Apollonie de Cyrène est un site archéologique situé en Cyrénaïque, en Libye actuelle. Cité fondée par les Grecs, elle devint un centre important du commerce du sud de la Méditerranée comme port de Cyrène, située au sud-ouest.
Géographie, géologie Apollonia se trouve sur la partie la plus au nord de la Cyrénaïque, au milieu d'une baie de de large, orientée est-ouest et faisant face à la partie occidentale de la Crète, située à moins de . La côte constitue une plaine étroite d'environ , avant les premiers escarpements du plateau calcaire de Cyrène. Un ancien cordon de dunes solidifiées en grès forme un relief de quelques mètres parallèle au rivage et constitue un support pour les remparts et l'acropole du port. Dans l'antiquité, un second cordon de grès à plus au nord émergeait des eaux par endroits et formait des baies propices à abriter des bateaux.
La lente subsidence qui touche le littoral cyrénéen a entrainé l'immersion partielle de la cité, dont la partie portuaire se trouve au engloutie sous plusieurs mètres d'eau, jusqu'à de profondeur en certains points. Les plongeurs ont observé sur les blocs de structure des quais des traces de colonies de balanes, petits crustacés qui vivent au niveau de l'alternance d'immersion et de submersion soit au niveau moyen des eaux. En plusieurs points du site, ces traces ont été observées à de profondeur, ce qui donne une idée du mouvement de subsidence depuis l'antiquité. Ce mouvement s'est visiblement ralenti au cours des deux derniers siècles, car le profil actuel du rivage est identique à quelques détails près à celui dessiné sur la carte de 1822 des frères Beechey.
Histoire
La cité n'est guère mentionnée par les auteurs antiques : Diodore de Sicile rapporte la prise de contrôle du port de Cyrène lors de expédition de Thibron (323-322 av. J.-C.), sans donner le nom de ce portDiodore de Sicile, XVIII, 19. L'existence d'Apollonia n'est signalée que par une inscription et une mention du géographe StrabonStrabon, Géographie, XVII, 837. En revanche Synésios de Cyrène, évêque au de la ville voisine Ptolémaïs, ne fait aucune mention de la cité portuaire, que ce soit sous son ancien nom d'Apollonia ou sous le nom de Sozousa qu'elle prit par la suite. Seule la recherche archéologique effectuée sur le site laisse entrevoir quelques étapes de l'histoire d'Apollonia, recherche compliquée par l'immersion d'une partie du site et l'entassement sur le reste de plus de mille ans de couches archéologiques.
Débuts Probable lieu de débarquement des premiers colons grecs entre les , le site offre un mouillage bien abrité grâce à ses deux criques. Les traces archéologiques les plus anciennes découvertes lors de sondages aux niveaux contemporains des débuts de la cité sont rares, un cratère d'époque sub-géométrique, une céramique corinthienne, une autre rhodienne datées du début du .
À ses débuts, le port n'est pas une véritable cité, une polis, mais n'est qu'une simple dépendance de Cyrène. D'après les archéologues, il se compose alors d'une série d'habitats et d'installations échelonnés le long de la côte, entre l'Acropole à l'est et le quartier du stade à l'ouest, sans qu'apparaisse un véritable urbanisme, ni un système de défense commun à l'ensemble de l'agglomération.
Période lagide Cette absence d'ouvrages défensifs explique que l'expédition de Thibron contre Cyrène en 323 av. J.C. soit parvenu à s'emparer du port. Le recours des Cyrénéens à l'aide armée de Ptolémée Ier entraîne la soumission de la Cyrénaïque aux pharaons lagides. Le témoin le plus visible de cette influence est le rempart de protection du port, construit dans la seconde moitié du , selon des dimensions correspondant à la coudée royale égyptienne de . Une autre marque de la domination lagide est découverte fortuitement lors des fouilles sous-marines de 1998 : une grande tête sculptée bien conservée est extraite de déblais de comblement du bassin occidental, et identifiée comme un portrait du pharaon Ptolémée III.
Les rebuts de céramiques et de poteries découverts dans le fond du bassin oriental fournissent des indications sur la répartition des échanges économiques entre le port de Cyrène et le monde méditerranéen au : près de la moitié des fragments proviennent des cités grecques de la mer Égée, dont de nombreuses amphores de Rhodes, un quart sont des fabrications locales provenant de la Cyrénaïque, un sixième ont pour origine la Grande Grèce (Sicile et Italie du sud), pour des importations de vins italiens. En revanche, très peu de vestiges témoignent du trafic avec le port de Naucratis, malgré l'assujettissement de Cyrène à l'Égypte.
Domination romaine Le port de Cyrène ne devient une cité autonome nommée Apollonia que vers la fin de la période hellénistique. Interprétant un passage de PlutarquePlutarque, Vie de Lucullus, 2, André Laronde suggère que la sécession vis-à-vis de Cyrène a été provoquée par l'intervention romaine de Lucullus, envoyé en Cyrénaïque par Sylla en 85 ou 86 av. J.-C.. La Cyrénaïque est intégrée dans l'Empire romain en 74 av. J.-C., et rattachée administrativement à la Crète sous Auguste pour constituer la province romaine de Crète et Cyrénaïque. Comme les autres cités cyrénaïques, Apollonia connaît une période prospère durant le , marquée par le développement de ses monuments publics.
Deux inscriptions grecques (IG, II, 2, 3306 et 3407) révèlent qu'Apollonia consacre à Athènes une statue à Hadrien puis une autre à Eleusis en l'honneur de Marc-Aurèle. Dans la première inscription, Apollonia nomme Hadrien avec le titre honorifique d'oikiste (fondateur). Ces témoignages sont de probables marques de reconnaissance de faveurs impérialesLaronde, Cyrène et la Libye historique, Libikai Historiai, 1987, Paris, ; .
Antiquité tardive À une date non connue, vers le milieu du , la cité remplace Ptolémaïs comme capitale de la province de Libya Seconde, et prend le nom de Sôzousa, « ville du Sauveur », en remplacement d'Apollonia, évocation de l'Apollon de l'oracle de Delphes inadmissible pour les chrétiens. Cette promotion voit un regain de construction, avec plusieurs églises et un palais considéré comme la résidence du dux, commandant militaire de la province. La future impératrice byzantine, Théodora y aurait résidé en 518 lorsqu'elle était la compagne du gouverneur de la province de Pentapole, un certain Hékébolos Cesaretti, 2003, VI, p112. L'enceinte est renforcée par son mari Justinien Ier, mais n'empêche pas Sôzousa, abandonnée par sa garnison, de passer sous la domination arabe en 643.
Des indices archéologiques trouvés sur le site prouvent que l'activité de la cité et ses relations avec le reste de l'empire byzantin ont perduré quelque temps après la conquête arabe : un solidus de Constant II (641-668) découvert dans la zone submergée du port, une activité d'extraction dans les carrières, la production de céramiques tardives. Néanmoins, la cité finit par être définitivement abandonnée de ses habitants.
Redécouverte et fouilles La Cyrénaïque reste une terre inconnue des Occidentaux pendant des siècles. Une première mission de reconnaissance est menée par la marine anglaise de 1821 à 1822, au cours de laquelle les frères Henry William Beechey et Frederick William Beechey réalisent des relevés du littoral et des principaux sites de Cyrénaïque, dont un plan du rivage d'Apollonia. Une autre mission menée par le niçois Jean-Raymond Pacho entre 1824 et 1825 réalise de nombreuses observations archéologiques et ethniques sur les régions, publiées en 1829. Les relevés des Beechey et de Pacho décrivent le site dans son état du début du et présentent encore pour les archéologues modernes un intérêt documentaire comme situation d'origine avant les fouilles.
vignette|Relevé général du site, vers 1958-1959. L'effort soutenu de recherche archéologique qui accompagne la présence italienne en Libye à partir de 1912 néglige le site d'Apollonia, au détriment de sites plus importants. Plus de mille ans d'occupation continue ont superposé les niveaux archéologiques, et les vestiges les plus accessibles datent de l'époque byzantine : ainsi, Ettore Ghislanzoni se borne à relever les colonnes de l'église orientale, sans publier de compte-rendu de ces travaux. Après la deuxième guerre mondiale et sous la présence anglaise, les recherches plus importantes commencent sous la direction de Richard George Goodchild, et portent encore sur les monuments de l'Antiquité tardive, les trois églises et le palais du dux. De 1953 à 1956, le français Pierre Montet dégage en partie le niveau romain, avec les thermes et plusieurs quartiers d'habitation, et fait établir le premier plan d'ensemble du site. De 1957 à 1959, les plongeurs de l'anglais Nicolas Fleming effectuent les premières explorations sous-marines, et dressent un plan général de la partie submergée. À partir de 1956, les fouilles sont autorisées par intermittence, au bon vouloir des autorités libyennes : mission américaine de D. White de 1965 à 1967, mission française de François Chamoux à partir de 1976, dont la direction est reprise à partir de 1981 par André Laronde, qui impulse les fouilles sous-marines de 1985 à 1998.
En 2019 et 2020, la mission archéologique française en Libye dirigée par Vincent Michel lance une opération de numérisation du site. Avec l’aide de l’entreprise Iconem et du Département des Antiquités de Libye, le site est modélisé en trois dimensions, ainsi qu’une partie du site de Cyrène.
Site archéologique Le développement de l'agglomération moderne de Susah s'est fait à l'ouest et au sud du site archéologique d'Apollonia, ce qui l'a laissé dégagé et accessible aux archéologues.
Port vignette|Vue de la zone du bassin occidental. Îlot occidental et îlot oriental, avec les vestiges d'une tour-phare. Le port antique a en grande partie disparu dans le mouvement de subsidence qui a enfoncé le rivage sous les eaux. D'ouest en est, seuls émergent à l'époque moderne les récifs connus sous le nom de Grotto Reef et deux îlots rocheux, l'îlot Hammam dit îlot occidental, et l'îlot Sharkea, dit îlot oriental. Dans l'antiquité, avec un niveau marin plus bas de , les récifs et l'îlot occidental étaient rattachés au rivage par des bras de terre qui entouraient deux bassins peu profonds. Entre les récifs et l'îlot occidental existait probablement une passe ouverte au nord-ouest du bassin occidental, dans le sens des vents dominants. Le bassin oriental avait une ouverture plus ample entre l'îlot oriental et la première tour des remparts, orientée est-nord-est. Un chenal artificiel reliait les deux bassins, et deux tours carrées balisaient l'entrée dans la partie occidentaleCf. la carte sur . Cet aménagement d'un goulet d'entrée flanqué de deux tours est similaire à ceux observés dans d'autres ports antiques, comme Byzance, Carthage et Cyzique. Dans ces ports, une chaîne était tirée chaque nuit entre les tours, en protection défensive et surtout comme mesure contre les trafics frauduleux, dispositif qui pouvait aussi exister pour Apollonia.
Bassin occidental vignette|Bassin occidental, vue sur les récifs du Grotto Reef. Les constructions les plus anciennes du port antique sont des cales sèches, dont une partie émergée est encore visible sur l'îlot occidental, tandis que la partie submergée a été étudiée lors des fouilles sous-marines de 1995. Au nombre de dix, ces loges descendant en pente douce sur l'intérieur du bassin sont creusées dans la roche avec des séparations parallèles épaisses de à . Elles mesurent entre et de largeur pour un peu moins de de longueur, dimensions qui correspondent à celle de la trière grecque qui naviguait en Méditerranée aux . À l'époque romaine, d'autres constructions se superposèrent à ces cales.
Des aménagements d'aspect similaire au sud-est du bassin, une série de structures longues et parallèles, sont interprétés par les Britanniques comme un autre ensemble de cales sèches, ou selon André Laronde, seraient plutôt des entrepôts.
Bassin oriental