L'histoire du clavecin est, en tant que telle, une science récente car aucun traité d'ensemble sur ce sujet n'a été rédigé avant la période moderne. Elle s'appuie sur une iconographie et des documents écrits épars et disparates et sur l'étude des instruments anciens, souvent profondément altérés au cours de leur existence et aujourd'hui conservés dans les musées et les collections privées ; si nombre d'entre eux sont signés, datés et susceptibles d'un suivi dans les archives, beaucoup d'autres sont anonymes et ouvrent encore un vaste champ d'investigation aux experts.
Instrument spécifique à la musique européenne, le clavecin apparaît au cours du dans les pays bourguignons et italiens. Sous ses différentes formes (épinette, virginal, grand clavecin, clavicythérium), il connaît un développement technique et une diffusion géographique rapides dans les pays d'Europe occidentale, gagnant la faveur des princes, des nobles puis de la bourgeoisie par ses possibilités musicales étendues et par son caractère d'objet de luxe et de prestige.
Il devient un des instruments les plus en vue dans le domaine de la musique profane ; les progrès de la facture suscitent ou accompagnent le développement du large répertoire qui lui est consacré dès le et qu'il partage tout d'abord avec l'orgue avant de trouver son indépendance et son caractère propre pendant la période baroque : il est tout à la fois concertant, soliste et vecteur principal de la basse continue.
Intimement lié à l'esthétique baroque et à la primauté du contrepoint, symbole musical de l'Ancien Régime, il est pratiquement abandonné vers la fin du pour laisser la place au piano. Cette éclipse dure plus d'un siècle.
Il suscite à nouveau l'intérêt, de façon progressive, à partir de la fin du , à la faveur de la redécouverte de la musique ancienne. De nombreuses évolutions techniques lui sont alors appliquées avant un retour marqué aux principes et méthodes de la facture traditionnelle dans la seconde moitié du . Il a dorénavant retrouvé une place significative dans l'interprétation d'œuvres anciennes ou contemporaines.
thumb|Clavecin espagnol anonyme (vers 1700) - Londres, Courtauld GalleryCet instrument combine des caractères italiens, allemands et flamands.
Origines :
thumb|left|alt=Psaltérion du , tiré du livre De Arythmetica, De Musica de Boèce|Psaltérion du , tiré du livre De Arythmetica, De Musica de Boèce.
Les premiers textes mentionnant l'existence d'instruments à cordes et à clavier datent du . Les descriptions techniques manquent cependant pour distinguer clairement les instruments à cordes pincées (famille du clavecin) et les instruments à cordes frappées (famille du clavicorde) qui ont dû apparaître vers la même époque. Les premiers dérivent du psaltérion dont le joueur gratte les cordes avec un plectre, les seconds du tympanon dont les cordes sont frappées à l'aide de petits et légers marteaux : cette origine est signalée dès 1511 par Sebastian Virdung dans son traité Musica getutscht11.
Si Johannes de Muris évoque ce genre d'instrument dans son traité Musica speculativa daté de 132313, on sait que le roi de France Jean II le Bon, en captivité à Londres, avait reçu d'Édouard III vers 1360 un instrument nommé eschiquier, à l'évidence muni d'un clavier, mais dont on ignore le mécanisme8. Cet instrument, diversement orthographié, apparaît vers 1367 dans un texte de Guillaume de Machaut intitulé La prise d'Alexandrie (eschaquier d'Engleterre), puis en 1378 chez Eustache Deschamps. Le nom reste en usage, sans plus de précision, jusqu'au début du : il apparaît sous les formes, allemande, de Schachtbrett citée en 1404 par Eberhard Cersne dans Der Minne Regel, et latine de Scacarum vers 1426 par Jean Gerson dans son De canticorum originali ratione6.
En 1388, dans une lettre au duc de Bourgogne Philippe le Hardi, le roi Jean d'Aragon évoque « un instrument semblable à l'orgue, mais qui résonne par des cordes » (« semblant dorguens que sona ab cordes ») : il peut d'agir d'une sorte de clavecin vertical (clavicythérium)10.
C'est en 1397 qu'apparaît le premier document parlant explicitement du clavicembalum dont les Italiens ont fait « clavicembalo » et les Français « clavecin ». Un gentilhomme de Padoue, Lodovico Lambertacci, écrit cette lettre à son gendre (ou son fils) et y désigne un certain Hermann Poll comme l'inventeur de l'instrument — en fait, probablement, l'inventeur du mécanisme qui sert à gratter la corde (le sautereau)11Magister Armannus doctor artium, qui fuit socius tui magistri Iohannis, juvenis bonae conversiationis et honorum morum, ingeniosus multum et inventor unius instrumenti, quod nominat clavicembalum .... Par une bizarrerie étymologique, le mot cembalum pourrait être une déformation du mot tympanon (instrument à cordes frappées, tout comme le cymbalum)14. Notons cependant que l'origine du clavecin restera largement ignorée des contemporains, y compris par des érudits tels que Polydore Virgile qui, aussi tardivement qu'en 1499, écrira dans son traité De Inventoribus Rerum que cette origine reste inconnue et entourée de l'ombre la plus complète.
thumb|left|alt=Première représentation connue d'un clavecin, sculpture d'autel provenant de la cathédrale de Minden. L'ange de gauche joue du psaltérion.|Première représentation connue d'un clavecin, sculpture d'autel provenant de la cathédrale de Minden. L'ange de gauche joue du psaltérion. thumb|alt=Schéma tiré du manuscrit d'Arnault de Zwolle|Schéma tiré du manuscrit d'Arnault de Zwolle. thumb|Clavicythérium anonymeUlm (?) vers 1480Londres, Royal College of Music.
Le clavicembalum est ensuite mentionné dans le poème Der Minne Regel d'Eberhard Cersne, chanoine de Minden en Allemagne, de même que le clavicordium et une longue énumération d'instruments de tous types en usage à cette époque (1404).
Les documents iconographiques relatifs au clavecin primitif apparaissent un peu plus tard, dans la première moitié du . Le premier est une sculpture, datant de 1425, provenant précisément de la cathédrale de Minden. Un ange musicien y joue d'un petit instrument posé horizontalement, doté d'un clavier, et possédant la forme du clavecin, mais inversée (les graves vers la droite)15.
Le Weimarer Wunderbuch, vers 1440, montre un clavecin primitif que l'instrumentiste a posé sur une table ; le dessin est sommaire mais représente un instrument comportant une seule rosace et une éclisse courbe qui affecte la forme d'un arc de cercle13.
Datant de la même époque, des schémas détaillés accompagnent pour la première fois un manuscrit en latin d'Henri Arnault de Zwolle sur les instruments de musique. On y trouve notamment le schéma d'un clavecin primitif (éclisse courbe de forme circulaire, quatre rosaces de différentes tailles), celui de son clavier de 35 notes (si-la), ceux de quatre mécanismes archaïques permettant de pincer ou frapper les cordes318. Il apparaît ainsi que le système actuel de sautereau a pu coexister avec d'autres dispositifs avant de s'imposer — en dehors du cas du clavicorde. Dès cette époque, les clavecins peuvent adopter une forme en aile d'oiseau ou une forme oblongue (alors rectangulaire) que l'on trouvera dans les épinettes et virginals. Le document d'Arnault indique que clavecins et clavicordes ont la même structure, indépendamment du mécanisme. On note la présence sur la table d'harmonie de plusieurs rosaces, caractéristique archaïque que l'on retrouvera jusqu'au . Ces instruments de petite taille se posent sur une table, pour en jouer.
Vers 1460, Paulirinus de Prague est le premier à citer le virginal (instrument de forme rectangulaire comme le clavicorde et de sonorité identique au clavecin). Il en donne une description ainsi qu'une appréciation — d'ailleurs plus élogieuse que précise — du son qu'il émet. Quant au nom lui-même, il en fournit l'explication suivante : « » (« On l'appelle virginal car, tout comme une vierge, il charme par des sons doux et très suaves »). De fait, l'iconographie de cette époque et du siècle suivant montre la plupart du temps des femmes et des jeunes filles au clavier plutôt que des hommes26.
L'origine du mot « épinette », attesté de façon plus tardive, est disputée et reste incertaine : une hypothèse la rattache à l'épine dont aurait été fait le plectre de cet instrument – version exposée par Jules César Scaliger en 1561 dans son ouvrage Poetices, livre I –, une autre la fait dériver du nom d'un certain Giovanni Spinetti, facteur vénitien actif vers 1500 – c'est celle du musicographe Adriano Banchieri (1609) ; aucune n'est convaincante25.
thumb|left|Gravure du Weimarer Wunderbuch vers 1440 En Italie, où des facteurs sont probablement actifs vers 1420, la première mention écrite d'un instrument date de 1461 (lettre d'un facteur réclamant au duc Borso d'Este le prix du clavecin qu'il a construit pour lui68). Les documents iconographiques ne manquent pas, mais il ne reste aucun instrument italien de cette époque.
En fait, le plus ancien instrument à clavier et cordes pincées qui ait survécu date d'environ 1470/1480 : c'est un clavecin vertical (clavicythérium) probablement construit à Ulm et aujourd'hui conservé au Royal College of Music de Londres, mais qui a perdu son mécanismeNotice descriptive ici.. Cet instrument sans piètement possède des particularités telles (position verticale, table d'harmonie partielle) qu'on considère qu'il n'est probablement pas représentatif de la « norme » pouvant exister à cette époque22.
thumb|right|Différentes formes d'épinettes et virginal.
La diffusion du clavecin sous ses différentes formes est rapide dans toute l'Europe occidentale (à vrai dire, beaucoup plus sous la forme de virginal ou d'épinette que sous celle de grand clavecin). La production est presque un monopole des facteurs italiens, mais la fin du siècle voit l'émergence d'une concurrence redoutable à Anvers.
thumb|right|Gravure de virginal tirée de Musica getutscht
C'est en 1511 qu'est imprimé à Bâle le premier ouvrage sur les instruments de musique, Musica getutscht de l'ecclésiastique allemand Sebastian Virdung, dans lequel sont décrits trois instruments qu'il appelle virginal, clavicimbalum (ces deux instruments sont rectangulaires, avec les cordes disposées transversalement) et claviciterium, ainsi d'ailleurs qu'un clavicordium. Les gravures jointes, bien que grossières, permettent de déterminer leur étendue qui est de 38 ou 40 notes — moins de quatre octaves. La taille réduite de ces instruments (estimée par rapport à la largeur des touches) laisse penser qu'ils sonnaient à l'octave (cf. Ottavino)166 ; une tendance constante pendant les décennies suivantes sera d'augmenter cette étendue. Sans changer la largeur extérieure des instruments, dans un premier temps le principe de l'« octave courte » permet, par l'adjonction d'une seule touche vers les graves, de gagner une quarte descendante, du fa au do inférieur ; le ré et le mi prennent alors la place des notes chromatiques fa et sol, inutilisées dans la basse de cette époque. Pour les réintroduire, plus tard, seront mises au point les « feintes brisées », touches chromatiques divisées en deux parties dans le sens de la longueur21.
Au cours de ce siècle, les instruments les plus importants voient aussi augmenter leur nombre de registres ; les dates d'apparition en sont, selon Curt Sachs31 : deux registres en 1514, principal et octave en 1538, trois registres en 1576, quatre en 1583, accroissant à proportion le volume sonore ou permettant de varier le timbre.
- Italie