La bande dessinée québécoise (ou « BDQ », ou encore « BDK » dans la décennie 1970) désigne généralement la bande dessinée créée par des Québécois. Son apparition remonte à 1792 par une affiche politique sous forme de bande dessinée. L'arrivée dans les journaux se fait graduellement dans la presse satirique entre 1844 et 1900. Elle prolifère dans la presse entre 1900 à 1909, années souvent qualifiées d'âge d'or de la bd québécoise. L'arrivée des bd étrangères, principalement des États-Unis réduit considérablement cette présence, sans la faire disparaitre. Les années 1920 voient naître des publications à forte influence religieuse et les années 1940, les revues didactiques religieuses pour jeunes Hérauts, François et Claire publiées jusqu’au tout début des années 1960. Le renaissance de la bd dans les années 1970, surnommée « printemps de la bande dessinée québécoise » amène un bon nombre de publications, souvent expérimentales dans les débuts et de durée de vie limitée. Les magazines d’humour, principalement Croc, dans les décennies 1980-1990 et autres ouvrent leurs pages à la bd, donnant alors une impulsion nouvelle. Un renouveau des fanzines et magazines spécialisés dans les mêmes années est porteur d’un foisonnement artistique. Les décennies 1990 et 2000 sont celles de la naissance des éditeurs spécialisés Drawn and Quarterly, Mécanique générale et La Pastèque.

Historique

Les précurseurs La bande dessinée au Québec émerge d'abord graduellement de la caricature à saveur politique et de la presse satirique.

1792 « À tous les électeurs » thumb|A tous les électeurs, 1792. Trente-deux ans après la conquête de la Nouvelle-France, l’acte constitutionnel de 1791 crée le Bas-Canada et le Haut-Canada. En 1792 se tiennent les premières élections de l'Assemblée législative du Bas-Canada. Deux groupes s’opposent : celui qui deviendra le Parti canadien, formé de Canadiens français généralement membres de professions libérales, et le Parti bureaucrate, formé principalement de la classe bourgeoise et marchande anglophone. Alors que les murs de la capitale sont tapissés d’affiches électorales, deux partisans du Parti bureaucrate, les marchands Mathew et John Macnider, d'origine écossaise, font produire, à , une affiche intitulée À tous les électeurs. Celle-ci, non signée, est généralement attribuée au graveur d’origine allemande John George Hochstetter. Elle soutient la candidature du marchand William Grant contre l’avocat Jean-Antoine Panet. L’affiche est composée de quatre cases où les dialogues des personnages sont présentés au moyen de bulles. Dans la première case, des marchands dressent un inventaire de produits exportés alors que des personnages portent des commentaires favorables à ceux-ci, ce qui vise à associer la prospérité au Parti bureaucrate. Les deux cases suivantes présentent des dialogues de citoyens aux prises avec un avocat fortement antipathique, allusion évidente au candidat Antoine Panet. Dans la dernière case, un personnage, vraisemblablement le candidat Grant, s’adresse à des Canadiens français, leur disant « Vous devez nous soutenir. ».

L'utilisation de phylactères (ou bulles) dans l'affiche provient de l’influence des colons britanniques, qui en sont adeptes dans leurs caricatures depuis le siècle. Certains considèrent qu'il s'agit là de la plus ancienne bande dessinée à bulles d’expression française recensée à ce jour.

1850 « La Ménagerie annexioniste » vignette|William Augustus Leggo Jr. En 1850, un mouvement annexionniste voit le jour dans la Province du Canada. Le sujet n’est pas nouveau. Dès 1764, cherchant à promouvoir l’annexion de la colonie britannique en tant qu'État américain, Benjamin Franklin convainc l’éditeur William Brown, de Philadelphie, d’installer la première imprimerie du Québec. Brown y publie alors le journal bilingue La Gazette de Québec. En 1775, Franklin tente de nouveau de convaincre les notables d’adhérer aux États-Unis, sans succès.

En , dans la ville de Québec, le candidat annexionniste Joseph Légaré affronte le député réformiste sortant, Jean Chabot. Depuis l’apparition des imprimés, la tradition d’écrits satiriques s'est solidement implantée. Notamment, le Journal de Québec publie plusieurs textes satiriques contre le candidat Légaré. En , le journal publie une caricature à phylactères, intitulée La Ménagerie annexioniste (sic), attribuée à William Augustus Leggo. Celui-ci y dépeint un Joseph Légaré en aveugle guidant les aveugles en compagnie d'autres annexionnistes dont Napoléon Aubin, Marc-Aurèle Plamondon et Télesphore Fournier. Les paroles inscrites dans les phylactères puisent en grande partie dans les textes satiriques du journal. La caricature n'apparait pas dans le journal lui-même, mais aurait constitué un insert dans celui-ci. Il est aussi possible qu’elle ait été diffusée indépendamment.

Les anti-annexionnistes ne sont pas seuls à avoir eu recours à ce moyen d'expression. On les retrouve représentés à leur tour dans une gravure à phylactères intitulée La Fête des Ventrus.

1840-1910 La presse humoristique et satirique vignette|Hector Berthelot La période de forte effervescence politique qui suit la rébellion de Patriotes donne lieu à la naissance de nombreux journaux ayant pour thème la satire politique et sociale. Dès 1837, Napoléon Aubin publie Le Fantasque. En 1844 apparait Le Charivari canadien, premier journal humoristique illustré au Canada. Entre 1844 et 1900, 70 périodiques voient le jour. À partir de 1870, l’arrivée des presses rotatives permet de réduire les coûts et d’augmenter les tirages, contribuant à la prolifération des titres. Dans la seule année 1878, 21 périodiques sont créés. La plupart de ceux-ci sont éphémères. Parmi les titres les plus souvent mentionnés, on retrouve La Scie (1863 à 1865), Le Perroquet (1865), Le Canard (1877 à 1936), fondé par Hector Berthelot, qui vend son journal et fonde Le Grognard en 1881. On remarque également Le Farceur (1878 à 1884), fondé par Honoré Beaugrand. Le premier journal satirique anglophone canadien, Punch in Canada, paraît de 1849 à 1850. Ce dernier s'inspire en grande partie du Punch britannique vignette|Jean-Baptiste Côté Avant l’ère de la photo imprimée, les journaux utilisent des graveurs et illustrateurs. Ceux-ci sont souvent caricaturistes et, précédant l'apparition des bd plus formelles, auteurs et illustrateurs de textes satiriques. Baptiste Pacot de Jean-Baptiste Côté, publié en 1866 dans La Scie Illustrée en constitue un des premiers exemples. Parmi les autres illustrateurs les plus connus, on retrouve Henri Julien, Raoul Barré et Edmond-Joseph Massicotte. Certains travaillent dans plus d'une publication et signent parfois d'un pseudonyme ou publient anonymement pour éviter les ennuis légaux. De juillet à , paraît dans le Charivari canadien une bd légendée (bd avec texte sous l'image), intitulée La vie d'étudiant, qui raconte en quatre cases les épisodes de la vie d’un étudiant en droit plutôt fainéant. La bd est signée Nemo, probablement un pseudonyme d’Hector Berthelot, et gravée par Jean-Baptiste Côté. vignette|Lâchez-nous, précurseur de la bd à phylactères dans Le Canard On retrouve peu à peu d'autres bd légendées telles l'Histoire lamentable d’un canard qui a perdu la vie à l'occasion du jour de l’An, le . Puis, en , un précurseur de bd à phylactères apparaît dans une séquence de quatre images intitulée Lâchez-nous, les phylactères contenant les paroles d'une chanson populaire, entendue à l'excès. L'utilisation de phylactères demeure encore exceptionnelle. Par contre, le découpage de la narration en images et le rendu graphique du mouvement se développent. On voit notamment apparaitre des séquences d'images muettes, tels que Les gamins de la fronde, le , qui raconte une histoire en huit cases, basée sur la maîtrise de la silhouette et du mouvement des personnages. L'exagération des mimiques, empruntées aux mimes et acteurs comiques, est utilisée, comme dans Ce que l’on voit au théâtre Royal pour 10 cents les 21 et de la même année. Le gag peut être purement visuel, tel que Le petit chien sauvage et savant, gag en cinq cases signé Morissette, où un chien joue avec un rond de fumée, publié dans Le Canard du

En 1878, Henri Julien publie une compilation de ses œuvres dans lAlbum drôlatique du journal Le Farceur, que certains considèrent comme un ancêtre de l'album de bandes dessinées.

Ces bandes dessinées naissantes n'ont pas vraiment de personnage récurrent. Cependant, Hector Berthelot utilise dans Le Canard, à partir du 9 novembre 1878, le nom de plume de Père Ladébauche. Ce n'est pas encore un personnage de bande dessinée, mais Berthelot lui donne une première incarnation graphique sous forme de dessin humoristique le 9 août 1879. Le personnage va par la suite se développer et avoir une existence indépendante, d'abord sous la plume de différents caricaturistes dans le Canard. Par exemple, le 27 juillet 1895, Ladébauche donne des conseils à Wilfrid Laurier. À partir de 1904, Ladébauche apparaît en bande dessinée dans le quotidien La Presse.

1900-1908 La grande presse La fin des années 1800 connaît une migration massive des habitants de la campagne vers les villes. En 1901, la population de Montréal compte pour 36% de la population du Québec, alors que plus tôt elle ne comptait que pour 15% de la population. Par la suite, de 1901 à 1911, Montréal passe de à . Elle est la deuxième ville en importance en Amérique du Nord. Comme on le verra plus loin, ces changements vont avoir une influence sur la thématique des bandes dessinées, qui sont « [...] un reflet beaucoup plus fidèle et représentatif de la société québécoise [...] que les autres formes littéraires de la même époque »Viau M., « Grande presse et petits bonhommes : la naissance de la BDQ », in Formule Un, Mécanique Générale, 2007..

Au même moment, les journaux québécois se modernisent. La linotype remplace la composition manuelle. Les dessins sont reproduits par photogravure, ce qui élimine l’étape de gravure et améliore la qualité. L’apparition de la photographie élimine le travail d’illustration des articles, laissant aux dessinateurs la caricature et l’illustration humoristique. La fin des années 1800 voit naître deux quotidiens francophones à grande diffusion. En 1879, Honoré Beaugrand fonde La Patrie, un journal d’opinion proche du Parti libéral. Cependant, Wilfrid Laurier, futur premier ministre du Canada, considère Honoré Beaugrand trop radical et s’en dissocie publiquement. En 1897, Beaugrand vend le journal à Israël Tarte. En 1884, William-Edmond Blumhart fonde La Presse, liée à l’origine au Parti conservateur. Blumbhart prend toutefois ses distances du parti. Le journal est acquis en 1889 par Trefflé Berthiaume et devient un journal conservateur modéré qui laisse une place aux préoccupations ouvrières.

Au début des années 1900, la source principale de revenu de ces journaux devient la publicité et non plus le financement politique. Le ton polémique disparaît pour mieux attirer les annonceurs. Les journaux satiriques, quant à eux, disparaissent peu à peu.

Le premier phylactère à apparaître dans les quotidiens se trouve à la page 22 de La Presse du 23 décembre 1899… dans une publicité. La compagnie Willis & Co. de Montréal utilise une illustration où le père Noël s'adresse au lecteur dans la langue de Shakespeare tout en conduisant un train contenant des "Dominion Pianos and Organs".

Le 20 décembre 1902 La Presse publie une première bande dessinée sous forme de récit muet en huit cases, Pour un diner de noël de Raoul Barré. Celle-ci n'a toutefois pas de suite. La Patrie et La Presse publient sporadiquement des bd légendées venant de France, anonymes ou signées Benjamin Rabier. La Patrie Le 30 janvier 1904, La Patrie amorce la publication de Timothée, la première série de bande dessinée francophone à phylactères. Celle-ci sera suivie de La famille Citrouillard et des Contes du Père Rhault.Timothéevignette|Albéric Bourgeois.