Les massacres de 1965 en Indonésie sont la répression déclenchée contre le Parti communiste indonésien (PKI) et ses sympathisants par les milices du Nahdlatul Ulama (parti musulman) et du Parti national indonésien, encadrées par les forces armées indonésiennes. Le massacre des communistes indonésiens, jusque-là alliés au président Soekarno, intervient au terme de graves tensions politiques qui avaient fait craindre un basculement de l'Indonésie dans le camp communiste. Leur élément déclencheur est la tentative de coup d'État du , imputée à tort au PKI.

Le PKI, troisième parti communiste au monde en nombre d'adhérents, est éradiqué au cours d'une série de tueries qui s'étend sur plusieurs mois, entraînant la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes : le bilan tourne entre et trois millions de victimes. Bien que très peu connu du grand public occidental, il s'agit là de l'un des pires massacres de masse du . Mark Aarons, « Justice Betrayed : Post-1945 Responses to Genocide », dans David A. Blumenthal (éd.) et Timothy L. H. McCormack (éd.), The Legacy of Nuremberg : Civilising Influence or Institutionalised Vengeance?, Martinus Nijhoff Publishers, , 2007 , , .. Bien que le PKI et ses sympathisants soient les principales victimes de cette vague de violences, celle-ci vise également, selon les lieux, d'autres groupes comme les hindouistes, les chrétiens, certains musulmans modérés ou la minorité chinoise d'Indonésie.

Déclenchées à la fin de 1965, qui demeure la date symbolique de l'évènement, les tueries durent plusieurs mois et s'étendent sur l'année 1966, certaines ayant encore lieu par endroits en 1967. Des centaines de milliers de personnes sont arrêtées, emprisonnées ou déportées dans des camps.. Le général Soeharto, principal maître d'œuvre de cette purge politique, remplace ensuite Soekarno à la tête du pays. La répression, visant aussi bien les communistes que les autres opposants, continue en Indonésie dans les années suivantes.

Le PKI sous la Démocratie dirigée Un contexte politique favorable au parti Une alliance étroite avec le pouvoir grâce à la politique de Nasakom thumb|Le président Soekarno forme une alliance avec les communistes. Né dans le contexte de la lutte indépendantiste contre les colonisateurs néerlandais, le Parti communiste indonésien est l'un des rares PC asiatiques à bénéficier, dès l'entre-deux-guerres, d'effectifs importants Ruth T. McVey, The Rise of Indonesian Communism, Equinox Publishing, 2006, .. Durant la révolution nationale indonésienne, le PKI est en situation de rivalité avec les nationalistes de Soekarno, devenu président de l'Indonésie lors de la proclamation d'indépendance. En 1948, les communistes contrôlent brièvement la ville de Madiun, mais ils sont ensuite écrasés par les troupes du gouvernement nationaliste : l'échec de leur insurrection se solde par la mort de plusieurs milliers de militants du PKI et d'une partie de ses dirigeants. Le parti n'est cependant pas éradiqué, ce que les chefs de l'armée indonésienne considèrent par la suite comme une erreur. Le PKI, qui bénéficie du soutien de la Chine de MaoJean-Louis Margolin, « Indonésie 1965 : un massacre oublié », Revue internationale de politique comparée, 2001., se reconstitue et connaît une progression spectaculaire, devenant le quatrième parti du pays lors des élections de 1955.

Pendant la guerre froide, Soekarno fait le choix du neutralisme et devient l'une des figures du Mouvement des non-alignés. En 1959, après plusieurs années d’instabilité politiqueDix-sept gouvernements se succèdent entre 1945 et 1958., il met en place la « Démocratie dirigée ». Les partis politiques y perdent définitivement le premier rôle au profit d’un exécutif fort, dominé par la figure de Soekarno, autoproclamé et décrété . Le Parlement élu en 1955 est dissous en : dans la nouvelle Assemblée désignée par le président, les sièges ne vont plus seulement aux partis mais également à des « groupes fonctionnels » représentant les ouvriers, les paysans, les entrepreneurs, les forces armées, les groupes religieux... Alors que cette politique peut sembler à première vue néfaste aux intérêts du PKI, Soekarno annonce, dans son discours du la mise en place d’une « économie dirigée », contre l'« exploitation de l'homme par l'homme », reprenant ainsi la rhétorique communiste. De même, en 1960, il fait voter une réforme agraire qui limite la taille des propriétés et prévoit une redistribution des terres, deux objectifs de longue date du PKI.

Cette proximité entre l’idéologie du pouvoir en place et celle du PKI prend un nouveau tournant quand, en 1961, Soekarno décide que l'orientation de l'Indonésie sera fondée sur l’alliance du nationalisme, de la religion et du communisme : cette politique est baptisée NasakomAcronyme formé à partir des mots indonésiens NASionalisme (« nationalisme »), Agama (« religion ») et KOMunisme (« communisme »).. Le PKI obtient ainsi une place au centre du pouvoir tandis que l’Indonésie commence à entretenir des relations étroites avec plusieurs pays communistes d'Asie.

Une influence grandissante sur Soekarno Dès la mise en place du Nasakom, le Partai Nasional Indonesia (PNI), le Nahdlatul Ulama (NU) et le PKI commencent à se disputer le pouvoir. Cette lutte se matérialise dans les campagnes à partir de 1963, quand des paysans sans terre se mettent à imposer, par des « actions unilatérales », la réforme agraire votée trois ans plus tôt mais demeurée inappliquée. Souvent membres du BTI, une organisation paysanne affiliée au PKI, ils occupent les terres possédées par de riches propriétaires terriens, ces derniers étant pour la plupart électeurs du PNI et du NU. La confrontation est particulièrement âpre à Java, dont le Centre et l'Est sont des bastions communistes et où le PNI et le NU sont également bien implantés. Au début des années 1960, les communistes vont jusqu'à réclamer des exécutions publiques pour les . Rapidement, les forces anticommunistes, auparavant divisées, s'allient pour lutter plus efficacement contre les agissements du BTI, isolant ainsi le PKI dans les zones rurales. Cet isolement s’étend bientôt à l’ensemble du pays et ce n’est que grâce à la protection de Soekarno que le PKI réussit à survivre entre 1963 et 1965.

En effet, le « Père de l'Indonésie », désireux de contrebalancer la puissante armée indonésienne et le très populaire NULe parti obtient lors des élections législatives de décembre 1955, 18.47 % des voix. Cependant si l’on additionne à ces voix celles du Masyumi, un autre parti islamiste interdit en 1960, on obtient plus de 39 % des voix., protège le PKI de ces derniers qui tentent de faire taire sa presse et d’empêcher ses congrès. Mais peu à peu Soekarno ne se contente plus de défendre le PKI et commence à se rapprocher du parti, le considérant comme le mieux à même de soutenir ses idéaux révolutionnaires. En effet au PNIParti que Soekarno a lui-même fondé en 1927. seule une fraction du parti, l'aile dite « soekarniste », appuie la politique de Soekarno tandis que son aile « droite » et l’intégralité du NU la rejettent. En comparaison le PKI avait, dès la proclamation de la « Démocratie dirigée », accepté le nouveau régime et fait des concessions idéologiques. En 1959 il adopte ainsi une politique de « front national uni » qui fait passer les intérêts nationaux avant les intérêts de classe.

Le rapprochement entre le PKI et Soekarno, qui s’effectue à partir de 1963, se reflète aussi dans la politique étrangère de ce dernier. Ainsi, début 1965, l’Indonésie quitte l’ONU en signe de protestation contre l'entrée de la Malaisie au Conseil de sécuritéL'Indonésie connaît alors une grave crise avec la Malaisie. Le président indonésien accuse notamment la fédération malaisienne d'être une création fantoche des Britanniques pour accroître leur contrôle sur la région et cherche à la déstabiliser, voire à la faire éclater. tandis que Soekarno annonce la formation prochaine d’une organisation rivale, dite des Par opposition aux « Vieilles Forces établies »., autour d’un axe Jakarta-Hanoï-Phnom Penh-Pékin-Pyongyang. Le président indonésien prépare ainsi une alliance avec quatre pays asiatiques dont trois sont communistes et le quatrième neutraliste. L'URSS, bien que n'ayant pas de relais politique important sur place (le PKI est en effet plus proche de la Chine, en rupture avec Moscou), soutient généreusement l'Indonésie de Soekarno, à laquelle elle fournit du matériel et une aide économique qui lui permet de développer son industrie. Dipa Nusantara Aidit et Njoto, cadres dirigeants du PKI, deviennent membres du gouvernement de Soekarno. Dans le contexte de l'escalade militaire au Viêt Nam et de la crise au Laos, les États-Unis sont particulièrement inquiets de la politique de Soekarno qui semble augurer, selon la logique de la , d'un basculement de toute une partie de l'Asie du Sud-Est dans la sphère communisteGeorges-Henri Soutou, La Guerre froide 1943-1990, Librairie Arthème Fayard, , 2010, .. L'influence grandissante du PKI sur Soekarno est notamment visible dans les discours de ce dernier, qui se montre de plus en plus critique envers ceux qui s’opposent aux actions communistes. Ainsi, à plusieurs reprises, il fustige la « communistophobie » de ceux qui protestent contre les manœuvres communistes, notamment lors de la vague d’occupations de terres par le BTI. Lors du discours de la fête nationale du , le président entretient l'inquiétude ambiante en réaffirmant son virage à gauche, et en déclarant que le pays traverse une année où l'on vivrait . De même, durant de son discours du suivant, il s’attaque à l'armée, ennemie de longue date du PKI, en accusant « certains généraux » de se mettre en travers de la « révolution populaire ». À la veille du massacre, le rapprochement entre Soekarno et les communistes indonésiens est si sensible que pour la grande majorité des observateurs occidentaux, le passage au communisme de l’Indonésie n’est plus qu’une question de temps.

Durant l'année 1965, l'activisme du PKI, qui multiplie les manifestations antireligieuses, occupe des terres et s'en prend à des petits propriétaires terriens, contribue à entretenir l'appréhension des élites indonésiennes, alors même que le pays subit une importante crise économique. Les rumeurs autour de la santé de Soekarno, qui subit un malaise en public le , renforcent les inquiétudes sur la stabilité politique du pays. Pendant l'été, les rumeurs de coup d’État militaire se font de plus en plus insistantes.

Des effectifs considérables Le PKI revendique, en , de membres, ce qui en fait le troisième parti communiste au monde en nombre d’adhérents après le Parti communiste chinois et le Parti communiste de l'Union soviétique, et le plus important au monde en dehors de ceux des régimes communistes Archie Brown, The Rise and fall of communism, Vintage Books, 2009, .. Cependant le PKI n’est qu’un des éléments d’une structure beaucoup plus large composée, en plus du parti, de six organisations de masse qui lui sont affiliées. Ces dernières rassemblent officiellement de personnes, soit presque un quart de la population indonésienne de l’époque de personnes.. Plus précisément, le syndicat communiste SOBSI revendique, en 1965, de membres, l’association paysanne BTI, , les fédérations communistes d’écrivains et d’artistes, , tandis que le mouvement de jeunesse Pemuda RakyatLes « Jeunesses du Peuple » en indonésien. et le mouvement féminin Gerwani en revendiquent chacun . Avant les massacres les communistes indonésiens affirment ainsi que plus de personnes leur sont directement ou indirectement reliées.