Jean-Paul Sartre (prononcé ), né le dans le de Paris. et mort le dans le , est un philosophe, écrivain et journaliste. français.
Représentant du courant existentialiste, il a marqué la vie intellectuelle et politique de la France de 1945 à la fin des .
Écrivain prolifique, fondateur et directeur de la revue Les Temps modernes (1945), il est connu aussi bien pour son œuvre philosophique et littéraire qu'en raison de ses engagements politiques, d'abord en liaison avec le Parti communiste, puis avec des courants de gauche, au sens léniniste. du terme, plus particulièrement maoïstes, dans les .
Intransigeant et fidèle à ses idées, il a toujours rejeté tant les honneurs que toute forme de censure ; il a notamment refusé le prix Nobel de littérature en 1964. Exception notable, il a cependant accepté le titre de docteur honoris causa de l'université hébraïque de Jérusalem en 1976. Il contribua à la création du journal Libération, allant jusqu'à le vendre lui-même dans les rues pour donner plus de publicité à son lancement.
Il a partagé sa vie avec Simone de Beauvoir, philosophe de l'existentialisme et féministe, avec laquelle il a formé un couple célèbre du . Leurs philosophies, bien que très proches, ne sauraient être confondues. De 1949 jusqu'à sa mort, il a simultanément vécu une liaison avec Michelle Vian, la première épouse de Boris Vian, qui tape notamment ses textes à la machine en vue de leur parution dans la revue Les Temps modernes...
D'autres intellectuels ont joué pour lui un rôle important à différentes étapes de sa vie : Paul Nizan et Raymond Aron, ses condisciples à l'École normale supérieure ; Maurice Merleau-Ponty et Albert Camus dans les années d'après-guerre, puis Benny Lévy (alias Pierre Victor) à la fin de sa vie.
Selon de nombreux commentateurs et pour Sartre lui-même, sa vie est séparée en deux par la Seconde Guerre mondiale. On distingue alors deux grandes périodes dans l'œuvre sartrienne : une approche philosophique théorique axée sur l'ontologie de L'Être et le Néant (1943) ; puis une période plus pratique, d'obédience marxiste, où l'auteur cherche à appliquer sa méthode exposée dans la Critique de la raison dialectique (1960).. Cette seconde période de son œuvre a fortement influencé les sociologues qualitativistes comme Erving Goffman.
Jean-Paul Sartre laisse derrière lui une œuvre considérable, sous forme de romans, d'essais, de pièces de théâtre, d'écrits philosophiques ou de biographies. Sa philosophie a marqué l'après-guerre, et il est, avec Albert Camus, un symbole de l'intellectuel engagé. Comme ce dernier l'avait été en 1957, il sera distingué en 1964 du prix Nobel de littérature, qu'il déclinera.
Jusqu'à sa mort en 1980, Sartre n'a cessé de défrayer la chronique. Il s'investit en effet sur de nombreux sujets, embrassant avec ferveur les causes qui lui ont semblé justes. Parfois assimilé à un Voltaire du , Sartre demeure un militant jusqu'au bout de sa vie.
Biographie Jeunesse et engagement vignette|Jean-Paul Sartre vers 1910.
Enfance Jean-Paul Charles Aymard Sartre naît le , au rue Mignard., au domicile de ses grands-parents maternels dans le arrondissement de Paris. Fils unique, il est issu d’une famille bourgeoise. : sa mère Anne-Marie Schweitzer. appartient à une famille d’intellectuels et de professeurs alsaciens, les Schweitzer (elle est la cousine d'Albert Schweitzer.) ; son oncle maternel Georges Schweitzer, frère de sa mère donc, est polytechnicien (X 1895), ingénieur du Génie maritime. ; son père Jean-Baptiste, fils d'un docteur en médecine de Thiviers, est également polytechnicien de la promotion 1895, sorti en 1897 officier de marine... Le couple s'est uni le dans le arrondissement de Paris. et le petit Sartre, né quelque treize mois plus tard, n'a jamais connu son père, qui meurt de la fièvre jaune le , quinze mois après sa naissance..
De 1907 à 1917, le petit « Poulou », comme on l’appelle, va en effet vivre avec sa mère chez ses grands-parents maternels. Il y passe dix années heureuses, adoré, choyé, félicité tous les jours, ce qui contribue sans doute à construire chez lui un certain narcissisme. Comme il est orphelin à l'âge de quinze mois, c’est son grand-père, Charles Schweitzer., professeur agrégé d'allemand à la retraite, auteur du Deutsches Lesebuch, une méthode expérimentale reconnue sous la Annie Cohen-Solal, "Le cas de Jean-Paul Sartre : entre l’héritage Schweitzer et l’étiquette de ‘‘juif d’honneur’’", Actes du colloque Juifs et protestants : cinq siècles de relations en Europe, 2017., qui fit son instruction avant son admission à l’école publique à dix ans. Dans la grande bibliothèque de la maison Schweitzer, il découvre très tôt la littérature, et préfère lire plutôt que de fréquenter les autres enfants (enfance évoquée dans son autobiographie Les Mots.).
Cette période se termine le lorsque sa mère se remarie dans le de Paris. avec Joseph Mancy, polytechnicien (X 1895), ingénieur du Génie maritime., de la même promotion que son frère Georges et son défunt mari. Sartre, alors âgé de 12 ans, ne finira jamais de haïr son beau-père. Le couple déménage alors à La Rochelle, où Sartre restera jusqu'à l'âge de 15 ans, trois années qui seront pour lui des années de calvaire : il passe en effet du climat familial heureux à la réalité des lycéens qui lui paraissent violents et cruels.
Vers l’été 1920, malade, Jean-Paul Sartre est ramené d’urgence à Paris. Soucieuse de son éducation qui pourrait être « pervertie » par les mauvais garçons du lycée Eugène-Fromentin. (devenu par la suite le collège Eugène-Fromentin) de La Rochelle, sa mère décide que son fils restera à Paris.
Années d'études vignette|Jean-Paul Sartre, étudiant à l'École normale supérieure de Paris en 1924.
À treize ans Sartre est brièvement inscrit au lycée Montaigne.. Il revient à seize ans au lycée Henri-IV où il avait été élève en sixième et cinquième. Il y retrouve Paul Nizan, lui aussi apprenti écrivain, avec qui il nouera une amitié si fusionnelle qu'ils étaient surnommés « Nitre et Sarzan ».. Épaulé par cette amitié, Sartre commence à se construire une personnalité. Pour l’ensemble de la dans laquelle il étudie, Sartre devient le SO, c'est-à-dire le : il excelle en effet dans la facétie, la blague.
Sartre, toujours accompagné de Paul Nizan, prépare le concours d'entrée à l'École normale supérieure au lycée Louis-le-Grand. Il y fait ses premières armes littéraires en écrivant notamment deux petits contes, deux sinistres histoires de professeurs de province, dans lesquelles éclatent son ironie et son dégoût pour les vies conventionnelles. Dans le même temps Sartre reprend son rôle d’amuseur public avec Nizan, jouant blagues et petites scènes entre les cours. En 1924, deux ans après leur entrée à Louis-le-Grand, Sartre et Nizan sont tous deux reçus au concours de l'École normale supérieure de Paris (ENS)Liste d'admission à l'École normale supérieure, JORF, , ...
Sartre se fait tout de suite remarquer dans ce que Nizan appelle « l’école prétendue normale et dite supérieure ». Sartre reste en effet le redoutable instigateur de toutes les plaisanteries, de tous les chahuts, allant jusqu’à provoquer un scandale en jouant avec ses amis un sketch antimilitariste dans la revue de l’ENS de 1927, après lequel Gustave Lanson, directeur de l'école, démissionnera. La même année il signe avec ses condisciples, et à la suite d'Alain, Lucien Descaves, Louis Guilloux, Henry Poulaille, Jules Romains, Séverine…, la protestation (parue le dans la revue Europe.) contre la loi sur l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre qui abroge toute indépendance intellectuelle et toute liberté d'opinion.
Avec la parution de la thèse de Sartre L'image dans la vie psychologiqueJ.-P. Sartre, L’image dans la vie psychologique. Rôle et Nature. Mémoire présenté pour l’obtention du Diplôme d’Études Supérieures de Philosophie 1926–1927. Sous la direction du Professeur Henri Delacroix, in Sartre inédit: Le mémoire de fin d’études (1927), dans: Études sartriennes, dir. G. Dassonneville, 22, 2018, S. 43–246. qu'il avait conçue comme une analyse de l'essai d'Auguste Flach Über symbolische Schemata in produktiven DenkprozessenAuguste Flach, Über symbolische Schemata in produktiven Denkprozessen, in: Archiv für die gesamte Psychologie, Band LII, 1925, S. 369–440., il entame les analyses sur l'imagination et l'imaginaire qui annoncent déjà la place prépondérante de l'art dans son œuvre. C'est donc l'art qui deviendra un point de référence central dans l'ensemble de son œuvreHeiner Wittmann, Sartre et la liberté de la création: l’art entre la philosophie et la littérature. in : G. Farina, M. Russo, (Hg.), Sartre et l’arte contemporanea. Immagini e imaginari, dans: Gruppo Ricerca Sartre, [Studi Sartriani, Anno XV, 2021|https://romatrepress.uniroma3.it/libro/studi-sartriani-xv-2021-sartre-e-larte-contemporanea-immagini-e-immaginari/consulté le=2023-11-13], , : ..
Sartre a ainsi déjà un goût pour la provocation et le combat contre l’autorité. Il acquiert aussi une grande notoriété parmi ses professeurs et se fait ovationner dans chacune de ses arrivées au réfectoire. Si Sartre est volontiers un boute-en-train, c’est aussi un grand travailleur, dévorant plus de 300 livres par an, écrivant chansons, poèmes, nouvelles, romans à tours de bras. Sartre se lie d'amitié avec d'aucuns qui deviendront par la suite célèbres, comme Pierre-Henri Simon, Raymond Aron.., Maurice Merleau-Ponty ou encore Henri Guillemin.
Pourtant, au cours de ces quatre années à l'École normale supérieure, Sartre ne paraît pas s’intéresser à la politique. Spontanément anarchisant, il ne va à aucune manifestation, ne s’enflamme pour aucune cause. À la surprise de ses admirateurs, qui s'interrogent sur une possible erreur du jury, Sartre échoue en 1928 au concours d'agrégation de philosophie, alors que Raymond Aron est classé premier.. ; il dira lui-même avoir fait preuve de trop d’originalité.
vignette|redresse|Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir devant la statue de Balzac à Paris.
Préparant d'arrache-pied le concours pour la seconde fois, il rencontre dans son groupe de travail Simone de Beauvoir, présentée par un ami commun, René Maheu, qui la surnommait « castor », par référence à l'anglais beaver (qui signifie « castor ») : d'une part, cet animal symbolise le travail et l’énergie, ou l'esprit constructeur ; d'autre part, la sonorité du mot beaver est proche de celle du nom « Beauvoir ». Ce surnom sera adopté par Sartre et elle deviendra sa compagne jusqu'à la fin de sa vie. Elle sera son en opposition aux qu’ils seront amenés à connaître tous deux.. En 1929, à la seconde tentative., Sartre est reçu premier au concours d'agrégation. Simone de Beauvoir obtenant la deuxième place..
Sur les conseils de Raymond Aron, Sartre accomplit à partir de son service militaire obligatoire d'un an dans la section Météorologie de l'Armée de l'air, avec Aron pour sergent instructeur... Ce même Raymond Aron lui conseille en 1930 de lire la Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl, un ouvrage d’Emmanuel Levinas. Sartre se procure l’ouvrage. La découverte d'Husserl est un choc : Simone de Beauvoir, citée par Bernard-Henri Lévy, Le Siècle de Sartre, Grasset, .. Sartre se dit : Simone de Beauvoir, La Cérémonie des Adieux, Gallimard..
Au retour du service militaire, âgé alors de 26 ans, Sartre convoite un poste de lecteur au Japon, pays qui l’a toujours intéressé.. Rêve brisé, le poste lui est refusé et il est envoyé au lycée du Havre, aujourd'hui lycée François-, à compter de . C’est une épreuve qui commence pour Sartre qui craint tellement les vies rangées et a tellement critiqué dans ses écrits la vie ennuyeuse de professeur de province.
Années au Havre : traversée du désert .