L'ithkuil est une langue construite expérimentale et philosophique conçue par John Quijada depuis 1978. Le mot « iţkuîl », romanisé en « ithkuil » (en anglais : ; en ithkuil : , en français : potentiellement ou ) signifie .
Pour Quijada, la conception de cette langue s'articule autour de trois points. : la pensée humaine traite beaucoup plus d'informations qu'elle n'en exprime dans les langues naturelles ; toutes les langues naturelles connaissent l'imprécision, l'ambiguïté, la redondance et l'arbitraire : l'ithkuil essaye donc de les limiter afin d'exprimer le plus explicitement possible l'intention du locuteur ; pour exprimer une grande quantité d'information au moyen d'éléments distincts, les mots ithkuils sont d'une grande complexité morphologique, et afin d'éviter que ces mots ne soient trop longs, les signifiants de base tendent à être très courts (souvent un seul phonème, voire seulement un tonème) bien que la concision ne soit pas un but per se de cette langue.
Quijada précise bien dans son introduction que la grammaire et le lexique de sa langue ont été conceptualisés d'un ensemble de catégories cognitives auxquelles il s'est efforcé de trouver une expression linguistique la plus explicite et concise possible (d'où l'utilisation de morphèmes souvent très courts), et ce indépendamment de leur correspondance ou non avec les langues naturelles. Si l'ithkuil possède un système phonologique descriptible dans les mêmes termes que celui de n'importe quelle langue naturelle et peut de ce fait être utilisé de même, c'est cependant une langue expérimentale qui n'a pas été conçue pour être parlée, mais pour explorer une manière dont le langage humain pourrait fonctionner.
Caractéristiques linguistiques
Phonologie Système phonologique Comme le remarque David J. Peterson, la phonologie de l'ithkuil peut d'abord faire penser au travail d'un novice en idéolinguistique, car il distingue des consonnes sur un nombre irréaliste de points d'articulations. (en réalité, certaines langues naturelles ont un système consonantique assez similaire à celui de l'ithkuil, comme les langues du Nord du Caucase). À l'instar de certaines langues comme le finnois, l'orthographe restitue très fidèlement la prononciation.
Comme les signifiants de base en ithkuil sont très brefs, chaque phonème peut constituer un morphème à lui seul (ce phénomène existe dans des langues comme l'abkhaze où les morphèmes sont souvent très courts).
Là où l'hawaïen dispose de 18 phonèmes, l'anglais d'environ 42 et le français d'environ 33 (en fonction des dialectes), l'ithkuil en a 58 (45 consonnes et 13 voyelles). Consonnes
Une des particularités remarquables du système consonantique de l'ithkuil est d'avoir quatre séries d'occlusives et d'affriquées : sonores, sourdes, sourdes aspirées, sourdes glottalisées. Ces séries ne présentent pas de lacunes, à l'exception des occlusives uvulaires qui n'ont pas de représentant sonore. Contrairement au français, <d t n> représentent des articulations dentales et non alvéolaires.
+Consonnes de l'ithkuil (avec phonème et graphème correspondant)Point d'articulation → Mode d'articulation ↓LabialDentalAlvéolairePost-alvéolaireRétroflexePalatalVélaireUvulaireGlottalCentralLatéralNasal/m/ ‹m›/n̪/ ‹n›/ŋ/ ‹ň›OcclusifVoisé/b/ ‹b›/d̪/ ‹d›/g/ ‹g›Sourd/p/ ‹p›/t̪/ ‹t›/k/ ‹k›/q/ ‹q›/ʔ/ ‹’›Aspiré/pʰ/ ‹pʰ›/t̪ʰ/ ‹tʰ›/kʰ/ ‹kʰ›/qʰ/ ‹qʰ›Éjectif/pʼ/ ‹pʼ›/t̪ʼ/ ‹tʼ›/kʼ/ ‹kʼ›/qʼ/ ‹qʼ›AffriquéVoisé/d͡z/ ‹ż›/d͡ʒ/ ‹j›Sourd/t͡s/ ‹c›/t͡ʃ/ ‹č›Aspiré/t͡sʰ/ ‹cʰ›/t͡ʃʰ/ ‹čʰ›Éjectif/t͡sʼ/ ‹c’›/t͡ʃʼ/ ‹č’›FricatifVoisé/v/ ‹v›/ð/ ‹dh›/z/ ‹z›/ʒ/ ‹ž›Sourd/f/ ‹f›/θ/ ‹ṭ›/s/ ‹s›/ɬ/ ‹ļ›/ʃ/ ‹š›/ç/ ‹ç›/x/ ‹x›/χ/ ‹xh›/h/ ‹h›Spirant/l/ ‹l›/j/ ‹y›/w/ ‹w›/ʁ̞/ ‹ř›Battu/ɽ/ ‹r›
Voyelles et diphtongues
Il existe treize timbres vocaliques et six degrés d'aperture, ce qui est un nombre élevé (le système le plus courant comporte cinq timbres pour trois degrés d'aperture /a e i o u/).. L'ithkuil ignore les voyelles nasalisées. L'opposition de longueur n'intéresse qu'une partie du système : /ɪ/ vs /iː/, /ɛ/ vs /eː/, /ɔ/ vs /oː/ et /ʊ/ vs /uː/. Les longues sont d'un degré d'aperture plus fermées que les brèves correspondantes.
+Voyelles de l'ithkuil (avec phonème et graphème correspondant)Point d'articulation → Aperture ↓AntérieurCentralPostérieurNormalRéduitRéduitNormalFermée/iː/ ‹î›/ʉ/ ‹ü›/uː/ ‹û›Pré-fermée/ɪ/ ‹i›/ʊ/ ‹u›Mi-fermée/eː/ ‹ê›/oː/ ‹ô›Moyenne/ø̞/ ‹ö›/ə/ ‹ë›Mi-ouverte/ɛ/ ‹e›/ɔ/ ‹o›Ouverte/ä/ ‹a›/ɑ/ ‹â›
L'ithkuil comporte également les 12 diphtongues suivantes : /äɪ̯/, /ɛɪ̯/, /əɪ̯/, /ɔɪ̯/, /ø̞ɪ̯/, /ʊɪ̯/, /äʊ̯/, /ɛʊ̯/, /əʊ̯/, /ɪʊ̯/, /ɔʊ̯/, /ø̞ʊ̯/, toutes fermantes (l'élément principal est en première position) et descendantes (le premier élément est plus ouvert que le second, sauf pour /ʊɪ̯/ et /ɪʊ̯/ où les deux ont la même aperture). Comme toutes les diphtongues, elles constituent une syllabe unique (la langue se déplace durant l'émission de la voyelle, d'où le changement de timbre).
Toute autre succession vocalique (comme celle dans iţkuîl par exemple) provoque un hiatus., c'est-à-dire la succession de deux voyelles appartenant à deux syllabes distinctes (dans certains cas bien particuliers, une diphtongue peut aussi se scinder en deux voyelles hiatussées)..
En outre, les sonantes /l/, /m/, /n/, /ŋ/ et /r/ peuvent être syllabiques, c'est-à-dire constituer le noyau d'une syllabe, rôle le plus souvent tenu par une voyelle.
Prosodie
De façon générale, l'accent porte sur l'une des quatre dernières syllabes du mot.
Par défaut, l'accent se situe sur l'avant-dernière syllabe. Le déplacement accentuel (stress shift en anglais) a un rôle morphologique en ithkuil : il peut alors se retrouver sur la dernière syllabe ou sur l'antépénultième (avant-avant-dernière), et occasionnellement même sur la pré-antépénultième (soit la quatrième syllabe en partant de la fin du mot).
On considère que les mots monosyllabiques portent l'accent par défaut, sur l'avant-dernière. Le déplacement d'accent sur l'antépénultième ou la finale se matérialise par l'adjonction d'une voyelle a soit avant (dans le premier cas), soit après le mot (dans le second cas).
L'ithkuil est également une langue tonale. Le ton de base, neutre, est un ton par défaut sans rôle morphophonologique : c'est le ton moyen. Il existe six autres tons fonctionnels, qui ont eux un rôle morphophonologique : haut, bas, montant, descendant, montant-descendant et descendant-montant.
Chaque mot comporte une syllabe accentuée avec un de ces tons fonctionnels. Les syllabes qui suivent la syllabe accentuée portent le même ton que cette syllabe, tandis que les syllabes pré-accentuelles portent le ton neutre.
Phonotaxe et structure syllabique
La syllabisation de l'ithkuil suit ces trois règles générales : lorsqu'une consonne non-syllabique se trouve entre deux voyelles, elle constitue toujours l'attaque de la deuxième syllabe ; un groupe de deux consonnes situé entre deux voyelles est toujours à cheval sur deux syllabes : la première consonne constitue la finale de la première syllabe, la deuxième consonne l'attaque de la syllabe suivante ; pour un groupe intervocalique de trois consonnes, la 1 et la consonne appartiennent toujours à des syllabes différentes ; le statut de la consonne du milieu est variable car elle peut se lier soit à la 1, soit à la (elle appartient alors à la syllabe de la consonne à laquelle elle est liée) : si un seul des deux groupes possibles est permis par la phonotaxe, elle appartient à la syllabe de la consonne avec laquelle elle forme le groupe permis ; si les deux groupes possibles sont permis, la consonne appartient à la syllabe à laquelle elle est liée morphologiquement.
L'ithkuil permet les mots asyllabiques sans voyelle, constitués d'une à trois consonnes. La consonne finale (et initiale dans le cas d'un mot formé d'une seule consonne) doit être une nasale /m n ŋ/, la liquide /l/ ou une consonne fricative sourde /f θ s ʃ ç x χ ɬ/.
Grammaire
Aperçu général L'ithkuil est une langue typiquement agglutinante, avec des unités signifiantes de base brèves (parfois réduites à un seul phonème, des éléments non phonémiques comme les tonèmes et la prosodie jouant aussi un rôle morphologique), ce qui lui donne une grande concision.
Les catégories qui nous sont familières de verbes et noms n'existent pas à proprement parler, car ce ne sont pas en ithkuil des catégories cognitivement distinctes.
Dans le but d'être le plus précis possible, l'ithkuil possède un très grand nombre d'aspects linguistiques distincts. De ce fait, six ordres de mots différents sont valables, l'accent tonique et un système de tons sont distinctifs.
Très agglutinant, l'ithkuil peut comprendre des mots uniquement composés d'affixes (ou de morphèmes liés, ce qui revient au même). Il utilise une racine consonantale (monoconsonantale pour les pronoms, mais généralement biconsonantale ou triconsonantale ailleurs) inspirée de la racine sémitique.
Les verbes sont décomposés en vingt-deux catégories grammaticales (en comparaison, l'anglais et le français n'en ont que six : le temps, l'aspect, la personne, le nombre, le mode et la voix) ; là où les langues ne distinguent que le mode, l'ithkuil verra par exemple le mode et l'illocution (ce qui fait la différence entre l'attitude et l'objectif du locuteur).
L'intention du locuteur peut être affinée dans le discours en usant d'un ou plusieurs des facultatifs prévus à cet effet ; l'ironie est notamment marquée par le suffixe verbal « -’kçç » et une hyperbole par « ’m ». Le changement d'une seule voyelle de la racine peut permettre la distinction entre l'expectative (« j'ai vu et je m'y attendais ») et le bien-fondé contextuel (« j'ai vu et c'est normal »), pour ne citer qu'une des nombreuses distinctions possibles. Ces aspects, à l'instar du reste de la multitude d'aspects existants, sont divisés en neuf degrés (par exemple, le troisième degré du suffixe de bien-fondé contextuel suggère l'inadéquation sociale, en deçà du scandale mais au-delà de la surprise).
La vocation des affixes ithkuils dépasse de loin celle des affixes qu'on trouve dans les langues naturelles. Ils servent par exemple à la gestion des propositions relatives, qui sont placées là où un nom décliné serait positionné, tandis que le verbe, placé au début de la proposition, est décliné lui aussi (si la proposition principale continue après la proposition relative, un suffixe supplémentaire peut être ajouté).
L'ithkuil ne distingue que deux parties du discours : les formatifs () et les compléments (). Les premiers peuvent constituer des noms ou des verbes selon la dérivation de la racine et en fonction du contexte morphosyntaxique.
Le fonctionnement de l'ithkuil revisite si profondément celui des langues naturelles qu'il n'y existe pas d'équivalent pour les verbes « être » et « avoir » (ce dernier étant exprimé au moyen d'une construction possessive, comme en russe, en hongrois ou encore en finnois), ni « oui » et « non » (les affixes de biais pouvant être utilisés de manière autonome pour cela)..
Syntaxe L'ordre des mots par défaut en ithkuil est VSO ou VOS, mais peut varier pour diverses raisons grammaticales., par exemple à cause des cas possessifs ou associatifs, de manière à séparer les subordonnées, préserver l'euphonie ou limiter la taille des mots.. C'est au niveau de la syntaxe que se fait la rhématisation : le rhème est toujours placé immédiatement après le verbe.
Morphologie des formatifs La morphologie des formatifs présente de nombreuses catégories grammaticales sans équivalent proche dans les langues naturelles, et chacune d'elles contient une série d'affixes facultatifs permettant d'en exprimer la teneur exacte. Ces catégories affixales, qui gèrent notamment la quantification, sont les suivantes :