Le vocable « convulsionnaires » est créé au , à partir du terme médical « convulsion ». En effet, il sert à l'origine à désigner collectivement des individus atteints de troubles mentaux qui, lors de transes mystico-religieuses, présentent des convulsions, entre autres manifestations spectaculaires. Le terme est ensuite appliqué dès 1731 à un mouvement politico-religieux né dans le contexte de l'opposition janséniste à la bulle Unigenitus et à la répression politique et religieuse des prêtres appelants. Ce mouvement est défini par ses acteurs comme l'« Œuvre des convulsions ».

Le mouvement convulsionnaire est riche d'interprétations. Il se situe au carrefour de l'histoire du jansénisme, de pratiques religieuses traditionnelles, d'un sentiment d'indignation du petit peuple parisien, de la naissance de l'opinion publique et du monde sectaire. Il évolue durant le et pousse ses derniers développements jusqu'au cœur du .

À la fois religieuse et scandaleuse, l'« œuvre des convulsions » est objet d'attention, de réprobation et d'interrogations pour ses contemporains, tout en étant fermement condamnée par l'Église. Les convulsions sont souvent vues comme une déchéance du jansénisme. Au milieu du , Sainte-Beuve parle ainsi, dans son Port-Royal, d'« ignominie des convulsions ».

Pour saisir ce que fut le mouvement convulsionnaire, il faut faire coexister la rationalité pure avec les pratiques religieuses populaires teintées de merveilleux qui font le quotidien des quartiers commerçants du Paris de la première moitié du . L'origine des convulsions tient à la querelle janséniste. Si les convulsions semblent ne rien avoir de commun avec l'austère piété des habitants de Port-Royal des Champs, leur existence est pourtant directement liée à la persécution contre les religieuses et les prêtres liés au jansénisme.

Du jansénisme aux convulsions

right|thumb|Les paroisses jansénistes parisiennes dans la première moitié du .

La proclamation de la bulle papale Unigenitus en 1713 a théoriquement mis fin à la controverse janséniste. Condamnation ferme du jansénisme, ce texte rejette les thèses jansénistes sur la grâce et la prédestination. Cependant cela n'empêche pas une certaine démocratisation du débat, qui se restreint de moins en moins à un simple débat théologique réservé aux élites. Le petit peuple de Paris a pris fait et cause pour le clergé janséniste. Celui-ci, présent dans les quartiers populaires du centre de Paris, se distingue souvent par sa simplicité, sa pratique de la charité et la qualité de la vie spirituelle qu'il offre aux fidèles. Dans les années 1730, près de la moitié des prêtres de ces quartiers se situe dans la mouvance jansénisanteVoir à ce sujet les travaux de Marie-José Michel, Jansénisme et Paris, Klincksieck, 2000. Le concept de « jansénisation » et l'imprégnation du bas-clergé parisien y sont développés avec précision. Les principales paroisses jansénistes de Paris sont Saint-Étienne du Mont, Saint Jacques du Haut-Pas, Saint Germain l'Auxerrois, Saint Séverin, et de manière plus globale les paroisses du centre historique de Paris (voir cartes 432-433)..

Alors que la Régence rompt avec l'autoritarisme de la fin du règne de Louis XIV, un grand nombre d'évêques, de prêtres, de moines, et même de laïcs fait « appel » de la bulle Unigenitus auprès du pape. On les nomme les appelants. Ils sont condamnés par les autorités ecclésiastiques, mais leur condamnation est mal acceptée par le peuple parisien, qui commence à s'intéresser, selon l'expression de l'époque, aux « affaires du temps ». Cette naissance de l'opinion publique est favorable aux jansénistes, d'autant plus qu'elle est tenue au courant de toutes les affaires par les Nouvelles ecclésiastiques, journal clandestin janséniste qui est très diffusé dans les milieux populaires.

La cause janséniste est donc devenue une cause populaire. Elle lie dans un sentiment d'opposition au pouvoir et à Rome toute une part de la population parisienne : clercs, gens de la robe (avocats, parlementaires, etc.), petit peuple, qui sont prêts à prendre le parti des jansénistes.

thumb|200px|Marguerite Périer, nièce de Blaise Pascal, guérie par le miracle de la Sainte-Épine.

D'autre part, le mouvement janséniste a toujours fait une part importante aux miracles. C'est pour lui une manière de sentir l'approbation divine. Ainsi, le miracle de la Sainte-Épine, qui guérit la jeune Marguerite Périer en pleine période de condamnation du jansénisme, est-il vu comme une intervention de Dieu en faveur de sa cause.

Au début du , alors que la condamnation du jansénisme est définitive, il ne reste donc plus que le recours à Dieu pour défendre sa cause.

Les premiers miracles liés aux appelants ont lieu dans les années 1720. Celui de madame Lafosse fait autant de bruit à Paris que celui de Marguerite Périer en 1656 : le la dame Lafosse, qui souffre de pertes de sang depuis une vingtaine d'années, suit la procession de la Fête-Dieu. Elle est subitement guérie, alors même que le prêtre qui portait l'ostensoir, Jean-Baptiste Goy, est appelant. Le miracle est reconnu comme une preuve de la présence réelle, et la paroisse Sainte-Marguerite, où il a eu lieu, le commémore pendant près d'un siècle. Ce miracle attire l'attention du monde parisien : Voltaire cherche à savoir si le miracle est véridique, rencontre la femme et lui offre une somme d'argent qu'elle refuseL'interprétation de cet épisode diffère selon les auteurs : pour René Pomeau, dans La Religion de Voltaire (Nizet, 1995, ), Voltaire a simplement voulu voir, en philosophe, quelle était la réalité de ce miracle, sans nécessairement lui accorder de crédit. Pour Augustin Gazier en revanche, Voltaire a cru à l'époque à la véracité du miracle, pour ensuite le critiquer (Histoire générale du mouvement janséniste, tome 1, ).. Cela n'empêchera pas le philosophe de dénigrer le miracle quelques années après, dans son Siècle de Louis , en disant que « le Saint-Sacrement guérit en vain la femme Lafosse, au bout de trois mois et en la rendant aveugle »Voltaire, Le Siècle de Louis , chap. Du jansénisme. Voltaire a une relation particulière avec le mouvement convulsionnaire, puisqu'il semble que son frère ait lui-même été un temps un adepte des convulsions. Voir à ce sujet Monique Cottret, Jansénisme et Lumières, pour un autre , Albin Michel, Paris, 1998, 419 p..

Deux ans après meurt Gérard Rousse, un chanoine du diocèse de Reims, prêtre et appelant. Sur sa tombe se multiplient alors les miracles, comme ceux de la dame Stapart et d'Anne Augier. Des gravures de Jean Restout sont diffusées largement et illustreront par la suite le livre de Louis Basile Carré de Montgeron, La vérité des miracles de M. de Pâris démontrée contre M. l'Archevêque de SensLa Vérité des miracles opérés à l±intercession de M. de Pâris et autres appelans, démontrée contre M. l'Archevêque de Sens, s.l.s.n., 1737, 3 vol. in-4° (1737). Ces miracles sont très populairesAugustin Gazier, Histoire générale du mouvement janséniste, tome 1, 277-278..

Le mouvement convulsionnaire naît, en tant que tel, des événements qui se produisent sur la tombe d'un simple diacre appelant, mort en 1727 : François de Pâris.

Le diacre Pâris et le cimetière de Saint-Médard

left|thumb|150px|Gravure d'un buste représentant le diacre François de Pâris. Autour de la tombe de François de Pâris, dans le cimetière de l'Église Saint-Médard de Paris, ont lieu successivement entre 1727 et 1732 des guérisons miraculeuses et des « crises de dévotion » se manifestant chez les fidèles par des convulsions généralisées.

François de Pâris, un diacre célèbre pour sa charité dans le quartier Saint-Médard de Paris, meurt le en léguant tous ses biens aux pauvres. Des miracles sont rapportés sur sa tombe dès le jour de son enterrement : peu après l'inhumation une femme paralysée du bras se déclare guérieAugustin Gazier, Histoire générale du mouvement janséniste, tome 1, 279.. Très vite le cimetière est fréquenté par des curieux, des malades, des Parisiens de toutes conditions dont le comportement étrange s'explique par le fait que le défunt diacre est considéré comme un saint par le peuple. Certains malades touchent sa tombe dans l'espoir d'être guéris. D'autres se couchent dessus ou prélèvent la terre qui l'entoure, y voyant une relique aux propriétés miraculeuses.

À partir de juin 1731, les guérisons soudaines se multiplient et certains malades commencent à présenter des mouvements convulsifs dans le cimetière. Un scandale a même lieu le : une dame Delorme, souhaitant se moquer des miracles auxquels elle ne croit pas, se rend au cimetière et se retrouve soudainement frappée de paralysie. Elle avoue devant notaire son intention de dénigrer les miracles et cette affaire pousse l'archevêque de Paris, Charles de Vintimille, à affirmer dans un mandement qu'ils sont faux, et que ce culte des reliques doit cesser.

Les convulsions paraissent scandaleuses et sont dénoncées par la police royale : « Ce qu'il y a de plus scandaleux », dit un indicateur, « c'est d'y voir des jeunes filles assez jolies et bien faites entre les bras des hommes, qui, en les secourant, peuvent contenter certaines passions, car elles sont deux ou trois heures la gorge et les seins découverts, les juppes basses, les jambes en l'air… ». Appelés à juger, les médecins du roi ne voient dans le phénomène qu'une impostureAndré Zysberg, La monarchie des Lumières 1715-1786, Éditions du Seuil, , 2002, 153.. Cet aspect scabreux des scènes de convulsions n'échappe pas à la police du roi : le , une ordonnance du roi déclare qu'on cherche à Saint-Médard à abuser de la crédulité du peuple et, en conséquence, le cimetière est ferméAugustin Gazier, Histoire générale du mouvement janséniste…, tome 1, 279-280.. Immédiatement, un petit distique ironique fleurit et se répand dans Paris : « De par le roi, défense à Dieu / De faire miracle en ce lieu ». vignette|Panneau de la mairie de Paris relatant l'histoire du square Saint-Médard et de ses convulsionnaires.

Le phénomène des convulsionnaires devient vite très populaire et, comme dans la querelle des Appelants, son aspect religieux n'y sert que de prétexte dans les prises de position contrastées qu'il suscite :

Apparition des secours Le terme « convulsionnaire » apparaît spontanément à la fin de l'année 1731. Il n'a alors aucune connotation médicale et est parfaitement inconnu des traités de médecine de l'époque. Il est utilisé à la fois par les partisans des convulsions et par leurs détracteurs, qui parlent cependant aussi de « convulsionnistes ».

Un long rapport de police du signale la participation active de concierges et guichetiers : .

Séance de secours : une femme se frappe à coups de battoir. La légende de la figure indique : (« Je frapperai et je guérirai » - Deutéronome , 39). Gravure anonyme du |thumb|right

Après la fermeture du cimetière Saint-Médard, les convulsionnaires se réunissent dans des lieux privés, salons, caves ou greniers. Les séances se déroulent devant un public restreint formé de partisans convaincus. Les convulsions changent progressivement de signification : de signes de guérison, elles deviennent les manifestations d'une agression du corps du convulsionnaire. Celui-ci demande alors aux autres assistants de le « secourir ». Les secours deviennent alors une action des assistants pour détendre et soulager le convulsionnaire. Il s'agit de tirer ou presser ses membres crispés, de l'aider à supporter l'agression. Les médecins et apothicaires du temps se penchent sur le phénomène, surpris de l'absence de douleur des convulsionnaires :