Les droits des personnes LGBT+ (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) au Sénégal ne sont pas reconnus par la législation et font l'objet d'une forte répression étatique et sociale. Les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe y sont pénalisées depuis 1966. Ce cadre légal a subi un durcissement majeur en mars 2026 avec l'adoption d'une loi prévoyant de lourdes peines d'emprisonnement pour les actes dits « contre-nature » ainsi que l'interdiction de toute forme de soutien ou de militantisme.
Historiquement, la société sénégalaise a pourtant connu une relative tolérance à l'égard de la fluidité de genre et des minorités sexuelles. Jusqu'à la fin du , des figures comme les góor-jigéen (littéralement « hommes-femmes » en wolof) occupaient des rôles sociaux et cérémoniels reconnus, sans subir d'exclusion systématique. Ce n'est qu'à partir des années 2000 que s'opère une véritable rupture sociale et lexicale. Sous l'influence conjuguée de discours religieux, d'une presse sensationnaliste et de tensions socio-économiques, le rejet de l'homosexualité a été érigé en enjeu politique et en symbole de souveraineté nationale face à l'Occident.
Aujourd'hui, les personnes LGBT+ font face à une hostilité quotidienne, motivée par la défense d'une norme hétérosexuelle stricte et d'un ordre patriarcal. Cette homophobie se traduit par de multiples actes de violence, allant des lynchages publics à l'exhumation et la profanation de sépultures. Face à cette précarité et pour éviter une mort sociale, les minorités sexuelles et de genre sont souvent contraintes à la dissimulation, développant des tactiques de pluralité identitaire ou s'appuyant sur des valeurs culturelles protectrices comme la sutura (discrétion).
Histoire et cadre légal
Tolérance et fluidité de genre
Première moitié du XXe siècle Durant la première moitié du vingtième siècle, de nombreux témoignages font état d'une vie LGBT animée dans la ville de Dakar.. Le Sénégal a pu être considéré comme l'un des pays africains les plus tolérants à l'égard de l'homosexualité. Cette dynamique est corroborée par plusieurs intellectuels de l'époque, qui décrivent une liberté contrastant fortement avec les normes occidentales d'alors.. L'historien Michael Crowder observe par exemple que les relations homosexuelles s'y pratiquaient avec beaucoup plus de visibilité que la prostitution, impliquant aussi bien la population locale que les expatriés. Ces témoignages académiques mettent en évidence que le rejet radical des minorités sexuelles n'est pas une constante historique.
Les travaux anthropologiques soulignent en effet que, par le passé, ces comportements ne souffraient d'aucune illégitimité sociale. Le chercheur britannique Geoffrey Gorer rapportait ainsi que cette fluidité, bien que parfois perçue comme récente chez les Wolofs, bénéficiait d'une acceptation remarquable. Les individus concernés ne subissaient pas d'exclusion, prouvant que la société sénégalaise intégrait ces minorités dans son fonctionnement quotidien avant l'émergence des crispations morales contemporaines.
Depuis la fin du , des traces écrites attestent de l'utilisation du mot góor-jigéen, littéralement en langue wolof. Il s'agit d'une manière de qualifier des hommes jugés efféminés, qui est devenu avec le temps une insulte homophobe..
Les années 1940–1950 Le Sénégal est l'un des premiers pays d'Afrique à créer des programmes de prévention du VIH destinés aux hommes ayant des rapports homosexuels. Cette tolérance est cependant relative, les homosexuels trop visibles risquant toujours d'être la cible de jets de pierre. Selon Michael Davidson, ..
Les témoignages de l'époque coloniale permettent de nuancer les réalités vécues. Dans les années 1930 et 1950, des observateurs français comme l'ethnographe Michel Leiris ou l'enseignant Charles Béart soulignent la coexistence de plusieurs formes d'homosexualités à Dakar, distinguant notamment les góor-jigéen des tapèt (un emprunt à l'argot français « tapette »). Alors que les góor-jigéen adoptaient des comportements, des vêtements féminins et occupaient des fonctions publiques lors des cérémonies, les tapèt entretenaient des relations homosexuelles, souvent avec des marins ou des Européens de passage, tout en conservant une apparence masculine ordinaire et un mode de vie plus proche du modèle occidental..
Contrairement à l'Empire britannique, l'administration coloniale française n'avait pas importé de lois pénalisant les relations entre personnes de même sexe au Sénégal, celles-ci étant dépénalisées en France depuis 1791. L'ordonnance française de signée par le maréchal Philippe Pétain, inspirée du puritanisme victorien, est néanmoins une influence ayant contribué au durcissement de la loi sénégalaise envers les personnes homosexuelles..
L'homophobie d'État s'est en réalité institutionnalisée de manière post-coloniale : c'est sous la présidence de Léopold Sédar Senghor, figure de l'indépendance, que le Parlement a choisi d'intégrer cette pénalisation au tout nouveau Code pénal de la jeune nation. L'administration coloniale, bien qu'imposant un ordre moral, n'importe pas de lois pénalisant et réprimant les relations entre personnes du même sexe.
Il faut ajouter à cela une forte influence de l'islam, religion majoritaire dans le pays. et présente depuis l'époque des Almoravides, au ..
Criminalisation en 1966 et tolérance relative Les pratiques sexuelles entre personnes de même sexe sont pénalisables à partir de 1966, aux termes de l'article 319 du code pénal sénégalaisCode pénal sénégalais, justice.gouv.sn, site du ministère de la justice sénégalais. Lire en ligne., alinéa 3Patrick Awondo, Peter Geschiere, Graeme Reid, Alexandre Jaunait, Amélie Le Renard et Élisabeth Marteu, « Une Afrique homophobe ? », Raisons politiques, 2013/1, , ..
Malgré cela, les sujets et débats liés à l'homosexualité restent largement secondaires dans le pays. L'intensification contemporaine des sanctions relève plutôt d'une « manufacture de l'homophobie légale ». Comme le démontrent les chercheurs, l'appareil de justice criminelle a été progressivement mobilisé pour orchestrer une véritable répression d'État, dont l'objectif politique est de consolider une société strictement hétérosexiste. Cette dynamique institutionnelle s'est accompagnée d'une réinterprétation des normes juridiques et religieuses, effaçant la mémoire de l'ancienne flexibilité sociale du pays.
Durcissement politique et légal depuis 2008 L'affaire du « mariage de Mbao » et ses suites (2008) Le véritable point de bascule de la répression contemporaine intervient en février 2008 avec l'affaire dite du « mariage de Mbao ». La publication par le magazine Icône de photographies d'une cérémonie festive privée, présentée comme une union homosexuelle, déclenche une panique morale à l'échelle nationale. Jusqu'alors relativement confiné à la sphère privée, le sujet provoque du jour au lendemain une vague de dénonciations religieuses, des unes de presse sensationnalistes et des appels à la violence qui contraignent plusieurs des hommes identifiés sur les clichés à fuir le pays.
En août 2008, deux hommes, dont un citoyen belge, sont condamnés à deux ans de prison pour « mariage entre personnes de même sexe et actes contre nature »« Les homosexuels harcelés au Sénégal », Libération, 16/01/2009.. L'un d'eux se retrouve obligé à l'exil en Afrique du Sud... D'autres jeunes hommes sont accusés d'actes homosexuels et sont arrêtés, avant d'être relâchés. Mbaye Niang, Imam et parlementaire, organise une manifestation contre l'homosexualité, notamment pour désapprouver leur libération. Une série de chasse aux sorcières s'ensuit dans la société sénégalaise.
En 2008, une proposition de loi souhaite imposer une peine plus sévère aux condamnés pour homosexualité. Elle naît d'une alliance entre des députés du parti au pouvoir et de l'opposition. Cela s'explique par l'homophobie partagée d'élites religieuses habituellement concurrentes. De jeunes rappeurs soutiennent aussi l'initiative.
Arrestation de militants luttant contre le Sida (2009) Le , neuf personnes homosexuelles de nationalité sénégalaise, engagés dans la lutte contre le sida sont interpellés à un domicile sur dénonciation. Etaient présents des représentant de l'association AIDES. Ils sont condamnés à de prison ferme pour « association de malfaiteurs »« 9 homosexuels condamnés à de lourdes peines de prison », RFI, 07/01/09.Le Monde, 13 janvier 2009 : « À Dakar, neuf homosexuels sont condamnés à de la prison ferme ».. Leur peine serait aggravée par la saisie sur place de jouets sexuels et de préservatifs, notamment distribués dans le cadre de la lutte contre le sida.
Cette condamnation suscite des réactions en France. Le directeur de l'ANRS (France Recherche Nord & Sud Sida-hiv Hépatites) fait part de son « inquiétude », le Conseil national du sida demande au gouvernement français de « réagir » à cette condamnation« Protestations contre la condamnation de neuf homosexuels au Sénégal », Romandie News, 15/01/2009... Nicolas Sarkozy exprime son émotion et sa préoccupation lors d'un conseil des ministres.. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, a aussi partagé sa « très vive préoccupation »« La condamnation des homosexuels sénégalais préoccupe Paris », RFI, 15/01/09.« Les homosexuels harcelés au Sénégal », Libération, 16/01/09..
Le , l'association AIDES lance une pétition adressée au président du Sénégal, Abdoulaye Wade.. La Cour d'appel de Dakar finit par annuler la condamnation. Les neuf hommes sont libérés le « Senegal gay convictions quashed », BBC, 20 avril 2009..
Sous la présidence de Macky Sall (2012-2024) En 2014, le président Macky Sall déclare que le pays n'est pas prêt à dépénaliser l'homosexualitéPhilippe Bernard, « À Dakar, choc des cultures entre Barack Obama et Macky Sall sur l'homosexualité », lemonde.fr, 27 juin 2017.. Deux ans plus tard, il précise que l'homosexualité est contraire à la religion musulmane et que .. Ces positions tranchent avec celles exprimées lors de la campagne électorale de 2011, quand il proposait d'administrer les sujets liés aux droits des personnes LGBT de façon . Des proches de son adversaire Abdoulaye Wade l'avaient alors accusé d'être à la solde des ..
En et en , de nouveaux groupes de personnes sont arrêtés pour avoir participé, dans un cadre privé, à des cérémonies de mariage entre personnes de même sexeCamille Belsoeur, « Au Sénégal, la presse contribue au sentiment antihomosexuel », slateafrique.com, 21 janvier 2016.... Depuis 2019, Hawa Watt est accusée de lesbianisme et incarcérée...
En 2021, un projet de loi mentionne explicitement et augmente considérablement les peines prévues.. Il est porté par le collectif « And Samm Jikko » (« Ensemble pour la sauvegarde des valeurs » en wolof)..... La coalition au pouvoir s’oppose à cette évolution d’une loi qu’elle estime suffisante.., et le projet de loi est écarté... Mais le chef de l'État et les autorités sénégalaises restent opposés à tout assouplissement de la loi. Un des plus hauts chefs religieux du Sénégal, Serigne Mountakha Mbacké, réagit à l'abandon du projet de loi en encourageant toutes les démarches juridiques contre l’homosexualité.. La même année, le Sénégal est retiré de la liste des pays d’origine sûrs par l’Ofpra en raison des risques liés à l’orientation sexuelle..
Le , une importante manifestation a lieu à Dakar, à l'appel d'un collectif de 125 associations anti-LGBT, pour exiger la criminalisation de l'homosexualité.. Le projet de loi proposé en 2022 est soumis à nouveau au parlement en par le député Cheikh Abdou Bara Dolly Mbacké..
Loi de 2026 et nouvelle vague de répression