Le principe de raison suffisante est un principe philosophique (ou axiome). Dans sa formulation originelle, par Leibniz, il affirme que « jamais rien n'arrive sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que non existant et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre façon » (Théodicée, I, 44).

Historique

Le principe de raison suffisante remonte au moins à Saint Thomas d'Aquin cf Somme Théologique Ia pars, q. 2, a. 2 et 3THÉORIE FONDAMENTALE DE L'ACTE ET DE LA PUISSANCE Mgr FARGUES BERCHE ET TRALIN, 1909 p 87 qui l'utilise dans la troisième voie pour démontrer l'existence de Dieu par la raison naturelle. Saint Thomas lui-même emprunte ce principe à Aristote ; on peut en effet déjà en déceler des traces chez des philosophes antiques comme Parménide (« c'est une même chose que le penser et l'être »), Anaxagore (« le νοῦς gouverne le monde »), et Aristote (« rien n’est mû par hasard, mais il faut toujours que soit quelque cause »Métaphysique Λ, 6, 1071b.).

On peut également discerner son utilisation par Giordano BrunoAlexandre Koyré Du monde Clos à l'univers infini éditions Gallimard p 70 et suivantes.

Leibniz Le principe apparaît chez Leibniz en 1668, dans la Confessio naturae, où Leibniz soutient qu'il faut rendre raison du mécanisme.

Le principe se précise dans un premier temps dans la Theoria motus abstracti (1671). La composition du mouvement n'obéit pas seulement à l'axiome « le tout est plus grand que la partie », elle obéit aussi au principe de raison suffisante qui a pour conséquences : il faut changer le moins possible, il faut choisir le milieu entre les contraires, il faut compenser toute soustraction par une addition.

Dans un petit essai intitulé Essai sur la toute-puissance et l'omniscience de Dieu et sur la liberté de l'hommeLeibniz, Von der Allmacht und Allwissenheit Gottes und der Freiheit des Menschen, in Sämtliche Schriften und Briefe, Akademie der Wissenschaften, 1923 ss., t. IV, 1, p. 544. Cité in Confession philosophi. La profession de foi du philosophe, Vrin, 1970, p. 24., Leibniz désigne Dieu comme l'origine ultime de toutes choses, la raison pour laquelle quelque chose existe plutôt que rien (quoddité) et existe ainsi plutôt qu'autrement (eccéité, proche de la notion de Quiddité).

Selon Leibniz, le principe de raison suffisante est un des « deux grands principes de nos raisonnements », avec le principe de non-contradiction. Il se ramasse en l'expression latine nihil est sine ratione (« rien n'est sans raison »).

La même formulation de ce principe, à peu de chose près, apparaît plus tardivement aussi chez Leibniz dans les Principes de la nature et de la grâce fondée en raison (§7) et dans la Monadologie (§32). Le principe de raison suffisante ne peut être réduit, chez Leibniz, au principe de raison nécessaire. Le principe de raison suffisante est lié au principe selon lequel tout prédicat est inhérent au sujet (Praedicatum inest subjecto). Il découlerait même de celui-ci, car s'il y avait une vérité sans raison, alors, nous aurions une proposition dont le sujet ne contiendrait pas le prédicat, ce qui est absurde Brandon C. Look, Leibniz, le principe de raison suffisante dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy .

Qu'il y ait une raison suffisante pour l'existence de chaque chose n'implique pas que l'entendement humain y ait accès à chaque fois (Essais de théodicée, I, §44). Au contraire, pour tout ce qui concerne les actions humaines, et les « vérités contingentes », ou « vérités de fait » (vérités « certaines » mais non « nécessaires », cf. §13 Discours de métaphysique), il est indispensable de faire usage de ce principe ; il s'agit d'une notion qui apparaît lorsque Leibniz discute du problème des futurs contingents et s'oppose ainsi au fatalisme : seul l'entendement divin peut connaître les raisons suffisantes. Cette limitation de notre entendement explique pourquoi le monde peut nous paraître injuste ou absurde, bien que ce soit le « meilleur des mondes possibles ».

Toutefois, le principe de raison suffisante lui-même permet de remonter à Dieu, car il est le seul qui permet d'échapper à la chaîne de la causalité à l'œuvre dans les choses contingentes : (Principes de la nature et de la grâce, §8).

Après Leibniz Christian Wolff, qui formalise le rationalisme de Leibniz, l'affirme à son tour : .

Kant, dans sa Logique (1800), lie principe d'identité et jugements problématiques.

Schopenhauer écrit en 1813 De la quadruple racine du principe de raison suffisanteSchopenhauer, De la quadruple racine du principe de raison suffisante (1813), trad., Vrin, 1941. Résumé dans Le nouveau dictionnaire des œuvres, t. V, p. 6099.. Selon lui, le principe est indémontrable, puisqu'il est en soi antérieur à toute démonstration. Il ne s'applique qu'à des représentations. Selon la loi de l'homogénéité logique, Schopenhauer voit la valeur universelle du principe en ce que « nous ne pouvons nous représenter aucun objet isolé et indépendant ». Et, en appliquant la loi de différenciation, Schopenhauer distingue dans le principe quatre racines : 1. principe de raison suffisante du devenir. Tout état nouveau par lequel passe un objet a été nécessairement précédé par un autre état qui se nomme cause, alors que l'autre se nomme effet. C'est la loi de causalité. 2. principe de raison suffisante de l'être. Chaque être réel est déterminé par un autre être. Dans l'espace, c'est la situation, et dans le temps c'est la succession. Espace et temps sont les conditions du principe d'individuation. 3. principe de raison suffisante de l'agir. La volonté agit quand elle est immédiatement ou médiatement sollicitée par une sensation. Il s'agit de la loi de motivation, qui est une causalité vue de l'intérieur. 4. principe de raison suffisante du connaître. La vérité est une relation entre un jugement et sa cause. La vérité formelle trouve son fondement dans l'exacte conclusion des syllogismes ; la vérité empirique dans les données immédiates de l'expérience ; la vérité transcendantale (« pas d'effet sans cause » ; 3 x 7 = 21) dans les formes pures de l'espace et du temps ainsi que dans les lois de la causalité ; enfin, les vérités métalogiques (principes d'identité, de non-contradiction, du tiers exclu, de raison suffisante) dans les formes de l'entendement.

Heidegger, en 1955-1956, a donné un cours sur le principe de raisonHeidegger, Le principe de raison (1956), trad., Gallimard, coll. "Tel", 1983..

De la logique à l'existence

Le principe de raison suffisante tente d'établir un lien entre une proposition vraie a priori, c'est-à-dire de façon logique et indépendamment de l'expérience, et l'existence d'un objet. Kant a écrit que l'échec des tentatives philosophiques visant à trouver la preuve indiscutable de l'existence des choses, était Kant, CRP, AK, III, p.23, trad. Pléiade, p.753.. À propos de Kant, les philosophes Arthur Schopenhauer et Martin Heidegger, notamment, ont déclaré qu'ils considéraient cette tentative comme une des plus néfastes conséquences de la naïveté philosophique. Un bon moyen de comprendre tout cela est peut-être de se rapporter, dans l’œuvre de Kant et dans celle de ses commentateurs, à la question de l'interprétation de la « chose en soi »Voir par exemple Luc Ferry, Kant, partie..

Dans la littérature Le principe de la raison suffisante occupe une place centrale dans le roman Candide, de Voltaire, paru en 1759. L'idée y est critiquée sur un ton humoristique.

Candide est au début du roman un fervent adepte de ce principe qui lui a été enseigné par son mentor, Pangloss.

Les évènements malheureux qui se succéderont au cours du roman feront que Candide sera, à la fin de l'ouvrage, plus critique envers ce principe (contrairement à Pangloss qui sera toujours autant convaincu).

Notes et références

Bibliographie Leibniz, De l'origine radicale de toutes choses (De Rerum Originatione Radicali, 1697), trad., Hatier, 1984. Arthur Schopenhauer, De la quadruple racine du principe de raison suffisante (1813), trad., Vrin. Heidegger, Le principe de raison (1956), trad., Gallimard, coll. Tel.

Voir aussi Articles connexes Argument ontologique Compossibilité Mondes possibles Sens (métaphysique) Principe d'identité des indiscernables Monadologie

Liens externes Heidegger et le principe de raison

Catégorie:Principe leibnizien Catégorie:Principe métaphysique