Gertrude von Le Fort (née le à Minden (Royaume de Prusse) et morte le à Oberstdorf (Bavière) est une femme de lettres allemande et une figure du Renouveau catholique.

Née dans la petite aristocratie mecklembourgeoise de l'Empire et élevée dans une tradition calviniste, elle commence une carrière de poétesse et de conteuse conventionnelle tout en se formant au néokantisme de l' quand, à la suite de la « » qu'a été la Première Guerre mondiale, elle s’installe en Bavière et se convertit au catholicisme sous l'influence du jésuite Erich Przywara, directeur spirituel d'Edith Stein. Proche du Parti du centre, elle mène alors, à l'imitation d'Edith Stein qui se destine au Carmel, une série de conférences. Elle y appelle à une autre réponse que le nazisme et à la reconstruction nationale dans l'unité religieuse mais a peu d'audience. « Émigrée intérieure » durant la seconde Guerre mondiale, elle donne après-guerre figure au statut nouveau d'auteur féminin de langue allemande, tout en défendant au sein de la société industrielle de la République fédérale un mode de vie qui préserve la spiritualité et ses fondements chrétiens.

Restée célibataire, elle aura produit, outre des poèmes mystiques et des contes paraboliques basés sur des faits historiques, six romans et rédigé quatre essais théologiques traitant de la foi dans un monde suicidaire et du statut de la femme dans une société technicienne indifférentialiste. Sa nouvelle La Dernière à l'échafaud, tirée de la Relation du Martyre des Seize Carmélites de Compiègne, a inspiré le film Le Dialogue des carmélites et l'opéra Dialogues des carmélites.

Biographie Freiin (1876-1898) vignette|gauche|Rue du vignoble, à Minden. Gertrude von Le Fort naît quinze maisons plus haut, au numéro 30. Gertrud Auguste Lina Elsbeth Mathilde Petrea von Le Fort est la fille aînée du baron Lothar von , un hobereau calviniste descendant d'un frère du Genevois François Le Fort et de valdéistesBernd Kettern, « Le Fort », in Dictionnaire biographique et bibliographique religieux, vol. IV, , Bautz, Herzberg am Harz, 1992 . de Coni. Sa mère Elsbeth Karoline von Wedel-Parlow, descendait de la branche aînée des de la maison de SteinhöfelAnnuaire de la noblesse allemande, vol. I, , W. T. Bruer, Berlin, 1896.. Sa grand mère paternelle est une Medem« Ahnenliste Gertrud von le Fort », in Gertrud-von-le-Fort-Archiv, Literaturgesellschaft Gertrud von le Fort e. V., Ofterschwang, 2006.. Sa grand-mère maternelle est la fille d'Andreas Friedrich Bauer, fondateur des presses König & Bauer. Sa sœur Élisabeth naît le « Gertrud von le Fort Biografie », in Gertrud-von-le-Fort-Archiv, Literaturgesellschaft Gertrud von le Fort e. V., Ofterschwang, 2006.. Elle a sept ans et demi quand sa mère met au monde un petit Stéphane. Deux mois plus tard, à l'automne 1884, la famille quitte Minden et la Westphalie pour Coblence, chef-lieu de la province de Rhénanie où le père, major de l'Armée impériale allemande, est affecté. Là, les enfants bénéficient pendant quatre ans d'une préceptrice, auprès de laquelle la petite Gertrude prend goût à s'essayer à la poésie.

Pour sa retraite, le colonel Lothar von Le Fort est nommé en 1888 commissaire aux affaires de police. Il prend son poste à l'automne 1889 à Hildesheim, dans le Hanovre annexé à la Prusse depuis 1866. C'est là qu'à quatorze ans, Gertrude est inscrite pour deux années à l'école publique puis, le , qu'elle fait sa confirmation, en l'église paroissiale . Avec quelques autres élèves, elle s'initie au théâtre sur la scène de l'école. Ses vacances se passent sur les terres familiales, principalement Boek sur MüritzAxel Thiessenhusen, « Manoir de Boek », in www.gutshaeuser.de, Stralsund, [s.d.], domaine sis sur le territoire de la commune de Rechlin, dans le Sud du Mecklembourg, et acquis par la famille en 1841, mais aussi , Parlow, près de Friedrichswalde, et Misdroy, qui est une station balnéaire de la Baltique. Une partie du temps y est consacrée à l'étude des archives familiales et des traditions familiales. C'est aussi en 1893, que les revues et Jeune Alsace publient certains des poèmes de Gertrude von Le Fort, mais l'adolescente, qui a manqué beaucoup de cours pour des raisons de santé, ne passe pas son baccalauréat.

En avril et , elle découvre Vienne puis l'Italie, Venise, Florence, Gênes, Saint Marguerite de Ligurie, Vérone. Le retour se fait à Halberstadt, dans la province de Saxe, où le commissaire Le Fort est muté, mais dès l'année suivante celui ci, à la faveur de l'avènement au trône de Frédéric François IV succédant à Frédéric François III, entre au service du Grand duché de Mecklembourg, à Ludwigslust, qui est la résidence du prince et a l'avantage de n'être qu'à une centaine de kilomètres de celle que les Le Fort ont à Boek sur Müritz.

Poétesse et conteuse étudiante (1899-1913) Sa version des Souliers rouges, conte d'autrefois parue en 1897 dans une revue destinée aux mères de familles et intitulée CérémoniesGerta von Stark, « Die roten Schuhe. Eine Geschichte aus alter Zeit. », in Feierstunden, vol. X, n° 17, 1897., vaut à Gertrude von Le Fort de signer deux ans plus tard un contrat avec les Éditions Wiemann, maison brémoise qui confie à un sous traitant la publication de son Jacomino, un portrait du pape Alexandre Borgia vu par les yeux du personnage d'un camérier allemand, blond et protestant. Elle en reçoit quarante marks. Suivent poèmes patriotiques et histoires romantiques empreintes de morale religieuse, toutes centrées sur un personnage féminin. Ses récits, toujours à la forme subjective, se déroulent dans un contexte catholique, tels que la Ville sainte ou des nones. Ils illustrent un souci de tenue dans la langue et traduisent un conformisme de classeAleksandra Chylewska-Tölle, Die romantische Tradition und das Frühwerk Gertrud von le Forts », in Studia Germanica Posnaniensia, , de l'université Adam Mickiewicz, Posnan, 2011 ..

vignette|Le monastère d'Oberzell près de Wurtzbourg, où la mère de Gertrude von Le Fort ne manque jamais de faire étape et l'emmener sur la tombe de son grand pèreHeinz Otremba, Würzburger Porträts, , Echter, Wurtzbourg, 1982.. Le , son père, âgé de soixante et onze ans, meurt. La jeune femme s'essaie au journalisme en publiant trois articles dans la presse féminine, tous sur des personnages historiques féminins« Marie Antoinette en ses jours de bonheur ».« Figures féminines dans la vie de Schiller », in Journal du dimanche des femmes d'Allemagne, n° 32, , 1905.« Tragédies de femmes à la Tower », in Journal du dimanche des femmes d'Allemagne, n° 12, , 1906.. Elle fait des séjours à Berchtesgaden et voyage en famille, à travers l'Italie en 1904, au Tyrol en . Son séjour à Rome, où elle séjourne seule du au , sera déterminantAleksandra Chylewska-Tölle, « Gertrud von Le Fort über ihre Konversion », in GuL, n° 81/2, , Echter, Cologne, 2008.. À l'été 1908, elle s'inscrit pour un semestre à l'université de Heidelberg. Faute de baccalauréat, elle le fait en auditeur libre. Elle suit les cours d'Ernst Troeltsch, philosophe des religions dont la Doctrine, œuvre posthume, sera tirée en 1925E. Troeltsch, préf. Martha Troeltsch, Glaubenslehre. Nach Heidelberger Vorlesungen aus den Jahren 1911 und 1912., Duncker & Humblot, Leipzig, 1925, 395 p.,rééd. intro. Jakob Klapwijk, Scientia, Aalen, 1981, 384 p. ,trad. B. Reymond, Traité du croire : une dogmatique., Coll. Références théologiques , Van Dieren, Paris, 2014, 389 p. . des notes de l'étudiante. Elle assiste aussi aux cours de théologie protestante que donne le professeur , qui l'a un temps hébergée.

Après un troisième séjour à Rome, en 1909, elle renouvelle à l'automne 1910 l'expérience universitaire, qui se prolonge jusqu'au printemps 1913. Outre Ernst Troeltsch, elle a pour enseignants le professeur démocrate d'économie sociale et l'historien Hermann Oncken, deux futures figures de la République de Weimar, mais aussi l'historien des traditions populaires , les historiens de l'art , spécialiste de Rembrandt, et Henry Thode, spécialiste de la Renaissance italienne et de Wagner, le professeur de littérature Max von Waldberg, le philosophe néokantien et fondateur de l'école de Baden Wilhelm Windelband. Un an plus tard, après un quatrième séjour à Rome, ces cinq semestres sont complétés par un sixième à l'université de Marbourg, où elle assiste aux conférences du promoteur du néokantisme Hermann Cohen.

En , elle prend des vacances dans le Tyrol italien, au , qui a été transformé en hôtel par l'éditeur antisémite Julius Friedrich Lehmann et le député chrétien social Michael Mayr comme un symbole pour défendre la cause de la et de ses revendications pangermanistes. À son retour, elle accomplit un septième et dernier semestre, de nouveau à Heidelberg, au cours duquel elle fait la connaissance de Marianne Weber, Friedrich Gundolf, Stefan George, animateur d'un symboliste et antinationaliste, ainsi que de Karl Jaspers. Elle est très impressionnée par les leçons de celui ci sur Kierkegaard.

Effondrement d'un monde et ruine familiale (1914-1922) Quand la guerre éclate, en , Gertrude von Le Fort est une femme de 37 ans. Elle s'engage comme aide-soignante dans les trains-hôpitaux de la Croix-Rouge. En , elle se réfugie avec sa famille, alors installée à Ludwigslust, à Boek sur Müritz. Elle retrouve à Berlin Ernst Troeltsch, dont elle suit de nouveaux les cours à l'université Frédéric Guillaume durant l'année 1915 1916.

Sa mère meurt le à l'âge de soixante seize ans. Elle commence l'année suivante la publication de poèmes patriotiques, qui seront rassemblés en 1932 sous le titre Hymnes à l'Allemagne. Comme en réponse à la terreur répandue par les hommesRoswitha Goslich, « Orientierungssuche im Zeitalter der Angst. Gertrud von le Forts Weg zur Mystik. », in Germanistische Texte und Studien, n° 71, , Hildesheim, 2003., elle s'engage en 1920, à l'âge de quarante quatre ans, dans une écriture mystique, poésie et roman, qui aboutira à ses deux œuvres majeures, les Hymnes à l’Église et, sur une base élaborée dès 1909 à son retour de Rome, .

Un fidéicommis constitue son frère en unique héritier du domaine familial. En , Stéphane von Le Fort mène à Waren, de l'autre côté du lac Müritz, les opérations du putsch dit de Kapp, qui échoue à renverser la jeune république. Fugitif, il est, au terme d'un procès, exproprié en 1922.

Conversion (1923-1926) Gertrude von le Fort fait alors l'acquisition d'une maison à Baierbrunn, village à l'écart de Munich, qui est la capitale de la catholique Bavière, une autre Allemagne que son quasi-prussien Mecklembourg familial. En 1923, elle rencontre Theodor Haecker, future figure de l' « émigration intérieure », s'interroge sur les divisions du christianisme et en 1924 fait la connaissance d'Ida Maria Bauer. Celle ci est déléguée aux questions féminine auprès du Secrétaire général du Parti du centre allemand, Deutsche Zentrumpartei ou , et membre du Bureau d'administration du Conseil consultatif féminin, Reichsfrauenbeirats Vorstand ou -Vorstand, qui réunit au sein du même parti et autour de la présidente Hedvige Dransfeld les adhérentes de l'Association des femmes catholiques allemandes. Avec cette catholique proche du chancelier Wilhelm Marx et engagée pour la cause des femmes, une amitié durable se noue.

C'est alors qu'elle entre dans la voie du Renouveau catholique & R. Luckscheiter, Moderne und Antimoderne. Der Renouveau catholique und die deutsche Literatur. Beiträge des Heidelberger Colloquiums vom 12. bis 16. September 2006., , Fribourg-en-Brisgau, 2008., mouvement littéraire qui sera particulièrement illustrée en France par le rescapé de la Grande guerre Georges Bernanos, en publiant un cycle de chants mystiques, Hymnes à l'Église. En un dialogue entre les aspirations de l'âme et les réponses patristiques, elle y offre sa poésie comme l'acte inventant la vie au-delà de la seule conformation aux règles morales et conduisant à Dieu, ses hymnes comme des pierres pour construire l’Église militante.