Le yiddish ( ou ), également orthographié en français yidich, d'après les recommandations de linguistesD'après le linguiste français Marcel Cohen, cité par P. Nahon, « Notes lexicologiques sur des interférences entre yidich et français moderne », Revue de linguistique romane 81, 2017, . Lire en ligne, mais aussi yidish, jiddisch, jidisch, yiddisch, idiche ou yidiche, est une langue germanique dérivée du haut allemand, avec un apport considérable de vocabulaire hébreu et slave, et des apports plus mineurs d’araméen et de langues romanes.
Le yiddish a servi de langue vernaculaire aux ashkénazes, communauté juive d'Europe centrale et orientale à partir du Moyen Âge, dans le Yiddishland. Il est également parfois appelé judéo-allemand (jüdish-deutsch, yidish-daytsh ) ou jargon, sans que ce terme ne comporte de nuance péjorativeVoir P. Nahon, « Notes lexicologiques sur des interférences entre yidich et français moderne », Revue de linguistique romane 81, 2017, p. 139-155, qui cite entre autres une grammaire du yidich en français datée de 1912 et intitulée Petite grammaire jargon..
Certains le considèrent comme une langue mixte (Mischsprache)Jiddisch lernen in den Semesterferien, Universitaet Muenchen, 2020Leo Rosten (Jiddisch, eine kleine Enzyklopädie).
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le yiddish était parlé par plus de onze millions de personnes, soit deux tiers des Juifs du monde, le nombre total de Juifs étant estimé à de personnes en 1939, et près de 90 % des ashkénazes
Depuis le génocide des Juifs par les nazis et leurs collaborateurs, au cours duquel plus de cinq millions neuf cent mille juifs d'Europe ont été exterminés par divers moyens, la langue yiddish est devenue, selon les termes d'un rapport du Parlement européen du , Rapport sur la culture yiddish, Parlement européen, 12 février 1996..
D'après la classification introduite par Max Weinreich et suivie par certains autres linguistes, l'histoire du yiddish correspond à quatre grandes périodes : le pré-yiddish, jusqu'en 1250 ; le yiddish ancien, de 1250 à 1500 ; le moyen yiddish, de 1500 à 1750 et, enfin, le yiddish moderne, de 1750 à nos jours..
En Israël, des mesures culturelles et sociales sont aujourd’hui prises pour préserver la langue, bien que l’État et ses institutions aient longtemps dénigré, marginalisé et même réprimé sa pratique face à l’hébreu, langue officielle du pays. De 1951 au milieu des années 1970, les représentations culturelles et artistiques en yiddish ou l'usage de la langue à l'école étaient par exemple interdits voire punis.
Alphabet Le yiddish utilise principalement l'alphabet hébreuInstitut YIVO mais certaines publications dans cette langue utilisent également l'alphabet latin.
+Lettres usuelles Graphie Nom Translittération Prononciation Notes normale finale normale finale latine cyrilliqueAlphabet yiddish illustré APICommunauté online française א Shtumer alef ' ' Littéralement « aleph muet ».Ni prononcé, ni transcrit. Indiqueque la syllabe commence par la voyelle. אַ Pasekh alef A А a אָ Komets alef O О o ב Beyz B Б b ג Giml G Г g ד Daled D Д d ה Hey H (h)Ce son n'existe pas en russe. Peut être transcrit par la lettre Г, en Ukraine et en Biélorussie. h ו Vov U, W У ou וּ Melupm vov U У ou Toujours après ou avant tsvey vovn, ou avant yud. ז Zayen Z З z ט Tes T Т t י Yud I, Y И, Й ; i, y Consonantal en tête de syllabe. יִ Khirek yud I И i Utilisé seulement après un yud consonantal, ou à côté d'une autre voyelle. כ ך Khof Langer khof Kh (ou Ch) Х kh (guttural) ל Lamed L Л l מ ם Mem Shlos mem M М m נ ן Nun Langer nun N Н n ס Samekh S С s ע Ayen E Э è פּ Pey P П p N'a pas de forme finale différente. פֿ ף Fey Langer fey F Ф f צ ץ Tsadek Langer tsadek Ts Ц ts ק Kuf K К k ר Reysh R Р r ש Shin Sh Ш ch
+Combinaisons de lettres Graphie Nom Translittération Prononciation latine cyrillique API française װ Tsvey vovn V В v ױ Vov-yud Oy Ой oy ײ Tsvey yudn Ey Эй èy ײַ Pasekh tsvey yudn Ay Ай ay דז Daled zayen Dz Дз dz זש Zayen shin Zh Ж j דזש Daled zayen shin Dzh Дж dj טש Tes shin Tsh Ч tch
+Lettres usitées pour la transcription des mots hébraïques et araméens Graphie Nom Translittération Prononciation latine cyrillique API française בֿ Veyz V В v ח Khes Kh (ou Ch) Х kh (guttural)כּ Kof K К k שׂ Sin S С s תּ Tof T Т t ת Sof S С s
Naissance et développement de la langue Le pré-yiddish (jusqu'en 1250)
Ancien yiddish (Alt Yiddish) (1250-1500) vignette|Fragment calligraphique du Mahzor de Worms (1272). Le linguiste du yiddish Max Weinreich utilise le terme « yiddish » pour toute langue parlée par des juifs basée sur le haut allemand, sans que ce parler juif ait nécessairement des différences structurelles avec le parler de la population chrétienne de la même région. Pour cette raison, il soutient que le yiddish est né vers le dans les communautés juives de Basse-Lotharingie (en Rhénanie), autour de Mayence (Magenza), Cologne, Spire (Schapira), Worms (Wormaïza) et Trèves, c'est-à-dire qu’il place la naissance du yiddish dans la période et la région où les premières communautés juives sont connues dans des provinces germanophones. Si on suit cette définition, alors la première inscription en yiddish date de 1272 : il s'agit d’un fragment de prière écrit dans la marge du Mahzor de Worms (livre de prière pour les fêtes juives) qui se trouve actuellement à la bibliothèque nationale d’Israël. L'un des premiers textes littéraires écrits en yiddish est le manuscrit de Cambridge datant de 1382. Cette langue a une base haut-allemande, avec des substrats lexicaux hébreu, araméen et ancien français bien identifiables. Toutefois, pour des linguistes qui utilisent le terme « yiddish » uniquement pour la langue qui diverge du parler de la majorité chrétienne aux niveaux autres que lexical, la naissance du yiddish doit être positionnée des siècles plus tard. En effet, si on ignore les quelques mots spécifiquement juifs qu'on y trouve, les sources juives d'avant le peuvent être considérées comme écrites en dialectes allemands locaux, bien qu'utilisant des lettres de l'alphabet hébraïqueAlexander Beider, Origins of Yiddish Dialects, Oxford University Press, 2015, ..
Moyen yiddish (Mitl Yiddish) (1500-1700) thumb|Une page du Shemot Devarim, un dictionnaire quadrilingue yiddish-hébreu-latin-allemand et son thésaurus publié par Élie Bahur Lévita en 1542. À partir du , les nombreuses familles juives d'Europe occidentale migrent en Europe centrale (Bohême-Moravie, Pologne et Lituanie). Le yiddish connaît un nouveau développement en intégrant des locutions en langues slaves : le tchèque, le polonais, l'ukrainien, le biélorusse. Le yiddish se transforme en profondeur au contact de ces cultures.
gauche|vignette|Bovo-Bukh édité par Elia Levita, Isny, 1541
Alors que l'imprimerie se développe, de nombreux textes en yiddish sont édités, principalement des Bibles et ouvrages à caractère religieux : Shmuel bukh, Melokhim bukh (1544), Seyfer Yehayshue, Yoyne bukh (Livre de Samuel, des Rois, de Josué, de Jonas)…
C'est justement à travers les ouvrages apparus dès le début du avec la diffusion massive de l’imprimerie que l'on peut observer la présence de deux branches de la langue : les ancêtres du yiddish occidental (principalement dans les publications qui ont vu le jour dans le sud-ouest de l'Allemagne (Rhénanie) et en Italie du Nord) et du yiddish oriental (ouvrages parus initialement à Prague et Cracovie, avant de se diffuser dans d’autres villes d’Europe centrale et orientale). Dans le yiddish oriental, on constate une présence d'un petit substrat lexical lié à l'ancien tchèqueAlexander Beider, Origins of Yiddish Dialects, Oxford University Press, 2015, , 516-519..
La littérature yiddish du comporte aussi des transpositions ou adaptations de textes profanes étrangers, dont le Bovo bukh (1541). Ce texte est l'adaptation en yiddish de l'histoire d'un héros épique italien, lui-même adaptation du chevalier anglo-normand Beuve de Hanstone, le chevalier Buovo. Il est à l'origine de l'expression yiddish, Bove-mayse (« histoire à dormir debout »), devenue ensuite Bobe-mayse (« histoire de grand-mère »)Michael Wex, Kvetch, Denoël, 2008, . Le Bovo bukh a été sans cesse réimprimé ou presque pendant plusieurs siècles. À la fin du , des adaptations sont même publiées sous le titre Bove-mayse. La dernière édition date du début du Michael Wex, . Quand Bovo a disparu de l'imaginaire ashkénaze, le mot a été remplacé par Bobe, un mot d'origine slaveMichael Wex, Kvetch, Denoël, 2008, .
Tout aussi populaires sont les Mayse bukh (Livre d'histoires, 257 courtes nouvelles) et le Ku bukh (Livre de la vache), recueil de fables animalières.
Au , la littérature didactique édifiante devient un courant important, le muser : glossaires, commentaires, livres de prières, et livres de morale (muser sforim). En témoignent la Bible des femmes ou Tsene urene (Yankev ben Yitskhok Ashkenazi, de Janow), Brantshpigl (1602), Levtov (1620), Kav hayosher (1705), Simkhes hanefesh (1707).
La poésie lyrique chantée est une autre tendance.
Enfin, chroniques et mémoires se développent : Gzeyre mimdines Oystraikh (sur le pogrom de 1420), Toses virmeyze (sur le siège de Worms de 1636), Gliles Erets Yisroel (sur un voyage en Israël, 1635), Mémoires (Glikl Hamel, 1646-1724) …
Au , la population juive d'Allemagne abandonne le yiddish pour la langue allemande en accord avec le mouvement idéologique de la Haskala, concomitant aux Lumières et à la modernité politique européenne. Au cours du , il en va de même pour de nombreux Juifs de l'empire d'Autriche. À cette époque, les nombreux textes publiés en langue yiddish s'adressent principalement aux lecteurs juifs populaires et ruraux, qui se raréfient dans ces pays. L'immense majorité de la littérature de l'époque est détruite lors de la Seconde Guerre mondiale. Le mouvement hassidique (), argumentant sur la sacralité de la langue hébraïque, donnera le départ d'une littérature d'érudition et de fiction.
Yiddish moderne (Naï yiddish) (1700-) vignette|Émigrants juifs à la frontière germano-polonaise. vignette|La biographie en yiddish du sud-ouest de Seligmann Brunschwig de Dürmenach décrit entre autres les événements antisémites de l'année révolutionnaire 1848. Document exposé au Musée juif de Suisse. Les promoteurs de la Haskala méprisent le yiddish (yüdish-deutsch), jargon du ghetto, stigmate d’un passé détesté et emblème d’une culture rejetée en bloc comme paysanne, prolétaire, miséreuse et irrémédiablement obscurantiste. Ils écrivent cependant dans cette langue afin de diffuser leurs idées parmi le plus grand nombre possible de leurs coreligionnaires et s'en prennent au hassidisme, perçu comme un frein à la modernisation sociale.
Le Les bouleversements provoqués par l’industrialisation et par l’urbanisation des populations font du yiddish la langue du prolétariat ouvrier et urbain juif, favorisant considérablement la sécularisation de la culture traditionnelle, voire sa critique. La presse écrite et le livre, diffusés en masse et à prix abordables, deviennent accessibles à l'ensemble de la communauté ashkénaze, alors beaucoup plus largement alphabétisée que les communautés voisines. Les troupes de théâtre fixes ou itinérantes se multiplient. vignette|Affiche de la pièce Der Dibek (Dibbouk) avec Sigmund Mogulesko, 1898.
À la fin du , la lutte pour le développement du yiddish est entreprise avec ferveur par le mouvement ouvrier juif et, en particulier, par le Bund. Cette langue, parlée par les communautés juives d'Europe centrale et orientale, se répandra dans d'autres régions du monde, principalement aux États-Unis avec les vagues d'immigration de la fin du et du début du : un autre pôle de la culture yiddish qui n'est pas à négliger.