Les Deux Sources de la morale et de la religion est un ouvrage du philosophe français Henri Bergson paru en 1932.

Il s'agit du dernier ouvrage du philosophe. Sa réflexion sur la morale l'amène à discuter les approches sociologiques de son temps (Émile Durkheim, Lucien Lévy-Bruhl) en insistant particulièrement sur le concept d'obligation qu'il place au cœur des relations interindividuelles.

Il pose la distinction restée célèbre entre « société ouverte » et « société fermée » (qui sera reprise dans une autre perspective par Karl R. Popper dans La société ouverte et ses ennemis). Le dernier chapitre expose la vision de l'avenir de l'auteur et contient le passage célèbre sur le « supplément d'âme » dont le corps serait en attente, à la suite des possibilités extraordinaires que lui confère la technique. Cette réflexion est placée sous le signe de la dualité mécanique/mystique :

Et ce regard sur le « ciel » annonce la phrase de conclusion (demeurée aussi célèbre que le « supplément d'âme »), sur « la fonction essentielle de l'univers, qui est une machine à faire des dieux. » Car, de bout en bout, la question centrale est celle de la mystique qui déifie les êtres.

Alexis Philonenko, s'appuyant sur le témoignage de Jean Wahl, pense que trois troubles ont participé à la rédaction, par Bergson, des Deux sources:

Le choc de la Grande Guerre (en particulier, la mort de Péguy au front). Les faiblesses de la Société des Nations. La montée du nazisme en Allemagne.

Selon Philonenko, contrairement à son mot d'ordre, suivant lequel nul n'est contraint à rédiger un livre, Bergson, sans enthousiasme réel, se serait mis au travail par pression morale plutôt que par inspiration.

Table des matières vignette|droite| Etty Hillesum en 1940 L'Obligation morale La Religion statique La Religion dynamique Remarques finales. Mécanique et mystique.

La question centrale de la mystique

La question centrale abordée dans ce livre est donc celle de la mystique, tant lorsque l'auteur oppose morale close et morale ouverte que lorsqu'il oppose religion statique (assimilée à la superstition) et religion dynamique.

Frédéric Worms considère la mystique chez Bergson .

Worms rappelle aussi que Bergson a pris position sur cette question comme bien des auteurs de son temps, comme Sigmund Freud, Alfred Loisy, William James... On sait que Bergson a considéré les mystiques catholiques comme les plus authentiques (le Christ, François d'Assise, Catherine de Sienne, Jeanne d'Arc, Saint Jean de la Croix, Thérèse d'Avila, et al.).

Catherine Chalier, philosophe et spécialiste du judaïsme, cite cet extrait du journal d'Etty Hillesum : « Je retrouvais le contact avec moi-même, avec ce qu'il y a de plus profond en moi et que j'appelle Dieu et avec toi aussi. »

thumb|right|Intérieur d'une ruche artificielle.Il y a une analogie entre les sociétés animales et les sociétés humaines à certains égards dirigées aussi par l'instinctLa structure hexagonale utilisée par l'abeille depuis des millions d'années permet d'aménager le maximum d'alvéoles en utilisant un minimum de cire. On le pense depuis le , mais cela n'a été démontré qu'en 1999 par le « théorème du nid d'abeille ». Elle rapproche la jeune Hollandaise d'origine juive morte à à Auschwitz (), des grands mystiques : « Ce « plus profond » la relie en effet aux autres êtres humains et à tout ce qui vit car il est la source du « grand courant de vie » dont, à la façon de Bergson, Etty Hillesum pressent la force créatrice en elle-même aux jours où elle se tient en sa proximité. » Catherine Chalier, Etty Hillesum. Rejoindre la vie que je portais en moi in Le désir de conversion, Seuil, Paris, 2011, , .

Obligation morale : morale close et morale ouverte ( I : L'obligation morale) Proche d'Émile Durkheim à cet égard, Bergson considère que la première morale, la morale close, est tout le système d'habitudes qui règlent notre conduite en fonction des exigences sociales et que l'on appelle ou que l'on rattache à l'obligation morale mais qui procède en réalité de la vie.

Elle correspond, écrit William MarceauL'article que nous citons constitue aussi la première partie de son ouvrage publié en 1987 par l'université Stanford : Henri Bergson et Joseph Malègue. la convergence de deux pensées « à ce qu'est l'instinct animal ; elle répond pour l'être intelligent à cet instinct qui unit entre elles les abeilles d'une ruche et les fourmis d'une fourmilière, aux habitudes qui assurent aux cellules d'un organisme un bon fonctionnement : les mœurs de l'homme sont inscrites dans sa nature comme celles de l'abeille et de la fourmi. »William C. Marceau, La philosophie spirituelle d'Henri Bergson in Laval théologique et philosophique, vol 42, , 1986, , .La philosophie spirituelle d'Henri Bergson

Appel contre obligation, héros et saints vignette | droite |alt=Actrice en carmélite jouant le rôle de Blanche de la Force à Stockholm dans l'opéra inspiré de Dialogues des carmélites.| L'actrice Elin Rombo jouant Blanche de la Force dans l'opéra Dialogues des carmélites, production de l'Opéra royal de Stockholm en 2011 inspiré du Dialogue des carmélites de Georges Bernanos. Blanche, après le vœu du martyre, fuit ses compagnes, puis sous la mystérieuse influence de sa vieille prieure rejoint ses sœurs sur l'échafaud. Illustration rare de la Communion des saints. La société qui fait pression sur nous de cette façon n'est pas l'humanité en général mais la famille, le clan, la tribu, bref une société close dont les impératifs loin de valoir comme ceux de la morale kantienne par exemple, pour tout être raisonnable en général, ne valent que pour des groupes à part et fermés. Elle est étrangère à l'élan vital dont est sortie l'humanité globale.

Au contraire, « la morale ouverte est l'appel du Héros, de l'homme supérieur, du saint ou du mystique », soulevé par « l'élan vital même et qui tâche d'entraîner les autres hommes à sa suite. Tels furent Socrate, Jésus-Christ surtout et les saints du christianisme. […] Ce n'est plus une pression, comme la société, qu'ils font peser sur les individus, pour les figer dans la routine et constituer une morale statique, c'est un appel qu'ils font entendre, une émotion qu'ils communiquent et qui pousse derrière eux les multitudes enflammées, avides de les imiter. » William C.Marceau, article cité, . La philosophie spirituelle d'Henri Bergson Ce qu'ils fondent est la morale ouverte. William Marceau, Jean Lebrec, Jacques Chevalier considèrent qu'il y a une présence de Bergson chez Malègue, en particulier dans son roman inachevé Pierres noires. Les classes moyennes du Salut, à travers notamment ce concept éponyme qui vise tant la morale close que la religion statique —morale close et religion statique que les saints, par leur vie même, appellent à dépasser, , Jacques Chevalier, Mon souvenir de Joseph Malègue Préface au roman inachevé de Malègue Pierres noires. Les classes moyennes du Salut, Spes, Paris, 1958, p. IX-XXIII.. Pour Jean Lebrec, Les Deux Sources constituent de Pierres noires.

Pour Lebrec, le salut par le saint s'opère chez Malègue dans l'invisible des rejoignant les Comme dans Le Dialogue des Carmélites de Philippe Agostini et Raymond Leopold Bruckberger (scénario des mêmes d'après l'œuvre de Georges Bernanos)Le Dialogue des Carmélites en ligne Le Dialogue des carmélites, film dans son intégralité], où, en acceptant de mourir dans la peur la vieille prieure transmet une novice qu'étreint l'angoisse morbide de la mort, Blanche de la Force, le courage de mourir en martyre.

Citant Bergson, Alain Bouaniche écrit que l'émotion ici en cause est différente de l'émotion superficielle qui ne concerne que nos « nerfs » ou encore du choc, de la sidération. Elle est plutôt, dit-il, « une totalité dynamique qui nous envahit, au point de se confondre avec notre volonté« Morale ouverte » et « religion dynamique » dans Les Deux Sources : unité ou distinction? dans Ghislain Waterloo (directeur) Bergson et la religion, PUF, Paris, 2008, , ..» Ce qui est perçu au contact du héros ou du saint, n'est pas du même ordre que l'obligation dans la morale close. C'est ici de la morale ouverte, une obligation d'une toute autre nature, dont il est question : « ce n'est pas la société qui pèse du poids de l'habitude sur l'individu, mais l'individu écoutant, en lui-même, les résonances d'une émotion le libérant de ses habitudes, c'est-à-dire aussi bien de la société que de lui-même.»

Lecture de cette distinction par Paul Ricœur vignette|droite|Paul Ricoeur en 1999. Paul Ricœur a repris à son compte cette distinction entre obligation (tendant à la contrainte) et appel (dans le sens qui est celui de Bergson auquel il fait référence).

Il écrit : « L'obligation cesse d'être une contrainte quand les valeurs illustrées par les mœurs prennent le visage de quelqu'un, sont portées par l'élan de décisions vivantes, bref sont incarnées par des personnes authentiques […] Il paraît bien que la contrainte des impératifs moraux soit liée à leur anonymat […] plus une valeur comme la justice est incarnée par une conscience militante qui lui confère l'élan de son indignation et de sa générosité, plus la contrainte se convertit en appel. La contrainte est le signe d'une déshumanisation […] l'appel est le signe d'une création, d'une « historialisation » vivante des valeurs par des hommes eux-mêmes vivants. Contrainte et appel mais Ricœur écrit aussi que « la contrainte est la limite inférieure de l'obligation » qui se situe entre contrainte et appel... sont la limite inférieure et la limite supérieure des « représentations collectives » […] la zone du « social » […] a pour limite inférieure la contrainte ou l'esclavage où il n'y a plus de société ni de droit et où le vouloir est aliéné ; elle a pour limite supérieure l'amitié où il n'y a plus de société ni de droit, mais un appel libérateur, et où le vouloir n'est plus motivé, conseillé mais créé. », Collections Points, 2009, .

La religion statique (Chapitre II) La religion statique est celle qui naturellement, via la fonction fabulatrice, face au « pouvoir dissolvant de l'intelligence. », contre la représentation par celle-ci « de l'inévitabilité de la mort », et pour combler un « déficit éventuel de l'attachement à la vie » du fait de ce pouvoir dissolvant de l'intelligence et de l'inévitabilité de la mort qu'elle établit, crée « des fictions et des croyances qui s'opposent aux faits et aux représentations de l'intelligence.» La fonction fabulatrice crée des représentations « qui engendrent des superstitions » et qui « ont pour caractère commun d'être fantasmatiques ». La religion, définie comme statique « se définit donc d'abord par ses effets ou sa fonction : contrecarrer les « effets pervers » pour ainsi dire de l'intelligence; puis par son moyen ou ce qui assure cette fonction dans l'espèce humaine : l'ensemble des représentations agissantes ou idéo-motrices issues de la fonction fabulatrice, et des institutions ainsi suscitées dans toute société à des fins de cohésion et de clôture » Cependant ces effets peuvent être obtenus « depuis une autre source, différente en nature, même si elle peut et de fait vient toujours se greffer sur ce fondement naturel : il s'agit de l'expérience mystique, qui rompt avec la religion « statique » et dont le mélange avec elle donne lieu à ce mixte qu'est la « religion dynamique » elle-même. »

Religion dynamique et expérience mystique (Chapitre III) Le Bergson déclarait à Jacques Chevalier à propos des Deux sources : « Si j'apporte, dans ces pages quelque chose de nouveau, c'est cela : je tente d'introduire la mystique en philosophie comme procédé de recherche philosophiqueJacques Chevalier, Entretiens avec Bergson, Paris, Plon, 1959, 8 mars 1932, ..»

Le mysticisme fondement de la religion dynamique vignette|gauche| Les ennuis de Thérèse d'Avila avec l'Inquisition témoignent de la « qualité de son action indifférente aux obstacles et problèmes humains »