Le siège de l'Alcazar de Tolède est un épisode de la Guerre civile espagnole qui opposa les forces républicaines aux insurgés du coup d'État militaire des 17 et . Cette bataille fut l’un des combats les plus symboliques de la guerre. Elle vit s’opposer dans la ville de Tolède des miliciens fidèles au gouvernement de la République aux militaires insurgés contre ce même gouvernement. Ces derniers furent forcés de se réfugier dans l'Alcazar de Tolède, siège de l'Académie d'infanterie, de cavalerie et d’intendance, avec leurs familles.

Le siège de l'Alcazar commença au lendemain du coup d'État, le , et dura jusqu'à l'arrivée des troupes africaines du général nationaliste José Enrique Varela à Tolède, le , venu pour libérer les assiégés. Lorsque le général Franco entra dans la ville le lendemain, il n’en restait qu'un champ de ruines. L'Alcazar, reconstruit après la guerre, est devenu un musée et un centre administratif de l'armée espagnole.

Contexte Depuis la nouvelle du coup d'État, , on se battait dans Tolède, mais la supériorité numérique des troupes loyales au gouvernement du général Riquelme et de la milice leur donnait l'avantage. Le gouverneur militaire de la province de Tolède, le colonel José MoscardóJosé Moscardó est alors âgé de 58 ans. Il est gouverneur militaire, mais également directeur de l'École centrale de gymnastique de l'armée de Tolède., se rangea du côté des insurgés, sans rendre sa décision immédiatement publique. Aux ordres du gouvernement qui, les 19 et , lui demandait d'envoyer rapidement à Madrid des armes, des munitions et des produits pharmaceutiques qui étaient en dépôt à Tolède, il répondit par le silence.

Finalement, le , à du matin, le capitaine de l'académie militaire lut sur la place du Zocodover, au centre de la ville, une proclamation d'« état de guerre ». Il ordonnait l'arrestation des . Mais, craignant l'arrivée de miliciens qui, partis de Madrid, s'approchaient, Moscardó décida de s'enfermer le dans l'Alcazar de Tolède, qui hébergeait alors l'École des cadets, avec quelques centaines de civils et de militaires. Il n’eut cependant pas le temps de mettre à l'abri sa propre épouse, qui s'était réfugiée chez un ami à la campagne, et deux de ses fils.

Forces en présence Forces nationalistes Le colonel Moscardó avait eu le temps d’emmagasiner des réserves avant de s'enfermer dans l'Alcazar. On y avait ainsi réuni , , 38 mitrailleuses et fusils-mitrailleurs et un mortier. Pour ravitailler les assiégés, on disposait de blé et de conserves, en quantités suffisantes au prix d'un sévère rationnement. L'eau était prélevée dans les citernes, mais elle fut rationnée à raison d'un litre par personne et par jour pour la boisson, la lessive et la toilette.

Moscardó était entouré de 847 gardes civils, de 185 officiers et élèves de l'École de gymnastique, de 85 phalangistes et militants d'extrême droite et de 6 cadets de l'École militaire (qui, à cette époque de l'année, était en vacances). Ces militaires étaient accompagnés de 600 femmes et enfants, pour la plupart parents des assiégés, ou d'autres Tolédans, 200 « notables », 3 sœurs de la Charité et leur supérieure, mère Josepha, ainsi que deux médecins de l'armée et un chirurgien-major.

Le colonel avait également séquestré le gouverneur civil, Manuel Gonzalez Lopez, . Il y avait donc en tout quelque enfermées dans l'Alcazar, véritable dédale de chambres, de salles communes, de galeries et de souterrains abrité par des murailles de d'épaisseur.

Les écuries contenaient encore 177 chevaux et 30 mulets. Leur nombre diminua graduellement, les animaux servant de viande de boucherie : au jour de la délivrance, il n'en restait plus que 10. Faute de sel, on saupoudrait les quartiers de viande avec du salpêtre gratté sur les mursGeorges Imann-Gigandet, « L'épopée de l'Alcazar », Historia hors-série n° 22, 1971, p. 96-105..

Forces républicaines Les troupes républicaines étaient composées d'environ chargés de tenir la province de Tolède. Issus des milices confédérales de la CNT et de la FAI ou des milices de l'UGT, ils étaient équipés de plusieurs pièces d'artillerie, de quelques voitures blindées et de quelques chars. L'aviation républicaine les appuya en menant des missions de reconnaissance et en bombardant l'Alcazar à trente-cinq reprises.

Combats Affaire Luis Moscardó (22-23 juillet) Le , les républicains contrôlaient la plus grande partie de la ville de Tolède. Ils cherchèrent tout d'abord à obtenir la reddition des défenseurs de l'alcazar : les ministres de l'Éducation et de la Guerre, puis le général Riquelme, téléphonèrent tour à tour au colonel Moscardó, sans succès. Le , Candido Cabello, chef des milices, aurait appelé par téléphone Moscardó et l'aurait menacé de fusiller son fils de dix-sept ans, Luis, fait prisonnier le matin même. Moscardó ayant refusé de céder au chantage, les Républicains auraient exécuté Luis MoscardóLa conversation téléphonique est ainsi relatée par Henri Massis et Robert Brasillach, personnalités du milieu littéraire français qui avaient pris clairement parti en faveur du camp nationaliste :

(Robert Brasillach et Henri Massis, Les Cadets de l'alcazar, Plon, 1936, )..

C'est le journaliste pro-communiste américain Herbert Matthews qui, en 1957, a le premier contesté ce récitHerbert Matthews, The Yoke and the Arrows, Éd. George Braziller, New York, 1957.. Cette version de l'histoire présente effectivement une similitude étonnante avec la légende du d'Alonso Pérez de Guzman (1256-1309), dit Guzman el Bueno, qui sacrifia aussi la vie de son fils, devant les murs de la forteresse de Tarifa assiégée par les musulmans au temps de la Reconquista. Nombre d'historiens, dont Vilanova, Nourry et Preston, ont ultérieurement abondé dans le sens de Matthews. Le journaliste et polémiste de gauche Herbert Southworth s'efforce de démontrer que la mort de Luis n'avait rien à voir avec le siège de l'Alcazar : Luis Moscardó aurait été exécuté le à la puerta del Cambrón avec 80 autres prisonniers, en représailles d'un raid aérienHerbert Southworth, El mito de la Cruzada de Franco, Éd. Plaza & Janés, Barcelone, 2008, ..

Toutefois, plusieurs historiens ont rassemblé des éléments plaidant en faveur de la réalité de la conversation téléphonique. Alfonso Bullón de Mendoza et Luis Eugenio TogoresAlfonso Bullon de Mendoza et Luis Eugenio Togores Sanchez, El Alcázar de Toledo. Final de una polémica, Madrid, 1997. affirment qu’elle a eu plusieurs témoins, du côté de Moscardó comme du côté de Cabello. De fait, dans son Histoire de la guerre d'Espagne Hugh Thomas soutient la thèse de la réalité de la conversation tout en en donnant une version moins sensationnaliste que celle répandue à l’époqueHugh Thomas, La guerre d'Espagne, édition définitive, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1985, p. 254 et p. 804 note 23.. Bartolomé Bennassar estime lui aussi que l'entretien téléphonique entre José et Luis Moscardó a eu lieu., après l’avoir considéré jusqu’en 1995 comme « une pieuse légende », note 1..

La ligne téléphonique n’aurait pas été coupée, mais seuls les miliciens occupant le central téléphonique de Tolède et en auraient eu le contrôle.

Assauts et résistance (23 juillet-8 septembre) right|300px|thumb|Chronologie de la destruction de l'alcazar de Tolède.

Au fil des jours, Moscardó fut peu à peu supplanté par le colonel de la Garde civile Pedro Romero Bassart. Bien que la nourriture fût rare, il y avait de l'eau et des munitions. Les provisions furent même augmentées grâce à une razzia menée dans un grenier voisin, d'où furent rapportés deux mille sacs de blé. Du pain et de la viande de cheval composeront l'ordinaire de la garnison.

Les assiégés continuèrent même à avoir des loisirs. Ainsi, des dactylographes composaient quotidiennement le journal des assiégés, El Alcázar, simples feuillets tapés à la machine qui contenaient des reproductions de communiqués transmis par la radio, des listes de morts et de blessés ou des nouvelles de l'activité intérieure. Le , El Alcázar affichait le programme du lendemain, fête nationale de l'Assomption. Le , dans l'abri souterrain, les enfants purent applaudir le Cirque Alcázar.

L'effectif des attaquants républicains oscillait entre et . Il y avait parmi eux beaucoup de « touristes » de la guerre venus de Madrid pour passer l'après-midi. Les offensives républicaines furent, tout au long du mois d'août, constamment repoussées.

Pendant ce temps, les défenseurs de l'Alcazar acquéraient un grand renom. Tandis qu'ils continuaient de résister, plusieurs autres foyers de résistance nationalistes cédaient : la caserne de Loyola à San Sebastian se rendit le , les gardes civils d'Albacete furent écrasés le et la caserne des officiers de Valencia fut prise d'assaut le . Le retentissement de la résistance de l'Alcazar incita Franco à reporter l'offensive contre Madrid pour libérer les assiégés : le , la défaite de l'armée républicaine à Calzada de Oropesa permit à la colonne du colonel Juan Yague, remplacée ensuite par celle du général José Enrique Varela, de marcher sur Tolède. Le , elle s’en trouvait à moins de , à Talavera de la Reina.

Propositions de cessez-le-feu (9-12 septembre) Le , le commandant républicain Vicente Rojo Lluch, ancien professeur de l'Académie d'infanterie, transmit aux assiégés une proposition du gouvernement. Conduit devant Moscardó, il lui proposa d'accorder, en contrepartie de la reddition, la liberté à toutes les femmes et aux enfants et un jugement en conseil de guerre pour les hommes. Moscardó refusa fermement: (Robert Brasillach et Henri Massis, Les Cadets de l'alcazar, Plon, 1936)..

Le , le père Enrique Vazquez Camarrasa, connu pour ses sympathies de gauche, se présenta pour une visite de trois heures. Il célébra la messe, écouta les participants en confession publique et se rendit au chevet des blessés pour leur donner l'absolution et les derniers sacrements. Avant de partir, il renouvela les propositions du commandant Rojo, toujours sans succès : (Robert Brasillach et Henri Massis, Les Cadets de l'alcazar, Plon, 1936)..

Le , c'est l'ambassadeur du Chili en Espagne, José Ramón Gutiérrez, qui chercha à s'entremettre, mais il essuya lui aussi un échec.

Derniers assauts républicains (13-23 septembre) Du 16 au , les républicains entreprirent de mettre un point final à la résistance en creusant des galeries sous les murs d'enceinte afin de poser des mines sous chacune des deux tours jouxtant la cité. On fit évacuer les civils en vue de l'assaut et on invita des correspondants de guerre à venir assister à la chute de l'Alcazar.

Le à l'aube, 86 obus de 15,5 tombèrent sur l'Alcazar. À du matin, la grande tour sud-ouest fut soufflée par l'explosion d'une mine actionnée par Francisco Largo Caballero en personne et s'écroula, mais l’explosion ne causa que peu de pertes chez les combattants. Une deuxième mine placée sous la tour nord-est fit long feu. Près de et parfaitement équipés avec deux chars blindés, un grand char d'assaut, un canon de 75, 16 mitrailleuses et neuf mortiers passèrent à l'attaque. Quatre attaques furent successivement lancées, mais elles furent toutes repoussées par les défenseurs.

Les assauts reprirent le , mais la progression fut lente. À eures du matin, le , les Républicains s'emparèrent par surprise des bâtiments au nord, après avoir envoyé des bombes et des grenades. Repoussés, ils revinrent quelques heures plus tard avec un char. Après 45 minutes, l'assaut se solda par un nouvel échec.

Libération des assiégés (24-29 septembre) thumb|right|200px|José Moscardó, Francisco Franco et Ramón Serrano Súñer à une célébration en 1938.

Le , l'armée franquiste parvint à quelques kilomètres de Tolède. Craignant d'être encerclés, les Républicains commencèrent à abandonner la ville, et l'Alcazar connut une certaine accalmie malgré quelques bombes et quelques tirs isolés. Au soir du , à , les éclaireurs des regulares du général José Enrique Varela entrèrent dans la ville.