Charles de Beistegui, né Carlos de Beistegui e Yturbe le à Paris et mort le à Montfort-l'Amaury (Yvelines), est un décorateur et collectionneur d'art français.
Petit-fils de propriétaires de mines d'argent mexicaines d'origine basque, qui furent obligés de fuir ce pays après l'échec du règne éphémère de l'empereur Maximilien en 1867, il était à la tête d'une importante fortune, et eut une occupation essentielle tout au long de son existence : la mettre en scène.
Il est le quasi-homonyme de son oncle Carlos de Beistegui (1863-1953), également grand collectionneur d'œuvres d'art et donateur en 1942 d'une importante collection de peintures au musée du Louvre.
Biographie thumb|upright=1.3|Montfort-l'Amaury : le château de Groussay.
Charles de Beistegui est le fils de Juan Antonio de Beistegui, ancien ministre plénipotentiaire de la République mexicaine à Madrid, et de María Dolores de Yturbe ; son prénom à l'État-civil est bien Charles et non CarlosIl est déclaré à l'État civil du de Paris comme Charles Michel de Beistegui. ; ses amis le désigneront sous le diminutif anglo-saxon de « Charly »« On avait coutume de l'appeler "Charlie" pour faire plus chic » : Roger Peyrefitte, Propos secrets, Albin Michel, 1977, .. Son grand-père avait fait fortune au Mexique dans les mines d'argentArmelle Héliot, « Les grands bals de l'après-guerre : munificence et charité bien ordonnée », Le Figaro, 29-30 juillet 2017, p. 19..
Né au domicile de ses parents, à Paris, 57, avenue d'Iena, Charles de Beistegui fait ses études au collège d'Eton et s'apprêtait à les continuer à l’université de Cambridge quand éclata la Première Guerre mondiale. Il revint alors chez ses parents, et partagea sa jeunesse entre Madrid, Biarritz et Paris, où sa famille possède un hôtel particulier donnant sur l’Esplanade des Invalides.
Charles de Beistegui s'intéresse d’abord à l'architecture moderne, en commandant en 1929 à Le Corbusier la construction d'un appartement au sommet d'un immeuble situé sur les Champs-Élysées. Cet appartement n'était pas destiné à être habité, mais à servir de cadre à des fêtes.
Beistegui conçoit lui-même le décor des pièces de réception et des terrasses. Il souhaite des cheminées baroques, des commodes rococo, des sièges Napoléon III, des statues et des lustres vénitiens qui contrastent avec la sobriété des espaces corbuséens, en se donnant la vocation de susciter des présences extraordinaires, comme les éléments hétéroclites d’un rêve. Cette décoration « surréaliste » marque son époque et le décor de l'hôtel du marquis de La Chesnaye dans La Règle du jeu.
Bientôt lassé par cet appartement, Beistegui en tira cette conclusion : « L'homme qui pense moderne est démodé »Charles de Beistegui, dans une interview publiée dans le journal américain Harper's Bazaar paru en juillet 1946. La citation a été reprise dans Connaissance des arts, , mai 1952,.. À la recherche d’un architecte qui épouserait ses vues, il le trouve en la personne d’Emilio Terry. Il projette alors, sinon d’édifier un château, du moins de faire l’acquisition d’un bâtiment ancien qu'il pourrait réaménager de fond en comble : ce fut le château de Groussay à Montfort-l'Amaury, aux environs de Paris, acheté en 1938. Beistegui y conçoit une sorte de maison de famille idéale, en empruntant aussi bien à l'Italie, à la Russie, à la France, à l'Angleterre du , avec cette nostalgie cosmopolite qui lui est particulière. Son art de la composition et son soin du détail peuvent se comparer à ceux d'un metteur en scène de théâtre ou de cinéma. Christian Bérard s’en inspire, à son tour, en créant le décor du film de Jean Cocteau, L'Aigle à deux têtesPropos extrait du film de Patrick Mimouni, "Don Carlos de Beistegui", Arte, 1989..
Témoin, Roger Peyrefitte rappelle que Roger Peyrefitte, Propos secrets, Albin Michel, tome 1, ..
Il fit réaliser par Alexandre Serebriakoff une série d'aquarelles représentant les aménagements du château de Groussay, et "le bal du siècle" au palais Labia, qui furent réunies en deux albums en 1956; deux d'entre elles - de dimensions différentes - représentant d'une part sa chambre (présumée) au palais Labia (1947), d'autre part le théâtre de Grousssay (1956), figurèrent à une vente aux enchères publiques à Versailles le (la 1ère est reproduite dans "La Gazette Drouot" n°20 et 21, des 23 et 30/05/2025).
Beistegui voulait obstinément se « souvenir » dans un monde où l'amnésie devenait la norme. Il acquit le palais Labia avec la volonté de rendre vie à une civilisation européenne détruite par deux guerres successives et par une conception radicale de la modernité. C’est pourquoi la restauration du palais et l’apothéose du bal qui l’inaugura en 1951, programment une manière de « plan Marshall »Propos mentionné dans le film de Patrick Mimouni intitulé Don Carlos de Beistegui, produit par Arte en 1989. à une échelle imaginaire et ludique. Là encore, l’événement marque durablement son époque. Il suggère à Alfred Hitchcock la scène du bal costumé de To Catch a Thief (La Main au collet) et à Orson Welles une autre scène de bal dans Dossier secret.
Victime de plusieurs attaques cérébrales et handicapé, de Beistegui vend son palais vénitien en 1964 pour se replier à Groussay. Néanmoins, quelques mois avant sa mort en au château de Groussay, il projette encore de donner une dernière fête dans son château, qu'il avait fait agrandir, notamment d'un théâtre, et parsemer son parc de « folies ». Le sculpteur Constantin Papachristopoulos, dit Costi, collaborateur du décorateur Emilio Terry, réalisa notamment le théâtre interne et, dans le parc, le "théâtre de verdure" avec cinq statues inspirées de la commedia dell'arte, et une "tente tartare".
, Beistegui ne cessa jamais de créer des décors et d’en faire la signature de son style de vie.
Il est également l'auteur de la décoration de l'hôtel particulier où résidait sa famille, rue de Constantine, à Paris, ainsi que de la bibliothèque de l’ambassade de Grande-Bretagne, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à Paris.
Le « Bal du siècle » thumb|upright=1.1| Venise : le palais Labia sur la Campo San Geremia.
Le , Beistegui donne au palais Labia, célèbre pour ses fresques de Tiepolo, le fameux bal costumé connu depuis sous le nom de « Bal du siècle ».
La soirée, l'une des plus fastueuses de l'après-guerre, réunit environ invités costumés, dont Orson Welles, Salvador et Gala Dalí, Alexis de Redé, le marquis de Cuevas, Barbara Hutton, Leonor Fini, l'Aga Khan, etc. Cependant, Winston Churchill déclina l'invitation.
Robert DoisneauLe reportage du bal Beistegui par Robert Doisneau (sous contrat avec le magazine de mode Vogue de 1949 à 1952) est mentionné dans le livre de Peter Hamilton, trad. de l'anglais par S. Monod, Robert Doisneau. La vie d'un photographe, Hoëbeke, Paris, 1995., Cecil Beaton et André Ostier furent les photographes de la soirée.
Jacqueline de Ribes y apparaît dans une robe blanche de style XVIIIe créée par elle-même, pour elle et deux amies de sa mère.
Le sculpteur grec Constantin Papachristopoulos dit Costi participa à la décoration du palais et à l'organisation du bal. Le peintre Alexandre Serebriakoff a peint une série d’aquarelles représentant différents moments du bal (cf."Connaissance des Arts" n°627- , p 77); certains costumes étaient l'œuvre de Salvador Dalí, de Christian Dior, de Nina Ricci, de Jacques Fath et de Pierre Cardin, alors débutant ; une photographie du bal par Robert Doisneau a été publiée dans "Vogue" puis dans l'ouvrage Robert Doisneau (Filipacchi, 1984).
Le prince Jean-Louis de Faucigny-LucingeJean-Louis de Faucigny-Lucinge, Fêtes mémorables, bals costumés, 1922-1972, Herscher, Paris, 1986, p. 85. écrivit en se remémorant l'événement :
Jean CocteauJean Cocteau, Le Passé défini, journal, 1951-1952, Gallimard, 1983, tome I, p. 35-36 s'est également intéressé à l'évènement :
Paul MorandPaul Morand, « Venise, avril 1964 » dans Venises, Gallimard, 1971, p. 167, qui avait été invité au bal, évoque l'œuvre de Beistegui dans Venises :
Deborah Devonshire :
"(...) avec Andrew (Cavendish, 11ème duc de Devonshire, son époux) je fus assez chanceuse pour y être conviée. Je me souviens de Jacques Fath (qui) portait une coiffe en plumes d'autruche plus grande que lui; Daisy Fellowes apparut déguisée en "allégorie de l'Amérique au XVIIIème siècle" d'après la fresque de Tiepolo qui orne le mur de l'escalier de la résidence du prince-évêque de Wurzburg (...) son page avait été teint en marron de la tête aux pieds. Sa robe était une immense corolle de mousseline de soie - flots de tissu avec ce motif léopard qui allait devenir à la mode et qui fait toujours fureur (...). Au palais une fresque de Tiepolo représente (Marc-) Antoine et Cléopâtre (...) notre hôte décida que Diana Cooper aurait le rôle (...). Beistegui offrit du vin, de la nourriture et des divertissements aux citoyens de Venise sur le campo devant le palais (...) un Français de noble extraction s'amusa énormément au milieu de cette foule escaladant des mâts pour décrocher des poulets et des jambons" (Les humeurs d'une châtelaine anglaise - 2001, pages 242 à 244 de l'édition de poche Payot et Rivages de 2007).
Adrien Goetz, historien d'art:
"Ce soir il ouvrait au monde son chef-d'oeuvre, son palais restauré avec une fantaisie absolue (...) ce soir il inventerait un style". ("Qui se souvient du bal du siècle ?" dans Intrigue à Venise 2012, pages 218 à 229).
La vente du palais En 1964, Charles de Beistegui vendit le palais Labia à la RAI, qui y installa son siège régional. Maurice RheimsMaurice Rheims, Haute Curiosité, Robert Laffont, 1975, p. 337 et 342, qui fut chargé de la vente aux enchères publiques du mobilier rassemblé par Beistegui dans le palais vénitien, en , l'évoque ainsi :
Deux grands tableaux de Zugno en provenant ont été remontés dans la galerie d'entrée du Palais Brandolini à Venise. ("L'Œil du décorateur - Les plus belles demeures d'Europe...", tome II, Julliard, 1968, , reprod.)
Témoignage plus littéraire, celui de Paul MorandPaul Morand, op. cit, p. 169 et 170 dans Venises, pour qui le bal marqua la fin d'une époque :
À propos du personnage thumb|right|Chapelle de la famille Beistégui au cimetière de Passy, où il est inhumé. Le faste de Charles de Beistegui et la théâtralisation de son mode de vie provoquèrent l'admiration, la fascination, l'envie, la rivalité et parfois les critiques venimeuses de ses contemporains.
Notes et références
Bibliographie Ouvrages généraux Cecil Beaton, The Glass of Fashion, Weidenfeld & Nicolson (London, 1954, et éd. Cassell, London, 1954); traduit en français par Denise Bourdet sous le titre : Cinquante ans d'élégances et d'art de vivre, préface de Christian Dior (Amiot-Dumont, Paris, 1954). Jean-Louis de Faucigny-Lucinge, Fêtes mémorables, bals costumés, 1922-1972 (Herscher, Paris, 1986); Patrick Mauriès, Alexandre Serebriakoff, portraitiste d'intérieurs, Franco Maria Ricci (FMR), 1990); Paul Morand, Venises (Gallimard, 1971). Thomas Pennequin, Charles de Beistegui le prince des esthètes, 2023, Paris, Tallandier, 224 pages, . Jean-Louis Remilleux, Groussay. Château, fabriques et familiers de Charles de Beistegui (Albin Michel, 2007); et Maurice Rheims, Haute Curiosité (Robert Laffont, Paris, 1975); José Luis de Vilallonga, Gold Gotha (Seuil, Paris, 1972);
Articles (dans l’ordre des dates de parution) Roger Baschet, « À la recherche d'un décor nouveau », (interview de Charles de Beisegui) (Plaisir de France , , ); « The Chateau de Groussay : The talk of the artistic world of Paris in the country house of M. Charles de Beistegui shown in paintings by Serebriakoff » (Harper's Bazaar, ); « Entretien avec Charles de Beistegui » (Connaissance des arts , , , article non signé comme souvent à cette époque); Collectif, « Le nouveau théâtre de M. Charles de Beistegui à Groussay » (Connaissance des arts, , );