Germaine Krull, née le à Wilda-Poznań (ville polonaise alors dépendante de l’Empire allemand) et morte le à Wetzlar (Allemagne), est une photographe d’origine allemande, figure essentielle du mouvement de la Nouvelle Vision photographique.

Sa notoriété s’est essentiellement construite à Paris dans les années à , notamment avec la publication de son portfolio Métal, reçu comme un manifeste de la Nouvelle Photographie et associé par la critique au constructivisme de László Moholy-Nagy. Engagée dans l’aventure du magazine VU, premier grand hebdomadaire illustré français, elle contribue aussi à inventer le reportage photographique moderne en compagnie notamment d’André Kertész et d’Éli Lotar. Elle a également un rôle pionnier dans le domaine du livre photographique.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle rejoint Brazzaville afin de se mettre au service de la France libre. Elle y crée un service photographique et réalise des reportages de propagande. Correspondante de guerre, elle suit le débarquement des Alliés de Naples à Strasbourg, arrive en Allemagne au moment de la libération du camp de concentration de Vaihingen et part ensuite pour l’Asie du Sud-Est, de Saigon à Bangkok.

À la fin de son contrat de reporter, elle décide de rester à Bangkok où elle dirige de à l’hôtel Oriental, dont elle fait un des plus réputés d’Asie. Parallèlement, elle entreprend de photographier le patrimoine bouddhique de Thaïlande et de Birmanie. Avec André Malraux, elle fait le projet, inabouti, d’un ouvrage sur l'Asie dans la collection L’univers de formes des éditions Gallimard. En , elle part en Inde, réalise Tibetans in India, livre sur les Tibétains réfugiés en Inde, et s’installe au nord de l’Inde, près de Dehradun, au sein de la communauté bouddhique de Sakya Trizin. Elle quitte l’Inde en et vit chez sœur à Wetzlar jusqu’à sa mort.

Biographie Enfance Germaine Krull est née le à Wilda, l’un des districts de Poznań. La ville est alors dans l’Empire allemand, avant de redevenir polonaise en . Son enfance et son adolescence sont marquées par l’errance géographique de sa famille au gré des expériences professionnelles malheureuses de son père ingénieur-inventeur. Après Poznań, la famille vit en Bosnie, à Paris, à Montreux, puis dans une campagne isolée entre Graz et Pettau (aujourd’hui en Slovénie), à Vienne, en Suisse, et enfin en Bavière. En , ses parents se séparent et sa mère gère une pension de famille à Munich. Son père, libre penseur et athée virulent, hostile à l’école, a pris en charge lui-même l’éducation de sa fille. Du fait de cette formation lacunaire , elle est refusée à l’université de Munich. Les seules possibilités qui lui restent à Munich sont une école de reliure ou le (Centre d'enseignement et d'expérimentation en photographie, chimigraphie, phototypie et gravure)..

Études et engagement politique C’est donc à la suite de ce choix par défaut, , que Germaine Krull intègre l’école de photographie de Munich en . Elle obtient en ou un diplôme de maître photographe. Elle ouvre son premier studio de photographie à Munich, contribue à un premier livre de nus., et réalise des portraits de facture pictorialiste.

Elle se mêle au bouillonnement intellectuel, artistique et politique du quartier de Schwabing, , elle se passionne pour la théosophie et le bouddhisme. Elle se lie d’amitié avec Max Horkheimer et Fritz Pollock futurs fondateurs de l'Institut de recherche sociale () de Francfort-sur-le-Main et alors proches des courants spartakistes. Introduite dans le cercle des intellectuels de l’opposition elle rencontre Kurt Eisner, secrétaire du Parti social-démocrate indépendant d'Allemagne (USPD) ainsi qu’Ernst Toller, militant socialiste révolutionnaire. Durant les dernières semaines de la guerre, son atelier devient un lieu de rencontre de militants anarchistes, communistes russes ou sociaux démocrates.

Le , elle marche aux côtés de Kurt et Else Eisner et de Toller lors du rassemblement de masse sur la Theresienwiese, manifestation exigeant la fin de la guerre. C'est le point de départ de la révolution de novembre en Bavière et de l’avènement de la République libre de Bavière dont Eisner devient ministre président. Après l'assassinat d'Eisner le , une éphémère République soviétique de Bavière parvient au pouvoir. Son écrasement le s'accompagne d'une féroce répression des militants d'extrême-gauche par les contre-révolutionnaires. Krull aide , correspondant en Allemagne du Comité central du Parti bolchevique et membre de la République des conseils de Bavière à fuir en Autriche, mais ils sont arrêtés. Elle va ensuite plaider sa cause à Berlin auprès de Paul Levi, dirigeant du KPD, puis à Budapest auprès des dirigeants de la République soviétique de Hongrie, afin qu’il soit échangé par le pouvoir russe avec un otage allemand (Akselrod, jugé à Munich, est condamné à de prison mais rentre en Russie un an après). Emprisonnée ensuite un temps, Krull passe en jugement en et obtient un non lieu pour manque de preuves. N’ayant pas la nationalité bavaroise, elle est expulsée de l'État de Bavière.

Elle accepte un emploi de photographe à Düsseldorf, puis s’installe à Berlin où elle poursuit son engagement politique. En elle se rend en Russie avec Kurt Adler (Samuel Levit), d’abord à Saint-Pétersbourg au moment de l'écrasement de la révolte des marins de Kronstadt : . Le but de Krull et d'Adler est d'assister à Moscou au congrès de la internationale pour y faire valoir l’expérience des soviets munichois. Au lendemain de la prise de parole d'Adler, considérés comme opposants, ils sont arrêtés par la Tchéka. Incarcérée à la Loubianka, Krull subit un simulacre d’exécution. Trahie par Adler, elle est finalement expulsée. Elle contracte le typhus dans le convoi de retour et rentre début de à Berlin. Ses amis Max Horkheimer et Fritz Pollock ainsi que la veuve d'Eisner vont accompagner sa longue convalescence.

À Berlin, elle s’associe ensuite avec Gretel et Kurt Hübschmann (Kurt Hutton (en)) qui tiennent un studio photographique qu'Hübschmann lui cède par la suite. Ils y réalisent des portraits, des photos de mode et, plus rarement des photos de presse. Durant ces années berlinoises, le travail personnel de Germaine Krull tend à s’affranchir de l’esthétique pictorialiste enseignée par son école de photographie. Elle réalise des nus mettant parfois en scène des relations lesbiennes ; Berlin lui inspire ses premières photographies de rue et ses premières prises de vue de la vie moderne : ..

Elle fréquente les dadaïstes berlinois et les expressionnistes. Introduite par Hübschmann dans un cercle d’amis néerlandais, elle se lie au futur documentariste Joris Ivens et rencontre l’écrivain anarchiste Arthur Lehning, directeur de la revue néerlandaise i10. Elle découvre dans cette revue les œuvres du photographe constructiviste László Moholy-Nagy. En 1925, elle s’établit aux Pays-Bas avec Ivens. Elle collabore aux revues i-10 et De Filmliga (nl) (créée en 1927). Lors de leurs promenades dans les ports de Rotterdam et d’Amsterdam, Ivens effectue des repérages pour son film De Brug (« Le Pont ») pendant que Krull réalise ses premières photographies de fragments d’architecture métallique. C’est un cap décisif pour la suite de son œuvre. .

Les années parisiennes C'est à Paris que Germaine Krull se fait connaître en tant qu'artiste et photographe d'avant-garde, grâce à son portfolio Métal, considéré comme l'une des plus importantes publications photographiques des années 1920.

Les « fers » et le portfolio Métal Elle s’installe à Paris à la fin de , ouvre un studio avec le photographe de mode Luigi Diaz et travaille pour des grands couturiers tels que Paul Poiret, Lucien Lelong ainsi que pour Sonia Delaunay.. Elle se lie d’amitié avec le couple Sonia et Robert Delaunay, qui lui fait connaître le milieu artistique parisien, et rencontre Éli Lotar, qu’elle forme à la prise de vue et au tirage. Parallèlement aux travaux de commande qu’elle considère comme purement alimentaires, elle cherche à faire connaître les photographies qu’elle nomme ses « fers », une série commencée lors des promenades avec Joris Ivens sur les quais de Rotterdam et d’Amsterdam et poursuivie à Paris, Saint-Ouen, Saint-Malo, Marseille. Ces images de structures métalliques, fragments de ponts transbordeurs ou de machineries de la tour Eiffel, aux cadrages audacieux, souvent en contre-plongée, déconnectées d’une vision réaliste, élaborent dès - le vocabulaire visuel de la modernité photographique.. Robert Delaunay l’encourage à les faire connaître. Mais lorsqu’elle les montre à la Société française de photographie et de cinématographie, bastion du pictorialisme, elle s’entend dire qu’elle ne sait pas tenir d’aplomb son appareil photographique. En revanche, Lucien Vogel, le créateur et directeur du magazine VU, qui lui commande des photographies de la tour Eiffel, trouve que ses images ne sont jamais assez penchées.

Ses « fers » sont exposés à Paris au Premier salon indépendant de la photographie, en mai-. Ils font ensuite l’objet d’une publication par les éditions Calavas, sous la forme d’un portfolio de 64 planches intitulé Métal, préfacé par Florent Fels, journaliste, écrivain d’art et fervent soutien de la jeune photographie. L'ouvrage a un impact immédiat dans les milieux de la Nouvelle Photographie et auprès des magazines artistiques progressistes. Il apparaît comme le manifeste du courant artistique Nouvelle Vision, dans la lignée du livre de László Moholy-Nagy (« Peinture. Photographie. Film ») publié en . Il est considéré comme l'un plus important livre photographique jamais réalisé.

Le succès de Métal apporte à Germaine Krull jusqu’en de nombreuses commandes, notamment d'Électricité de Paris, ses , ou des constructeurs automobiles Citroën et Peugeot. Il est aussi à l’origine de son engagement au sein du magazine VU.

Le photojournalisme Le radicalisme de Métal demeure très singulier dans l’œuvre de Germaine Krull. Son activité de reporter-photographe pour le magazine VU l’amène à se passionner pour d’autres thématiques.

VU, premier grand hebdomadaire illustré français, pacifiste et antifasciste, est lancé en par Lucien Vogel, qui s’entoure de jeunes auteurs avant-gardistes et de jeunes photographes tels que Eli Lotar, André Kertész – et Germaine Krull, à qui il passe commande dès le premier numéro. Lucien Vogel place la photographie au cœur de son projet éditorial. C'est à VU que s'invente le métier de reporter-photographe, facilité par l'évolution technique. Des appareils plus légers et lumineux que les chambres sur pied des photographes de presse, dont l’Icarette de KrullL'. Krull l'utilise probablement depuis ses années hollandaises. En 1931 Krull se le fait voler et le remplace à regret par un Contax et un Rolleiflex., permettent des prises de vues spontanées et proches du sujet. VU innove aussi en matière de mise en page grâce à l'impression en rotogravure, permettant des montages dynamiques et des doubles pages en rupture avec les colonnes rigides des journaux de l’époque. Le site du musée Nicéphore Niépce permet de consulter l’ensemble des magazines VU...

Krull dit dans son autobiographie que Lucien Vogel l’a lancée . Son terrain de prédilection c’est le Paris populaire et marginal devenu sujet photographique sous l’influence d’Eugène Atget, considéré comme le père fondateur de la photographie moderne. Atget est exposé de façon posthume en au premier salon indépendant de la photographie, dont Vogel est l’un des commissaires, et fait l’ouverture d’une série d’articles de la revue L'Art vivant, publiés à partir de janvier sous le titre La photographie est-elle un art ?, dont les autres articles sont consacrés à Krull, Kertész, Lotar, Man Ray. Pierre Mac Orlan, ardent défenseur de l’avant-garde photographique et théoricien du fantastique social, associe le à celui d'Atget (ainsi qu'à celui de Francis Carco).

VU connaît un grand succès. Selon Krull,