La chanson de Craonne (du nom du village de Craonne) est une chanson contestataire, chantée par des soldats français durant la Première Guerre mondiale, entre 1915 et 1917. Elle est interdite par le commandement militaire qui la censure en raison de ses paroles défaitistes (), antimilitaristes () et subversives () incitant à la mutinerie () alors qu'une guerre est en train d'être livrée sur le territoire national.
Cette chanson politiquement engagée à gauche a des visées anticapitalistes quand elle fustige les , et . Elle est contemporaine de la révolution d'Octobre de 1917 qui entraîne, en France, la mutinerie des soldats communistes russes à La Courtine et, sur le front de l'Est, la débandade et le retrait des troupes russes (alors alliées de la France).
Une des versions de cette chanson censurée est publiée, après la guerre, en 1919, par l'écrivain Raymond Lefebvre sous le titre de Chanson de LoretteMarival, G., 2004. La Chanson de Craonne. De la chanson palimpseste à la chanson manifeste, in ..
Histoire de la chanson Le contexte thumb|Le cimetière de Soupir, au pied du Chemin des Dames, témoigne de la violence des combats de 1917. Soupir accueille trois cimetières militaires : allemand, italien, français (celui de la photo). La Chanson de Craonne est connue pour avoir été entonnée par les soldats qui se sont mutinés (dans une cinquantaine de régiments de l'armée française) après l'offensive très meurtrière et militairement désastreuse du général Nivelle au Chemin des Dames au printemps 1917. Au cours des combats, les soldats français, partant de la vallée de l'Aisne, devaient tenu par l'armée allemande. La « grève des attaques » commence le . La répression touche quelque mutins ou manifestants, d’où condamnations, dont 554 à mort et 57 exécutionsMichèle Ressi, Première Guerre mondiale, Collection L’Histoire en citations, Hérodote, 2014, entrée 2599..
Le général Nivelle est limogé le . Le général Pétain, nommé le au poste de général en chef des armées françaises, rétablit la discipline dans les régiments touchés par les mutineries, en alliant condamnations exemplaires et mesures d'amélioration des conditions de vie des soldats.
L'origine de la chanson Cette chanson reprend la mélodie de Bonsoir m’Amour !, composée en 1911 par Charles Sablon sur un texte de Raoul Le Peltier et chantée pour la première fois par Karl Ditan.. Le refrain est typique des romances de la Belle Époque :
Bonsoir m'amour, bonsoir ma fleur, Bonsoir toute mon âme ! O toi qui tiens tout mon bonheur Dans ton regard de femme ! [...]
Réécrite de façon anonyme, potentiellement par plusieurs auteurs, elle est apprise par cœur et se diffuse oralement de manière clandestine. Selon une légende qu'aucune source n'atteste, le commandement militaire aurait promis un million de francs-or et la démobilisation à quiconque en dénoncerait l'auteurLa Chanson de Craonne sur histgeobox.fr.. La chanson a continuellement évolué au cours de la guerre en fonction des lieux principaux de combat. Elle apparaît sous le nom de La Chanson de Lorette, avec pour sous-titre Selon Robert Brécy, elle est publiée pour la première fois dans l'ouvrage de Raymond Lefebvre et Paul Vaillant-Couturier, La Guerre des soldats, paru en 1919. évoquant la bataille de Notre-Dame de Lorette à Ablain-Saint-Nazaire, entre et . Ensuite, la chanson est transformée pour évoquer le plateau de Champagne au cours de l'automne 1915. En 1916, elle devient une chanson sur Verdun, le refrain devient alors :
Adieu la vie, adieu l'amour, Adieu toutes les femmes C'est bien fini, c'est pour toujours De cette guerre infâme C'est à Verdun, au fort de Vaux Qu'on a risqué sa peau [...]
La première version publiée est parue sous le titre « Une chanson de soldat » dans la Gazette des Ardennes du Becquart, D., 2011. La Chanson de Craonne en pays occupés. La lettre du Chemin des Dames, , 26. Lire.. Sous sa forme actuelle — c'est-à-dire mentionnant Craonne — la première version connue est antérieure à l'offensive du : retrouvée dans le carnet du soldat François Court, elle y est suivie de la mention Destemberg, A. & Destemberg, J.-D., 2010. La Chanson de Craonne chantée avant même l’assaut du 16 avril ? in La Lettre du Chemin des Dames, , .. Cette version fait la transition avec celles de la Chanson de Lorette puisqu'elle comporte comme elles un couplet supplémentaire absent du texte classique de la Craonne.
Le lieu évoqué dans la chanson
thumb|Les restes de l'ancien village dévasté de Craonne, aujourd'hui. La chanson est associée aux mutineries de 1917 et le refrain subit une nouvelle transformation : .
Pour l'occasion, le village de Craonne gagne une syllabe (Craonne se prononce habituellement /krɑn/, la chanson dit /krɑɔn/ pour avoir le compte de syllabes). Le plateau dont il est question est le plateau de Californie qui surplombe le village. En effet l'endroit est le lieu de terribles combats à partir du : la d'infanterie qui monte à l'assaut se trouve bloquée au niveau des caves de Craonne. Puis, le , une seconde offensive est lancée par la d'infanterie qui aboutit à la reprise de Craonne et à la progression sur le plateau de Californievoir sur le site du CRID...
Contenu Paroles thumb|left|Paul Vaillant-Couturier, dans une manifestation de l'après-guerre (1922). Plusieurs variantes de la chanson sont attestées.
Les paroles les plus connues sont celles publiées par Raymond Lefebvre en 1919 puis par Paul Vaillant-Couturier, lui-même issu d'une famille d'artistes lyriques parisiensSelon Pierre et Jean-Pierre Saka, L'histoire de France en chansons, Larousse, 2004, . ., en 1934, avec de légères différences : celle de 1919 est parue dans La Guerre des soldatsLefebvre, R. & Vaillant-Couturier, P., 1919. La Guerre des soldats. Éditions Flammarion. Lire le texte de R. Lefebvre. et celle de 1934 dans le journal CommuneRobert Brécy, Florilège de la chanson révolutionnaire, Éditions Hier et Demain, 1978, ..
L'écrivain anarchiste Henry Poulaille, soldat sur le Chemin des Dames, publie, en 1937, une variante dans Pain de soldat : 1914-1917. + Paroles diffusées par Raymond Lefebvre Paroles diffusées par Henry Poulaille Quand au bout d'huit jours le r'pos terminé On va reprendre les tranchées, Notre place est si utile Que sans nous on prend la pile Mais c'est bien fini, on en a assez Personne ne veut plus marcher Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot On dit adieu aux civ'lots Même sans tambours, même sans trompettes On s'en va là-haut en baissant la tête
- Refrain : Adieu la vie, adieu l'amour, Adieu toutes les femmes C'est bien fini, c'est pour toujours De cette guerre infâme C'est à Craonne sur le plateau Qu'on doit laisser sa peau Car nous sommes tous condamnés Nous sommes les sacrifiés
Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance Pourtant on a l'espérance Que ce soir viendra la r'lève Que nous attendons sans trêve Soudain dans la nuit et dans le silence On voit quelqu'un qui s'avance C'est un officier de chasseurs à pied Qui vient pour nous remplacer Doucement dans l'ombre sous la pluie qui tombe Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes
- Refrain
C'est malheureux d'voir sur les grands boulevards Tous ces gros qui font la foire Si pour eux la vie est rose Pour nous c'est pas la même chose Au lieu d'se cacher tous ces embusqués F'raient mieux d'monter aux tranchées Pour défendre leur bien, car nous n'avons rien Nous autres les pauv' purotins Tous les camarades sont enterrés là Pour défendr' les biens de ces messieurs là
- Refrain : Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront Car c'est pour eux qu'on crève Mais c'est fini, car les trouffions Vont tous se mettre en grève Ce s'ra votre tour, messieurs les gros De monter sur le plateau Car si vous voulez faire la guerre Payez-la de votre peauQuand au bout d'huit jours le repos terminé On va reprendre les tranchées, Notre place est si utile Que sans nous on prend la pile Mais c'est bien fini, on en a assez Personne ne veut plus marcher Et le cœur bien gros, comm' dans un sanglot On dit adieu aux civ'lots Même sans tambours et sans trompettes On s'en va là-bas en baissant la tête
- Refrain : Adieu la vie, adieu l'amour, Adieu toutes les femmes C'est bien fini, c'est pour toujours De cette guerre infâme C'est à Craonne sur le plateau Qu'on doit laisser sa peau Car nous sommes tous des condamnés C'est nous les sacrifiés
Huit jours de tranchée, huit jours de souffrance Pourtant on a l'espérance Que ce soir viendra la r'lève Que nous attendons sans trêve Soudain dans la nuit et le silence On voit quelqu'un qui s'avance C'est un officier de chasseurs à pied Qui vient pour nous remplacer Doucement dans l'ombre sous la pluie qui tombe Nos pauvr' remplaçants vont chercher leurs tombes
- Refrain
C'est malheureux d'voir sur les grands boulevards Tous ces gros qui font la foire Si pour eux la vie est rose Pour nous c'est pas la même chose Au lieu d'se cacher tous ces embusqués F'raient mieux d'monter aux tranchées Pour défendre leurs biens, car nous n'avons rien Nous autres les pauv' purotins Et les camarades sont étendus là Pour défendr' les biens de ces messieurs là
- Refrain : Ceux qu'ont le pognon, ceux-là reviendront Car c'est pour eux qu'on crève Mais c'est fini, nous, les troufions On va se mettre en grève Ce sera vot' tour messieurs les gros De monter sur le plateau Si vous voulez faire la guerre Payez-la de votre peau
Musique La chanson a été écrite sur l'air de la chanson Bonsoir M'amourBonsoir M'amour sur dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net.Le refrain de Bonsoir M'amour est construit en anaphore : Bonsoir m'amour, Bonsoir ma fleur, Bonsoir toute mon âme ! ; la Chanson de Craonne reprend cette construction., procédé fort utilisé pendant la Grande Guerre. Bonsoir M'amour, paroles de Raoul Le Peltier, musique de Adelmar Sablon (pseudonyme de Charles Sablon) sur un mouvement de valse lente, est publiée aux éditions Valsien en 1911. Créée par Karl Ditan et chantée par de nombreux artistes, dont Emma Liebel, la chanson obtient un grand succès.
Les reprises contemporaines de La chanson de Craonne sont souvent exécutées dans le style de la valse musette, avec accompagnement d'accordéon. C'est notamment le cas des versions de Tichot, des Amis d'ta femme, de Gérard Pierron, de Marc Ogeret ou de Marc Perrone. L'opposition entre une musique dans le style guinguette renforce par contraste le tragique du texte, comme c'est le cas par exemple pour Le Temps des Cerises.
Enregistrements 1952, Eric Amado, Le Chant du monde PM1 025. Rééd. 1962, Le Chant du monde LDY 4201. 1962, Max Blain avec la chorale Les Camarades, Production Jean Baumgarten. 1963, Ginette Garcin, chez Président (PRC 327)Ginette Garcin sur Encyclopédisque.fr.. 1964, Jean-Christophe Benoit, La Grande Guerre évoquée par le texte, l’image et la chanson, coffret de trois 33 tours édité par la Guilde internationale du disque. Enregistrement repris dans l’album La Chanson de Craonne - chants des poilus 1914/1918, édition Mémoire multimédia, label La Fabrica 150308. 1969, Mouloudji, Label disques Mouloudji (EMX 13527). 1969, Pia Colombo, Titre 9 de la bande originale du film Oh! What a Lovely War de Richard Attenborough - Paramount Records (5008). Le titre de la chanson est Adieu à la vie. 1973, Marc Ogeret, Chansons de révolte et d'espoir (. vinyl, Vogue LDM30215). 1977, La Bamboche, Quitte Paris (. vinyl, Hexagone 883012). 1977, Michel Grange, Album collectif Le Temps des crises (chroniques du peuple à travers ses chansons), titre n° 14. Discovale Wm 31. 1978, Rosalie Dubois, Chants de révolte - 1796-1935, réédité en 2008. 1989, Rosalie Dubois et la Chorale Populaire de Paris, Chants de révoltes et de liberté, titre 7 Label DOM. 1991, Tobo et les flammes, La Fête à Brutus, titre n° 13, BMG France, Ariola 261 695.