux plus vastes, mieux éclairés. L'abbaye, au sommet de son éclat, englobe alors la plus grande partie de la « Terre d'Alez », à travers laquelle coulait la Bièvre qui se jette dans la Seine non loin de là, et où se dressait une butte, ancien dépotoir recouvert de terre en 1303, nommée « butte Coypeau » Paris : et portant un moulin, dit « de la Tournelle », à la place duquel se trouve aujourd'hui la gloriette de Buffon.
À partir de 1350, l'abbaye connaît des difficultés et malgré plusieurs réformes, elle est finalement absorbée en 1633 par la congrégation de France. Au l'abbaye, à la suite de la signature de la réforme catholique le , décide l'envoi de dix religieux provenant de diverses abbayes augustines pour reconstruire sous la direction du Père Asselin l'abbaye Notre-Dame de Paimpont, en commençant par deux bâtiments pour les membres de la communauté religieuse : le Grand Logis et le Manoir abbatial.
La congrégation est supprimée en 1790 pendant la Révolution, l'église est érigée en paroisse en 1791, puis les bâtiments sont vendus comme biens nationaux, avant d'être finalement démolis en 1811. Un des derniers vestiges de l'enceinte de l'abbaye, la tour dite « d'Alexandre », contre laquelle se dressait la fontaine Saint-Victor, a été détruit avec cette dernière en 1840.
Présentation de la congrégation Armoiries et devise de l'abbaye La devise de l'abbaye était : .
Maîtres de Saint-Victor Les maîtres principaux et emblématiques de cette abbaye savante restent Hugues et Richard de Saint-Victor. Le premier étant reconnu comme le véritable fondateur de l'école, abbé de 1125 à 1140, est tout à la fois savant, philosophe, mystique et pédagogue. L'ouvrage De sacramentis christianae fidei (1136-1141) est la plus importante synthèse théologique avant Thomas d'Aquin. Le second, Richard de Saint-Victor est considéré comme le fondateur de la mystique médiévale.
Abbés de Saint-Victor
Religieux vignette|redresse|Costume des augustins (gravure de 1811).
Illustre congrégation Les Victorins sont une des plus illustres congrégations du , dans une orientation urbaine et intellectuelle. Grâce à Hugues et son enseignement complet, l'école prend une dimension universaliste que les Victorins défendent contre ceux qui veulent B. Hauréau, ..
Principaux victorins
Hugues de Saint-Victor (mort en 1141), abbé de 1125 à 1140, d'une immense érudition, tout à la fois théologien, philosophe et mystique, il est le véritable fondateur de l'école. Il a la volonté d'unir tous les savoirs qui donnera la spécificité à l'école de Saint-Victor. Achard de Saint-Victor (mort en 1171). Son est très proche d'Anselme de Cantorbéry. Richard de Saint-Victor (mort en 1173). Prieur de l'abbaye et l'un des fondateurs de la mystique médiévale. André de Saint-Victor (mort en 1175). Exégète. Pierre le Mangeur (Pierre Comestor, mort après 1179). Jean Sarrazin (vers 1115-vers 1180) Clerc, maître à l'école cathédrale de Poitiers, traducteur de Denys (la novo translatio fut achevée en 1167) et d'un commentaire sur la Hiérarchie… du même. Hugues avait participé à la traductionPatrologie Latine t. 199. Adam de Saint-Victor (mort en 1177 ou 1192). Poète et musicien. Garnier de Saint-Victor. Auteur du , compilation d'interprétations allégoriques de Grégoire le Grand. Gautier de Saint-Victor ou Gauthier, ou Gualterus (mort après 1180). Ce Victorin reste fidèle à une exégèse allégorique. Dans son Contra quatuor labyrinthos Franciæ (Contre les quatre labyrinthes de France) il s'en prend à Pierre Abélard, Pierre Lombard, Pierre de Poitiers et Gilbert de La Porrée et sans le nommer à Godefroy : il est hostile à assoir la théologie sur la philosophie. Godefroy de Breteuil (vers 1130-vers 1194), sous-prieur de Saint-Victor et auteur d'une séquence célèbre du Codex Buranus (ou Carmina Burana) le .. Godefroy de Saint-Victor (mort en 1194). Son poème fons philosophiæ reprend en vers le programme didactique d'Hugues du Didascalicon. C'est un humaniste chrétien qui éclate dans son Microcosme où il cherche l'harmonie entre l'homme et l'univers. (mort en 1203). Confondu semble-t-il avec l'abbé Absalon de Springkisbach (diocèse de Trèves). Abbé de Saint-Victor depuis 1198. Auteur d'une cinquantaine de sermons. Absalon de Saint-Victor, est scandalisé de l'intérêt porté à la La curiosité envers la création indigne les traditionalistes. Dans l'un d'eux il s'en prend aux abus de son époque : . Il dit encore : .
Pierre de Poitiers (mort après 1216) Thomas Gallus (mort en 1246). Formé à Saint-Victor. Auteur de gloses et commentaires sur Pseudo-Denys l'Aréopagite (1238) à partir des traductions de Jean Sarrazin. Il écrit aussi les premières concordances, rangées dans l'ordre alphabétique des notions de l'Écriture, outil pour le travail exégétique. Guillaume d'Auvergne (mort en 1249). Jean de Saint-Victor (abbé) (mort après 1230), dit Jean le Teutonique, abbé de Saint-Victor entre 1203 et 1229.
Jean de Saint-Victor (mort vers 1351) ou Jean Bouin, auteur du .
Pierre d'Ailly (mort en 1420). Jean de Gerson (mort en 1429).
Simon Gourdan, historien victorin auteur des Vies et maximes saintes des hommes illustres qui ont fleuri dans l'abbaye de Saint-Victor. Philippe Gourreau de la Proustière (1611-1694), chanoine à partir de 1628 et grand prieur du au Épitaphe de Philippe Gourreau de la Proustière, publiée dans Ferdinand de Guilhermy, Inscriptions de la France du siècle au , II, , (en ligne). Le grand prieur était élu pour trois ans, selon la règle établie par le chapitre général de 1642., auteur de Mémoires. Jean de Thoulouze, bibliothécaire de l'abbaye vers 1640 et auteur d'un Mémorial de l'abbaye entre 1605 et 1659 (Antiquates regalis abattiæ Sancti Victoris libri duodecim). Jean de Santeul (1630-1697), chanoine et poète, connu pour son Recueil de nouvelles odes sacrées.
François Valentin Mulot (1749-1804), bibliothécaire des chanoines, auteur d'un journal« Journal intime de l'Abbé Mulot (1777-1782) », Maurice Tourneux (éd.), Mémoires de la société de l’histoire de Paris et de l’Île-de-France, 29, 1902, . Numérisé sur gallica., engagé dans le mouvement révolutionnaire.
Bibliothèque
vignette|redresse|Extrait du plan de Paris au de 1756. Fonds BnF. En bas les murs de Paris, à gauche, la Tournelle et le moulin de la Bièvre, l'enceinte de l'abbaye Saint-Victor traversée par la Bièvre, les faubourgs Saint-Victor en diagonale, le moulin d'Ivry sur sa butte, en haut à droite.
L'abbaye possédait une riche bibliothèque (librairie disait-on à l'époque) ouverte au public. Dans la salle de consultation les manuscrits étaient enchaînés85 % des 1081 manuscrits notés dans le catalogue du de ces livres enchaînés, ont été récupérés par la Bibliothèque Nationale. cf. Dom Jean Becquet, Les bibliothèques de chanoines réguliers… dans Histoire des Bibliothèques françaises, t. 1, Promodis - Éditions du Cercle de la Librairie, 1989, .. Mais il y avait d'autres possessions : les manuscrits liturgiques étaient conservés au chœur, certains autres près du réfectoire, pour la lecture à haute voix, à l'infirmerie à destination des malades et mourants, et d'autres encore constitués de doubles réservés par le bibliothécaire (armarius).