Jacques Copeau, né le à Paris et mort le à Beaune, est une personnalité d'importance majeure dans le monde intellectuel et artistique français de la première moitié du , principalement dans le domaine du théâtre.
Critique de théâtre pour plusieurs journaux parisiens, il participe à la création de La Nouvelle Revue française en 1908, avec des amis écrivains comme André Gide et Jean Schlumberger. Il fonde le théâtre du Vieux-Colombier en 1913, qu'il dirige pendant plusieurs années, puis monte une école d'art dramatique en réaction à l'enseignement prodigué au Conservatoire.
Le théâtre français du est marqué par la pensée de Copeau. Albert Camus déclare ainsi : « Dans l'histoire du théâtre français, il y a deux périodes : avant et après Copeau ».
Biographie Jeunesse Jacques Copeau naît le au 76 de la rue du Faubourg-Saint-Denis (). Enfant de la bourgeoisie industrielle, d'une famille de fabricants et commerçants en mercerie (son père possède notamment une usine à Raucourt dans les Ardennes), il grandit à Paris et suit sa scolarité dans les meilleures écoles. Au lycée Condorcet, il est un élève doué mais irrégulier : déjà très grand lecteur et amateur de théâtre, il échoue au baccalauréat et redouble sa classe de philosophie.
C'est en 1896, dans cette période de préparation au baccalauréat, qu'il rencontre Agnès Thomsen (1872-1950), jeune Danoise de sept ans son aînée, qui était en séjour à Paris pour perfectionner sa connaissance du français. Leur première rencontre date du ; ils tombent amoureux. Copeau, encore lycéen, n'a que . Agnès devient la compagne de toute sa vie.
Très jeune, Jacques Copeau se sent une vocation d'écrivain : sa première pièce de théâtre, Brouillard du matin, est une comédie en trois actes qui sera jouée le au Nouveau Théâtre pour la fête de l'association des élèves du lycée Condorcet. L'ancien président de la République française, Casimir-Perier le félicite pour son travail, et le dramaturge Georges de Porto-Riche l'introduit dans le milieu intellectuel parisien.
Après le baccalauréat, Copeau entame des études de philosophie à la Sorbonne, mais le théâtre et sa cour à Agnès lui laissent peu de temps pour étudier et il n'obtient pas sa licence. Contre l'avis de sa mère, il épouse Agnès en à Copenhague. Leur premier enfant, Marie-Hélène (appelée Maiène), nait le suivant.
En , la jeune famille rentre en France où Copeau prend les fonctions de directeur de l'usine familiale à Raucourt. En 1903, Copeau rencontre André Gide pour la première fois : c'est le début d'une amitié qui dure jusqu'à la fin comme en témoigne leur correspondanceCorrespondance Gide - Copeau" éditions Gallimard. Tout en vivant à Angecourt dans les Ardennes, Copeau fréquente le milieu intellectuel parisien au sein duquel il se fait un nom comme critique. Il est curieux de tout (musique, peinture...), et boulimique de lectures : il s'intéresse à toutes les formes de production artistique de ses contemporains.
De retour à Paris en 1905, Copeau poursuit son métier de critique dramatique, s'intéressant notamment à Une maison de poupée d'Ibsen ou La Joconde de Gabriele D'Annunzio. Mi-avril naît sa deuxième fille, Edwige (appelée Édi). En , il est engagé à la galerie de Georges Petit pour organiser des expositions et rédiger les catalogues. Il y reste jusqu'en . Pendant cette période, il continue à écrire des chroniques théâtrales dans L'Ermitage, Le Théâtre entre 1905 et 1914, et La Grande Revue, de 1907 à 1910.
La Nouvelle Revue française Grâce à la vente de l'usine de Raucourt, il acquiert une indépendance financière qui lui permet d'exercer ses activités littéraires. En , il fonde avec André Gide, Jean Schlumberger, Henri Ghéon, André Ruyters et Marcel Drouin, la Nouvelle Revue française (NRF), publication qui devient l'un des principaux arbitres du goût littéraire en France. « Libéré », comme il le dit, de ses fonctions à la galerie et des soucis de gestion de l'usine de Raucourt, Copeau se concentre sur son travail à la NRF. Il dirige la revue en 1912 et 1913 et y publie ses critiques théâtrales.
Au fil de ses écrits, il construit sa réflexion sur une rénovation dramatique. En , il décrit la corruption du théâtre commercial et dénonce, dans un long article sur « Le Métier au théâtre », l'abandon de toute idée de création, la facilité et la vulgarité qui dominent sur la scène contemporaine. Deux ans plus tard, il réfléchit dans les mêmes colonnes, à la fonction de critique dramatique, accusant ses collègues de conforter la médiocrité de la production dramatique par complaisance et manque d'exigence« I.3 À la conquête du champ littéraire », M. N. Koffeman-Bijman, Entre Classicisme et Modernité : La Nouvelle Revue Française dans le champ littéraire de la Belle Époque, Thèse à l'Université d'Utrecht, 2003 . Face au théâtre de boulevard commercial, et au cabotinage des acteurs, la nécessité de rénover la scène française s'est progressivement imposée à Copeau, nourrissant en partie ses critiques dramatiques. Il considère que le réalisme de la fin du empêche la bonne compréhension du texte et un réel travail sur les personnages. Pour lui, même la vénérable Comédie-Française est en proie à cette artificialité, qu'il considère comme un réel obstacle à la création artistique. Il veut développer un théâtre dépouillé, privilégiant le texte.
En 1910, il achète le Limon, propriété de Seine-et-Marne, loin des distractions de Paris. Il travaille inlassablement avec son ami d'école, Jean Croué, sur une adaptation des Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski qu'il achève fin 1910. Il est alors prêt à devenir non seulement critique mais aussi praticien. La pièce, mise en scène le sous la direction de Jacques Rouché au théâtre des Arts, reçoit des critiques favorables, en particulier en faveur de Charles Dullin, dans le rôle de Smerdiakov. Une deuxième représentation en octobre suivant, avec Louis Jouvet dans le rôle du père Zossima, confirme l'accueil bienveillant de la critique.
Le Vieux-Colombier Animé par ses idéaux, soutenu par ses amis de la Revue, encouragé par le succès critique de ses premières mises en scène, Jacques Copeau décide de s'engager dans la création d'un théâtre. Il lance au printemps 1913, dans les colonnes de la NRF, un appel « à la jeunesse, aux gens lettrés et à tous pour une rénovation dramatiqueL’Appel de Jacques Copeau en 1913 pour la création d’un nouveau théâtre, Gallica, Bibliothèque nationale de France ».
Dans la même revue, en septembre, il publie Un Essai de rénovation dramatique : le théâtre du Vieux ColombierNRF, septembre 1913. Au printemps 1913, il organise dans l'appartement montmartrois de Charles Dullin les auditions et constitue une troupe parmi laquelle on compte Blanche Albane, Jane Loury, Roger Karl, Jean Villard (dit Gilles), Suzanne Bing et Louis Jouvet (qui commence comme régisseur). Durant l'été, il les réunit au "Limon" pour leur exposer son approche du texte de théâtre et leur inculquer les techniques de jeu, comme l'improvisation et le mouvement, avec l'objectif de leur faire désapprendre les trucs du théâtre commercial et les techniques du Conservatoire. De son côté, Copeau doit apprendre à travailler avec des comédiens professionnels.
Sa vision du théâtre est bien précise, en rupture avec les productions divertissantes de son temps, ainsi que l'écrit la critique de théâtre Fabienne Pascaud : « Le théâtre prôné par Copeau est à l'opposé de celui qui se pratique sur les scènes parisiennes, qu'il conspue à l'excès. [...] Sa rage s'est accumulée contre les théâtres de divertissement trop commerciaux, où les acteurs multiplient effets, trucs et tics. Partout le bluff, la surenchère de toute sorte et l'exhibitionnisme de toute nature parasitant un art qui se meurt... partout veulerie, désordre, indiscipline, ignorance et sottise, dédain du créateur, haine de la beauté ; une pratique de plus en plus folle et vaine, une critique de plus en plus consentante, un goût du public de plus en plus égaré… Copeau est un indigné. Et le clame. Il faut faire table rase. Pour retrouver santé et vie, le théâtre réformé devra repousser tout ce qui est vicié dans sa forme, dans son fond, dans son esprit, dans ses mœurs. Il faut retrouver, à tout niveau — technique, administratif, artistique —, les vertus d'honnêteté, de simplicité, de sincérité. Alors seulement pourront s'épanouir l'humanité, la vérité, essentielles à l'art dramatique. »
1913. Première saison du Vieux-Colombier Il ouvre, le suivant, le théâtre du Vieux-Colombier dans l'Athénée-Saint-Germain, sur la rive gauche, quartier du savoir, à l'opposé de la rive droite des boulevards. Là, dans le prolongement des expériences naturalistes et symbolistes d’Antoine, Fort, Lugné-Poe et Rouché, il applique sa vision d'un théâtre moderne, exigeant et bon marché grâce aux abonnements, d'un lieu de diffusion et de création, d'une offre diversifiée alliant nouvelles créations et pièces classiques avec trois productions hebdomadaires, et d'une mise en scène épurée et poétique. La première représentation, le , est celle d’Une femme tuée par la douceur, de Thomas Heywood Walter R. Volbach: Jacques Copeau, Appia's finest disciple in Educational Theatre Journal Vol. 17, , Octobre 1965, ; pp. 206-214, qui ne convainc pas le public. Puis, durant la première saison sont présentés des œuvres de Molière (L'Amour médecin, L'Avare, La Jalousie du barbouillé), Shakespeare (La Nuit des rois), Alfred de Musset (Barberine) et celles de jeunes écrivains tels Jean Schlumberger (Les Fils Louverné) et Roger Martin du Gard. Ces pièces rencontrent davantage le succès, relevant le talent des acteurs (notamment Dullin dans le rôle d'Harpagon, et de la troupe dans La Jalousie du barbouillé) et la modernité d'une mise en scène dépouillée. Copeau monte également L’Échange de Paul Claudel, traitant de façon poétique de la relation entre conjoints, offrant à Dullin une nouvelle démonstration de son talent d'interprétation de même qu'à Copeau, qui compose l'un des rôles principaux avec inspiration. Les Frères Karamazov est à nouveau présenté avec Dullin en Smerdiakov, Jouvet en Feodor et Copeau en Ivan.
La troupe, épuisée mais poussée par le succès artistique et parfois critique, conclut la saison par La Nuit des rois qui entre dans la légende par sa préparation et sa mise-en-scène, Copeau et Jouvet travaillant durant quarante-huit heures d'affilée à l'éclairage, Duncan Grant courant après les acteurs pour les dernières retouches aux costumes juste avant le lever de rideau. Avec Jouvet en Sir Andrew Aguecheek, Suzanne Bing en Viola, Blanche Albane en Olivia et Romain Bouquet en Sir Toby Belch, avec une mise en scène d'une saisissante simplicité, la pièce fait appel à l'imagination du public comme jamais depuis le théâtre des Arts de Paul Fort. Acclamé par le public et la critique, le public fait la queue pour y assisterMaurice Kurtz, Jacques Copeau. Biographie d'un théâtre, Paris, Nagel (coll. Arts), 1950, mais la troupe part en tournée en Alsace. Le pari de Copeau a payé. Le théâtre du Vieux-Colombier a imprimé sa marque par l'application des principes de son Appel, à travers l'affirmation esthétique d'un théâtre comme véritable art, et pas simplement spectacle. Par les efforts de chacun, la troupe a également prouvé que même avec des moyens limités, allier exigence artistique et succès tant critique et populaire est possible.
1914. Déclaration de la guerre et annulation des représentations