Le monachisme chrétien est pratiqué de l'Antiquité jusqu'à nos jours. Il trouve son origine dans la tradition évangélique et les pratiques spirituelles orientales. Les moines et les moniales, au sein d'un ordre monastique, suivent en général une règle dont la plus ancienne est la règle de saint Augustin et la plus répandue celle de saint Benoît ; ces deux règles, et leurs nombreuses interprétations, ont justifié des modes de vie et d'organisation variés.
La vie monastique, le plus souvent au sein d'un monastère ou d'un couvent, qui peut être une abbaye lorsqu'il est dirigé par un abbé ou une abbesse (de l'araméen abba, père), connaît deux formes principales : le cénobitisme (vie en communauté) et l'érémitisme (du grec eremos, désert : vie en solitude).
Origines du monachisme chrétien Plusieurs hypothèses existent pour expliquer la naissance du monachisme chrétien. Les origines sont probablement multiples (d'ordre religieux, social) et les approches nombreuses (d'ordre historique ou théologique, anthropologique ou sociologique), ce qui explique que les auteurs proposent des hypothèses diverses qui établissent des rapprochements, des rapports de filiation ou d'influence.
Dans son Histoire ecclésiastique, l'auteur chrétien du , Eusèbe de Césarée, décrit les Therapeutae (membres d’une secte juive hellénisée vivant dans des monasterium au voisinage d'Alexandrie) de Philon comme les premiers moines anachorètes chrétiens, identifiant leur renonciation à la propriété, leur chasteté, leurs jeûnes et leurs vies solitaires à l'idéal cénobitique des moines chrétiens. Jean Cassien fait remonter à l'apôtre Marc les anachorètes dont les Thérapeutes seraient les réalisateurs. Cette hypothèse de continuité historique entre les Thérapeutes et les moines est invalidée car la communauté juive d'Alexandrie est détruite au début du .
Une deuxième hypothèse formulée par Jean Cassien voit l'origine du cénobitisme dans la communauté primitive de Jérusalem dans les Actes des apôtres. Cette hypothèse fragile repose sur la vision idéalisée de cette communauté, les fondateurs du monachisme ayant voulu se placer dans sa continuité pour retrouver l'idéal de sociabilité chrétienne. Or cette communauté à Jérusalem était urbaine, mixte et missionnaire alors que les premières formes de communauté cénobitique étaient rurales, masculines et coupées du monde.
Une troisième hypothèse martyrologique veut qu'avec la Paix de l'Église les moines prennent le relais des martyrs pour incarner, par l'ascèse, la sainteté. Cette filiation est difficile à établir car les premiers moines apparaissent avant la fin de la persécution des chrétiens et font ce choix de vie alors que les martyrs subissent.
Une quatrième hypothèse voit dans la naissance du monachisme le développement d'une veine ascétique attestée dans le christianisme dès l'origine, notamment dans l'encratisme gnostique. Cette hypothèse séduisante soulève la question d'expliquer pourquoi le monachisme n'est apparu qu'au .
Une cinquième hypothèse, émise par Peter Brown en 1983 dans Genèse de l'Antiquité tardive, suggère que les premiers moines ont exploité un dysfonctionnement des relations sociales et surtout du rapport au sacré. Ils remplacent les prêtres dans leurs fonctions d'interlocuteurs directs de la divinité. Paradoxalement, ils exercent un attrait croissant sur le monde (les gens venant les consulter) à mesure qu'ils cherchent à le fuir. Cependant, cette hypothèse explique plus l'essor du monachisme que son origine.
Une dernière hypothèse fait appel à des motivations multiples pour expliquer le renoncement aux biens terrestres et la retraite au désert : échapper à la misère sociale (), au mariage, au juge, au percepteur, aux persécutions antichrétiennes…
Diversité des ordres La diversité des règles, leur souplesse d'interprétation et les buts religieux ou apostoliques poursuivis, a créé au cours de l'histoire la grande diversité des ordres monastiques :
Les ordres hospitaliers : à la suite de l'officialisation de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem en 1113, qui prévoyait dans ses statuts le prononcé d'un quatrième vœu, en plus de ceux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, celui de « servir nos seigneurs les malades à l'égal de Notre Seigneur », le soin aux malades, aux nécessiteux est devenu un choix apostolique courant, sans que ce quatrième vœu soit toujours prononcé . Les ordres militaires : avec les croisades et la Reconquista, la défense de la chrétienté les armes à la main devient une question théologique réglée par le concile de Troyes en 1129 et l'officialisation de l'ordre du Temple. La fonction des milices chrétiennes remplie à l'origine par des laïcs est alors reprise par des moines-soldats avant que la réappropriation par des laïcs permette plus tard le développement des ordres de chevalerie . Les ordres contemplatifs : à l'exemple des moines de Notre Dame du Mont-Carmel reconnus en 1226, qui après la perte de la Terre sainte, se replient en Occident à partir de 1238 en répandant leurs habitudes de vie d'ermites qu'ils avaient dans les grottes du Mont Carmel. Des femmes attirées par la prière se mettent sous leur direction pour créer un ordre de carmélites en 1452 que Sainte Thérèse d'Avila réformera.
Même s'ils ne sont pas des ordres monastiques, ils s'en rapprochent par certaines de leurs pratiques : Les ordres mendiants : ils dépendent de la charité publique pour vivre. En principe, ils ne possèdent ni individuellement ni collectivement de propriété. Apparus avec le développement des villes et des Universités, ces ordres vivent dans des couvents établis en milieu urbain et se différencient des ordres monastiques en ce qu'ils joignent vie contemplative et vie apostolique. Ce sont des religieux mais pas des moines. Ils ont fait le choix d'une pauvreté radicale pour témoigner de l'Évangile. On peut citer, entre autres, les Franciscains, (Ordre des frères mineurs, portent un habit brun), fondés en 1209, les Carmes, (Ordre du carmel ou Carmes, portent un habit marron), fondés en 1206-1214, les Dominicains (Ordre des Prêcheurs, portent un habit blanc), les Augustins (Ermites de saint Augustin, portent un habit noir), fondés en 1256.
Monachisme chrétien oriental
Le monachisme est né au en Égypte où se développe essentiellement un érémitisme dans le désert (illustré notamment par les Pères du désert dans le Scété et dont les Apophtegmes y décrivent leur vie spirituelle), ainsi qu'en Syrie et en Mésopotamie araméophones où le monachisme communautaire est plus urbain ou villageois, notamment avec les « » (expression d'Éphrem le Syrien) peu distinguables du clergé des villes et des villages, d’où le nom de protomonachisme (représenté par exemple par Jacques de Nisibe, les Euchites) pour désigner ce « premier ascétisme » qui émerge du judéo-christianisme et est marqué par le mouvement des Esséniens et des Manichéens. Le monachisme connaît un premier essor au .
Les premiers moines apparaissant en Égypte ont un premier foyer au sud d’Alexandrie, marqué par la figure d'Antoine : face à une vie dans la cité qu'il considère pleine de péchés, il choisit de s'en détacher et vit dans le désert, constituant un des premiers exemples d'anachorète. Sa vie dans le désert et son exemple a progressivement influencé des disciples qui vivaient comme des ermites à proximité mais pas en véritable communauté avec lui. L'un d'eux, Paul l'Ermite (également connu sous le nom de Paul de Thèbes, 226/227 à 341), vivait dans une solitude absolue pas très loin d'Antoine et était même considéré par ce dernier comme un moine parfait. Paul était allé dans le désert avant Antoine, mais pour échapper à la persécution plutôt que dans le but de poursuivre Dieu. Ce type de monachisme est appelé érémitique ou « semblable à l'ermite ».
Leur acte, comme ensuite celui de Pacôme le Grand, est une rupture politique et sociale, non seulement au niveau de la structure de la famille, mais aussi sur l'idéal de la cité que l'on trouve dans le monde gréco-romain dont l'Égypte faisait partie. Pour ces raisons, les ermites et leurs ruptures ne furent pas immédiatement compris par les villageois ; par la suite, bien loin d'être ostracisés, ils reçurent le soutien de la population. L'évêque d'Alexandrie saint Athanase popularise la figure d'Antoine, considéré comme le fondateur du monachisme dès le lendemain de sa mort en 357 en rédigeant le « récit » de sa vie. Ce Irénée-Henri Dalmais, Les Coptes, chrétiens de la vallée du Nil, clio.fr .
L'érémitisme en Basse Égypte, premier grand foyer du monachisme, précède de peu le cénobitisme, c'est-à-dire une vie d'ermite mais dans un cadre de communauté, qui est le second foyer se développant en Haute Égypte. Il semble que le vrai fondateur du mode de vie cénobitique soit Pacôme le Grand. Celui-ci pense, en effet, que « la solitude est dangereuse », car elle peut conduire au désespoir ou au suicide : mieux vaut se grouper pour survivre. Les moines sont seuls dans leur cellule et se retrouvent pour les repas. Et finalement, c'est la vie commune qui l'emporte : « si tu tombes et que tu es seul, il n'y aura personne pour te relever ». Au début du , il établit une première communauté à Tabennèse, une île sur le Nil à mi-chemin entre Le Caire et Alexandrie. Il fonde huit autres monastères dans la région au cours de sa vie, totalisant moines.
Les moines vivent dans des communautés isolées du monde mais pas les unes des autres. Les bâtiments étaient indépendants, humbles et de petite taille. Selon Sozomène, chaque cellule contenait trois moines. Ils prenaient leur repas dans un réfectoire commun ou dans une salle à manger à , heure jusqu'à laquelle ils restaient à jeun. Ils mangeaient en silence, avec leurs capuches si baissées sur leur visage qu'ils ne pouvaient voir rien d'autre que la table au-dessous d'eux. Les moines ne passaient pas leur temps à célébrer des offices religieux ou à étudier les textes : leurs journées étaient essentiellement consacrées au travail manuel. Vers le , Palladius, en visite dans les monastères égyptiens, y trouva environ à Panopolis sous la règle de Pacôme, quinze tailleurs, sept forgerons, douze conducteurs de chameaux et quinze tanneurs. Chaque communauté séparée avait son propre oeconomus (économe ou intendant) résidant dans l'établissement principal. Tout le produit du travail des moines lui était confié, puis envoyé à Alexandrie. L'argent récolté par la vente de ces produits permettait d'acheter des boutiques destinées à soutenir financièrement la communauté, les richesses en trop étant distribuées à des fins charitables. Les supérieurs des différents coenobia se rencontraient deux fois par an au monastère principal, sous la présidence d'un archimandrite (« le chef du troupeau », de miandra qui signifie « berger »). Ils devaient en outre, lors de la dernière réunion annuelle, faire le rapport de leur gestion pour l'année passée. Le coenobia de Syrie appartenait à l'institution pâcomienne.
Nous avons appris beaucoup de détails concernant les communautés situées dans les environs d'Antioche grâce aux écrits de saint Jean Chrysostome. Les moines y vivaient dans des huttes séparées, les kalbbia, formant un hameau sur les pentes de la montagne. Sujets d'un abbé, ils observaient la règle commune (ils n'avaient pas de réfectoire, mais ils consommaient une nourriture commune limitée à du pain et de l'eau à la fin de la journée de travail, allongés sur de la paille, parfois devant leurs portes). Ils ne se rejoignaient que quatre fois par jour pour prier et réciter des psaumes.