vignette|alt=alternative textuelle|« La terreur jaune dans toute sa gloire ».

Le péril jaune est défini à la fin du comme le danger que les peuples d’Asie surpassent les Blancs et gouvernent le mondeA supposed danger that Asiatic peoples will overwhelm the with, or overrun the world. The Oxford English Dictionnary, second Edition 1989..

Désignant dans un premier temps le péril chinois, l’expression est employée au tournant du pour stigmatiser le Japon lors du conflit qui l'oppose à la Russie en 1904-1905. Traduction de l'allemand Gelbe Gefahr, l'expression s'impose en France en 1895 après la publication, dans Le Monde illustré, d'un article relatif à une reproduction d'un dessin allégorique du peintre allemand Hermann Knackfuss, Die Gelbe Gefahr..

Rhétorique du péril jaune thumb|Le Péril jaune, estampe d'après un tableau d'Hermann Knackfuss. thumb|The Yellow Menace (1916), un serial de 1916 dans lequel des méchants asiatiques menacent l'héroïne..

L'idée de péril jaune naît en 1895, époque marquée par la popularité du darwinisme social et du racialismeJean-Louis Margolin, « Les scénarios noirs du péril jaune », hors série Le Monde-La Vie, n°11, « L'histoire de l'Occident. Déclin ou métamorphose ? », 2014, 126-127.. « On craint que les Japonais fusionnent avec les Chinois, les modernisent, en fassent des "citoyens" et ne deviennent ainsi la première puissance du monde. C’est ce qu’on appelle le Péril jaune dont nous démontrerons la puérilité », écrit ainsi en 1904 Austin de Croze.. Celui-ci s'ancre aussi sur la peur de maladies venues de Chine et qui menaceraient l'Occident, lui marqué par l'hygiénisme..

De son côté, Jacques Novicow analysa le phénomène en 1897. Le sociologue, qui entend démontrer non sans ironie l’infondé des craintes du péril jaune, oriente sa démonstration sur le terrain économique plutôt que militaire :

L’Occident, surtout les États-Unis (Californie) et l’Australie, connaissent alors les premières vagues d’immigration chinoise. Souvent couplée à la métaphore entomologique de la « fourmilière » asiatique, l’expression serait à l’origine allemande, gelbe Gefahr, attribuée à Guillaume II qui l’aurait forgée lors de la tentative du souverain allemand de fédérer les nations occidentales ayant des colonies en Asie contre le péril de la montée en puissance de la Chine et du Japon.. L'empereur fait réaliser par le peintre Hermann Knackfuss une gravure intitulée Nations européennes, défendez vos biens sacrés !, qui présente des troupes asiatiques déferlant sur l'Europe, devant l'archange Michel montrant la situation aux nations occidentales personnifiées. Il envoie cette image à d'autres dirigeants européens, comme le tsar Nicolas II. En , dans son discours au corps expéditionnaire allemand en partance pour la Chine dans le contexte de la révolte des Boxers (Chine), il compare les troupes allemandes aux Huns et déclare souhaiter que . L'universitaire Jean-Louis Margolin note que, .

À peu près à la même période, l’expression fait fortune dans les pays anglo-saxons. En 1898, l’écrivain anglais Matthew Phipps Shiel fait paraître une série de courtes histoires intitulée The Yellow Danger, dont la trame s’inspire du meurtre de deux missionnaires allemands en Chine en 1897. D’après l’interprétation de Jacques Decornoy, le péril jaune est donc une invention des « Blancs impérialistes et colonialistes »Jacques Decornoy, Péril jaune, peur blanche, éditions Grasset 1970. Ancien élève de l'École nationale d'administration, chef de la rubrique Asie du Sud-Est au journal Le Monde. et « s’inscrit dans la continuité du mythe des Barbares avec lequel il partage l’expression occidentale d’une peur de la décadence ».

En 1904, un article du New York Times du fait état de la réactivation du phénomène. Au tournant du siècle, en 1901, l'actualité brûlante concerne plus particulièrement « les nations européennes engagées dans les affaires de la Chine ». Le Péril Jaune, publié par Edmond ThéryEdmond Théry, édition Félix Juven, Paris, 1901, . Texte en ligne., fait de la métaphore de la couleur le « combat des races ».

Ultérieurement, le péril jaune vient désigner le danger que le Japon paraît faire courir aux nations occidentales et colonialistes lors du conflit qui l’oppose à la Russie de 1904 à 1905Le site Visualizing Cultures propose en ligne une série d'images sur le thème du péril jaune.. La rhétorique du péril jaune prend à cette époque un nouveau sens et sert à désigner le péril japonais, ultérieurement décliné en dénigrement du Japon (années 1980-90).

En 1908, Charles Foleÿ publie Kowa la mystérieuse chez Pierre Lafitte, rapidement traduit en anglais, l'histoire d'une cité secrète souterraine aux mains des Asiates qui y ont asservi des milliers d’AméricainsKowa la mystérieuse, résumé du livre.. Émile Driant entame la publication d'une trilogie à succès, L'Invasion jaune, qui imagine un général japonais allié à la Chine, financé par des juifs américains, envahissant l'Europe continentale par la Russie, alors que le Royaume-Uni reste neutre. Magazine français très populaire, Je sais tout fait sa une le sur . En 1912, Charles Maurras fait écho à des craintes d’invasion asiatique exprimées par le poète Maurice AngelierMaurice Tournier, « Les jaunes : un mot-fantasme à la fin du 19ème siècle », Des mots sur la grève, Lyon, ENS Éditions, 2002, — sur OpenEdition.. Ce thème est repris implicitement dans la bande dessinée Le Secret de l'Espadon (1946-1948), où un « Empire jaune » conquiert le monde avant d'être défait par Blake et Mortimer et des Indiens musulmans.

Conflit russo-japonais La guerre russo-japonaise est la « première guerre du » et passionne les opinions nationales de à Anatole France y consacre par exemple de nombreuses des pages de son roman Sur la pierre blanche, Calmann-Levy, Paris, 1905. « Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées. » Ou cet autre passage faisant allusion au « péril jaune ». « Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au monde. Mais on voit d'étranges retours des choses; et la force, seul juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus. Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace. S'il existe, qui l'a créé ? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus chercher les Russes. Ce ne sont pas les Jaunes qui sont venus chercher les Blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc ».. Les progrès techniques, le télégraphe, l’envoi de correspondants de presse ainsi que la présence d’observateurs européens permettent une importante « couverture » des « événements » malgré la censure militaire à laquelle sont parfois confrontés les journalistes« Nos lecteurs savent avec quel soin le Petit Journal s'attache à les renseigner aussi exactement que possible sur les graves événements qui, depuis trois mois, se déroulent là-bas à lieues, à l'autre bout du monde. Dès le début des opérations russo-japonaises, les lecteurs du Petit Journal ont pu lire dans ses colonnes maintes dépêches importantes émanant de ses envoyés spéciaux et suivre les correspondances d'un vif intérêt qui sont adressées par eux. Le Petit Journal a pris toutes ses dispositions pour ne pas s'en rapporter exclusivement aux informations souvent tendancieuses des agences et pour contrôler toutes les nouvelles. Outre ses correspondants particuliers installés depuis longtemps un peu partout, outre les télégrammes de source étrangère qu'il s'est mis en mesure de recevoir, le Petit Journal a, aussitôt que les hostilités apparurent inévitables, envoyé en Extrême-Orient plusieurs rédacteurs spéciaux aptes, par leur connaissance du théâtre des événements et par des études spéciales, à suivre les belligérants et à lui fournir sur les faits dont ils seraient les témoins des appréciations originales et personnelles. Ce sont : à Saint-Pétersbourg, M. Aujar de Buzancy, qui, grâce à ses relations, reçoit le meilleur accueil dans tous les milieux russes ; au Japon, M. Villetard de Laguérie, l'écrivain bien connu, qui, déjà, en 1894, suivit les péripéties de la guerre sino-japonaise ; à Vladivostok, M. Noël ; enfin, en Mandchourie, M. Louis Darnet. Quel que soit l'événement qui se produise sur l'un de ces points ou à proximité, le Petit Journal est ainsi en mesure d'en rendre compte à ses lecteurs, immédiatement, et de la façon la plus exacte, quand, toutefois, la censure russe ou japonaise ne s'en mêle pas ». Le Petit Journal illustré du 15 mai 1904, sous le titre « Les événements d'Extrême-Orient, l'envoyé spécial du " Petit Journal " en Mandchourie » accompagnant une illustration représentant Louis Darnet..

La rhétorique du « péril jaune » est examinée dans un article de Patrick Beillevaire. à travers la manière dont la presse couvre ce conflit alors que l’opinion française est en grande majorité favorable à la Russie. « L’anéantissement de la flotte russe dans le détroit de Tsushima les 27 et allait s’inscrire durablement dans les mémoires de l’Occident. Le temps n’est plus à s’interroger sur « l’aptitude des Japonais à la civilisation occidentale », sur leur capacité à s’approprier « toute une civilisation longuement élaborée par des peuples d’une autre race ». Désormais, il faudra compter avec un nouveau prétendant au partage de l’Asie ». La rhétorique employée par les quotidiens à gros tirages de l’époque, Le Matin, Le Temps ou Le Siècle mais également Le Petit Parisien et Le Petit Journal qui couvrent le conflit est assez révélatrice d’une « myopie » dénoncée à l’époque par exemple par un Louis Aubert. Le Siècle du rend ainsi compte de l’attaque « surprise » du Japon sur la Russie : « Le Japon, c’est un peuple enfant. Maintenant qu’il a ces jouets-colosses (cuirassés), il n’est pas assez raisonnable, il n’est pas assez vieux pour ne pas les essayer. Il veut savoir comment on s’en sert. Il est comme le « gosse » à qui on a acheté un chemin de fer : il faut absolument qu’il fasse marcher son chemin de fer ». Puis, le : « Orgueil et goût de la guerre ont pu être pour quelque chose dans la conduite du Japon. On ne manquera pas de représenter les Japonais comme des perturbateurs de l’ordre public et de la paix, qu’ils sont incontestablement, comme des barbares, qu’ils sont restés, malgré les emprunts faits à l’Europe civilisée ».