Le nouvel épique italien (New Italian Epic) est une définition proposée par l’écrivain italien Wu Ming 1 (Roberto Bui) pour circonscrire un ensemble d’œuvres littéraires écrites en Italie par différents auteurs – dont le collectif Wu Ming lui-même – à partir de 1993 et depuis la fin de la “Première République”.

La définition Ce corpus de livres est décrit comme un ensemble de romans – en grande partie de romans historiques, mais pas seulement – et d’autres textes littéraires, qui auraient en commun diverses caractéristiques stylistiques, des thématiques récurrentes et une nature foncièrement allégorique. Il s’agirait d’un genre particulier de roman méta-historique, avec des traits spécifiques liés au contexte italienCfr. C. Boscolo, "Scardinare il Postmoderno. Etica e metastoria nel New Italian Epic", www.carmillaonline.com, 29/04/2008..

La définition a été élaborée par Wu Ming 1 en , au cours des travaux de “Up Close & Personal”, un séminaire sur la littérature italienne contemporaine à l’Université McGill de Montréal.

Les mois suivants l’auteur a reproposé et discuté l’expression au cours de débats dans d’autres universités nord-américaines, dont le Massachusetts Institute of Technology de Cambridge, au cours du programme d’études comparatives sur les médias dirigé par Henry JenkinsCfr. La section podcast du Comparative Media Studies Program, MIT, Cambridge, MA.

C’est à partir de ces interventions que l’auteur a rédigé l’essai New Italian Epic. Mémorandum 1993-2008 : Littérature narrative, point de vue oblique, retour vers le futur, écrit et publié sur le net au printemps de la même annéeTexte de l’essai publié sur le site Carmilla on line, appelé aussi "memorandum sur le New Italian Epic". Durant l’année 2008, l’expression a connu un vaste écho sur la toile, dans des colloques et des conférences, dans les journaux, dans la presse spécialisée et dans les émissions de radioPour une vision globale du débat sur la toile, cf. la section "New Italian Epic" sur le site carmillaonline.com ; des articles sur le New Italian Epic ont été publiés dans différents quotidiens ainsi que dans des revues littéraires comme Atelier, Tabard et Materiali; L’émission de Radio 3 "Fahrenheit" a consacré deux débats sur ce sujet les 14/05/2008 et 11/06/2008..

L’expression “New Italian Epic” en langue anglaiseL’auteur en a expliqué la raison dans une interview : "en anglais, parce que je m’adressais à un auditoire hétérogène et multinational, et aussi parce que cela amène l’idée du détachement minimum nécessaire pour comprendre ce qui se passe dans la culture italienne. Il faut sortir un peu de soi, du champ perceptif habituel et partagé, et prendre de la hauteur (même s’il ne s’agit que d’une petite colline), pour voir le fourmillement de personnes, de choses, d’informations.” Interview pour la revue “Loop: culture, linguaggi e conflitti dentro l'apocalisse”, n.0, décembre 2008 a aussi été proposée par Wu Ming 1 en Italie. Parfois on utilise l’acronyme NIELa déclinaison la plus commune de l’acronyme est au masculin (“le NIE”), mais elle est aussi parfois utilisée au féminin (la NIE”). Dans la presse italienne et dans certaines publications françaises on trouve différentes références au NIE comme “Nouvelle épique italienne”, ou bien “nouvelle écriture épique”.

À la fin de l’été 2008, Wu Ming 1 a mis en ligne une version du mémorandum estampillée “2.0”, c’est-à-dire annotée et davantage développée, avec des réponses à certaines critiques et des approfondissements des points les plus controversés. Une version ultérieurement enrichie et mise à jour (la “3.0”) a été publiée sur papier en , dans la collection Stile Libero de Einaudi.

Le “mémorandum” Le mémorandum a été pensé comme une “proposition ouverte, une esquisse de littérature comparée, un recueil de notes à garder sous les yeux, en mémoire et à utiliser”Cf. Introduction à l’édition 2.0 de New Italian Epic, septembre 2008, . et il propose de décrire de manière schématique un ensemble d’œuvres écrites en Italie durant les quinze dernières années (1993-2008), en cherchant des liens de parenté inattendus ou, à l’inverse, en rompant des liens trop souvent tenus pour acquisCfr. Le paragraphe "La nébuleuse", in New Italian Epic., cit., de la version en format pdf..

Le mémorandum a aussi été décritPaolo Di Stefano, « Ecco il manifesto della 'Nuova Epica' », Corriere della sera, 13 mai 2008, p.38. comme un manifeste littéraire, en vertu du fait qu’il propose un classement. Selon l’auteur et d’autres participants au débatCfr. apostille III (Œuvres), New Italian Epic, cit., de la version en format pdf ; G. Pispisa, Riflessioni sul New Italian Epic, carmillaonline.com, ; M. Amici, Il fronte davanti agli occhi, intervention à la conférence "The Italian Perspective on Metahistorical Fiction : The New Italian Epic", Institute of Germanic and Romance Studies, University of London, UK, 2 octobre 2008., il s’agit d’un document en forme de fascicules qui n’annonce pas un mouvement d’auteurs, mais décrit a posteriori un dialogue entre des livres déjà existants, en rapportant dans leurs grandes lignes les caractéristiques d’une série d’œuvres qui se positionnent au-delà du Postmodernisme.

Caractéristiques du New italian Epic La liste des caractéristiques du NIE établie dans le mémorandum contient sept occurrences, qui sont précédées par un préambule qui pose le cadre conceptuel. Ce préambule évoque des spécificités historiques et géographiques : dans cette partie du mémorandum l’auteur décrit dans ses grandes lignes le contexte social et culturel qui a vu émerger ces œuvres et auquel elles font référence de manière explicite ou allégorique.

Les sept caractéristiques repérées par Wu Ming 1 sont : Le refus du ton détaché et “froidement ironique” qui prédomine dans le roman postmoderne”Les œuvres du New Italian Epic ne manquent pas d’humour, mais elles rejettent le ton détaché et froidement ironique typique du pastiche postmoderniste. C’est [...] cette forme particulière d’ironie dont je remarque l’abus qui perdure : l’ironie forcée, voilée et privée d’affectivité, typique du postmodernisme dans sa phase terminale.” New Italian Epic 2.0, septembre 2008, .. Cette première caractéristique est définie dans le mémorandum comme condition sine qua non. Le point de vue oblique ou le hasard de la perspective. L’expérimentation de points de vue inhabituels et inattendus. Le regard qui s’agrandit parfois de manière vertigineuse en incluant l’extrahumain comme partie intégrante de la narration. Selon Wu Ming 1, une motivation éthique et politique soutiendrait ces expérimentations« L’adoption de points de vue "inusités", si elle est motivée et si elle n’est pas réduite à un simple jeu, constitue une prise de position éthique inévitable. Nous sommes intoxiqués par l’adoption de points de vue normaux, prescrits, mis au point pour nous par l’idéologie des dominants. Il faut impérativement se dépurer, chercher à voir le monde de différentes façons, en se surprenant soi-même. » New Italian Epic 2.0, septembre 2008, .. La complexité narrative liée à une attitude “pop” qui est souvent à l’origine du succès auprès du public. Selon Wu Ming 1, malgré leur complexité structurelle et thématique, beaucoup de ces romans sont devenus des best sellers. Par exemple Q de Luther Blissett, Romanzo criminale de Giancarlo De Cataldo, L’ottava vibrazione de Carlo Lucarelli, et surtout Gomorra de Roberto Saviano. La narration d’histoires alternatives et “d’uchronies potentielles”. Ces narrations offrent une issue qui diverge de la réalité historique. L’expérimentation linguistique dissimulée qui vise à subvertir “de l’intérieur” le registre de la prose« Il y a beaucoup d’expérimentation stylistique et linguistique au sein du NIE, mais dans la plupart des cas elle est “canalisée” dans le récit, elle améliore la narration. Il y a ceux qui font des vers, ceux qui inventent des idiomes et des idiolectes, ceux qui fracturent la syntaxe, ceux qui utilisent de manière obsessionnelle des figures rhétoriques désuètes [...] ceux qui “amputent” certains éléments que l’on retient indispensables à tort (par exemple les pronoms personnels compléments). Mais tout cela correspond à des exigences expressives précises, et n’a pas pour but de créer “la belle page”, ou la phrase qui crierait au monde “regardez comme je suis bien écrite!” Wu Ming 1, interview pour la revue Loop, cit.. Les objets narratifs non identifiés (appelés aussi UNO, Unidentified Narrative Objects). Beaucoup de textes du corpus examiné non seulement n'entreraient dans aucun genre littéraire prédéfini, mais ils agrandiraient les frontières du domaine littéraire en englobant des éléments textuels qui produisent des effets “perturbants”. Parmi les livres cités dans le memorandum, Asce di guerra de Wu Ming, Sappiano le mie parole di sangue de Babsi Jones et le déjà cité Gomorra« Il s’agit de livres qui aujourd’hui apparaissent perturbants, et en apparence extérieurs ou excentrique par rapport à l’idée consolidée du roman, mais que nous appellerons probablement et sans retenue “romans” dans le futur. Aujourd’hui on a beaucoup de pudeur à appeler “roman” Gomorra, d’une part parce qu’on a peur de lui enlever de sa puissance testimoniale et de dénonciation, d’autre part parce que comme roman... on dirait qu’il ne fonctionne pas, on ne sait ni où il commence ni où il finit, on ne sait pas comment le prendre, il y a des éléments journalistiques et des éléments littéraires, mais qu’est qui est journalistique, et qu’est-ce qui est littéraire ? Je pense que cette pudeur et ces balbutiements disparaitront avec le temps. », Wu Ming 1, interview pour la revue Loop, cit.. La communauté et la transmédialité. Les textes du NIE ont comme caractéristique de souvent constituer des textes de base pour la création de dérivés de la part de la communauté des fans. Les dérivés ou spin-off sont souvent présents sur la toile, et concernent les différents médias (film, téléfilm, série télé, bande dessinée, jeu vidéo, composition musicale, site internet). À cette liste, des interventions d’autres écrivains et chercheursCf. Par exemple comment le sociologue Claudio Coletta décrit et traite la figure du "Survivant" dans les œuvres du NIE : C. Coletta, Storie di sopravvissuti, carmillaonline.com, 10 décembre 2008. ainsi que des thématiques constantes présentes dans les textes du NIE se sont ajoutées dans la version 2.0 du mémorandum. Par exemple la “mort du Vieux” : de nombreux livres de la “nébuleuse” décrivent les conséquences de la disparition d’un père fondateur, d’une figure de référence qui représentait un monde aujourd’hui entré en crise ou qui a construit un monde mais n’a pas préparé ses successeurs à en gérer la crise. Une coïncidence a voulu que dans plusieurs livres ce personnage soit appelé par la simple antonomase “le Vieux”. Selon Wu Ming 1, le NIE construit sur ce mythologèmeUn terme utilisé par le mythologue Károly Kerényi : un mythologème est une « accumulation » de « matériaux mythiques », un ensemble de récits connus autour d’un thème qui s’est formé dans le temps, un sujet, un récit-type. Un tel matériau est modelé de nouveau sans cesse, re-raconté, modifié, en littérature, dans le monde du spectacle, dans la vie quotidienne. une grande allégorie de la phase historique actuellecfr. Wu Ming 1, New Italian Epic 2.0, cit.; Wu Ming 1, “Noi dobbiamo essere i genitori”, intervention all'IGRS de l’University of London, 2 octobre 2008..

Dans le mémorandum une réflexion sur l’allégorie suit le catalogue des caractéristiques du NIE. Elle débouche sur une exhortation à imaginer le futur et l’extinction de l’espèce humaine avec une approche que l’auteur définit “écocentrique” et décrit comme un “recours systématique” à la figure rhétorique du pathos fallacieux, c’est-à-dire l’attribution à des objets et des organismes dépourvus de conscience, de pensées et d’émotions semblables à celles des êtres humains.

Le débat dans les médias en 2008