La philosophie pratique d'Emmanuel Kant désigne la philosophie édifiée par l'usage de la raison pratique, par contraste avec l'usage de la raison théorique, qui faisait l'objet de la Critique de la raison pure. La philosophie pratique englobe ainsi aussi bien la philosophie morale que la philosophie politique ou la philosophie du droit. Kant expose celle-ci principalement dans les Fondements de la métaphysique des mœurs et dans la Critique de la raison pratique, mais également dans d'autres opuscules, tels que Du prétendu droit de mentir par humanité, Théorie et pratique ou Qu'est-ce que les Lumières ?. La philosophie pratique kantienne est indissociable de sa théorie de la connaissance exposée dans la première Critique, bien qu'il y ait une tension et une évolution dans la pensée de Kant entre les trois Critiques. La Critique de la raison pratique a pour objet les questions « que dois-je faire ? » et « que puis-je espérer ? ».
L’articulation entre la philosophie théorique et la philosophie pratique est la suivante. Le seul usage légitime des concepts de la métaphysique est un usage rendu légitime dans le cadre de la morale. En effet, bien que les noumènes nous soient rendus inconnaissables par la critique de la connaissance, ils jouent un rôle régulateur et par là même indispensable dans la constitution de l'agent moral. Dans la Critique de la raison pure Kant ne fait qu’évoquer cette idée. Il l'explicite et la fonde dans la Critique de la raison pratique. Le devoir moral est par nature inconditionnel (c’est l'impératif catégorique, déjà présenté dans les Fondements de la métaphysique des mœurs ). Il est impensable sans les concepts métaphysiques ou problématiques de liberté, d’immortalité de l’âme et de Dieu.
La morale kantienne La morale kantienne atteint sa forme définitive dans la période critique, et est exposée principalement dans deux ouvrages fondamentaux : Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) et Critique de la raison pratique (1788). Kant définit la morale comme la partie de la philosophie qui s’occupe des lois d’après lesquelles tout doit arriver (loi morale), et non selon lesquelles tout arrive effectivement (lois de la nature).
On peut noter une double influence subie par Kant : d’une part, l’influence du christianisme, et plus particulièrement du piétisme (que lui a inculqué sa mère) lui fournit l’idée que la morale est avant tout affaire de pureté de motifs et de rectitude du vouloir. D’autre part, Rousseau lui révèle dans l’Emile une idée fondamentale : « nous pouvons être homme sans être savant »Rousseau, l'Emile, la profession de foi du vicaire savoyard, ce qui signifie que la vertu n’est affaire ni de science, ni de connaissance.
Mais la morale de Kant est irréductible à toute autre morale, en ceci que, comme pour la raison spéculative, Kant cherche les conditions a priori de la morale, qui le conduiront à affirmer l’autonomie de la volonté et la liberté transcendantale. L’objectif de Kant est donc d’ « élaborer une bonne fois une philosophie morale qui serait complètement expurgée de tout ce qui ne peut être qu’empirique et appartient à l’anthropologie ».
La doctrine de la volonté bonne (volonté du Bien)
L’analyse kantienne part d’un fait de la raison : nous ne savons pas — et ne pouvons pas savoir — si une action morale (ou purement morale) a jamais été réalisée par l’homme depuis que le monde est monde, mais le jugement moral en lui-même ne fait aucun doute : la conscience commune sait juger du bien et du mal. Dès lors, l’entreprise de Kant est plus théorique que normative : elle doit expliquer le principe du jugement de moralité. D’où la phrase de Kant : « Il n’est besoin ni de science ni de philosophie pour savoir ce qu’on a à faire, pour être honnête et bon, même sage et vertueux »Kant, Fondation de la métaphysique des mœurs, Première section..
En examinant la conscience morale commune, Kant dégage le fait que rien n’est « bon » en soi, dans le monde, hormis une volonté bonne. Cette volonté bonne est définie en dehors de toute considération des buts de l’action (elle doit être bonne en elle-même), elle ne dépend pas des résultats de l’action (ce qui montre l’opposition de la morale kantienne et des morales utilitaristes ou conséquentialistes). La volonté est dite bonne si et seulement si elle obéit à une loi ou maxime commandée par la seule raison (représentation d'une loi morale suscitant l'adhésion par respect), et non par la sensibilité (les penchants égoïstes). En effet, selon Kant, les facultés humaines se divisent entre la sensibilité d’une part, qui est toujours liée à l’égoïsme et à l’amour de soi, et la raison d’autre part. La volonté bonne, qui doit être bonne en soi, donc indépendamment de toute inclination sensible (désir, penchant), doit donc être purement rationnelle.
On peut dégager deux résultats importants de cette idée. Le premier, c’est que la morale est liée à la rectitude du vouloir (une action est dite « bonne » ou « morale » si elle est décidée par pure représentation de la loi morale). Il s'agit donc d'une morale de l'intention (déontologie). Le deuxième, c’est que la raison n’est pas conformée en vue du bonheur. Kant donne deux arguments pour défendre cette idée : le premier, c’est que si la nature avait voulu assurer notre bonheur, elle aurait pu nous doter d’un instinct infaillible, ajustant systématiquement notre comportement à l’obtention du bonheur (ce qui n'est évidemment pas le cas). Le second, c’est que la raison a plutôt tendance à nous éloigner du bonheur : d'où le penchant de certains à tomber dans une forme de misologie, qui peut nous rappeler Rousseau : en sortant de l’état de nature, et en optant pour la raison plutôt que pour l’instinct, l’homme multiplie ses besoins et s’éloigne du bonheur (la lucidité le rend insatisfait). La raison doit donc avoir une fin plus haute et plus noble que d’assurer notre bonheur : cette fin, c’est la moralité, le respect du devoir et de la loi morale.
Kant définit le devoir comme « la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi ». La loi morale s’impose à tout être raisonnable, et donc aussi bien à l’homme qu’à une volonté sainte. Il faut distinguer l’action légale, qui est seulement conforme au devoir, de l’action morale, accomplie par seul respect pour le devoir, c'est-à-dire indépendamment de tout intérêt pris par l’agent. La condition qui permet in fine de définir un acte moral est qu'il soit accompli par devoir, et non par intérêt. Chez l’homme, la loi prend ainsi la forme d’un devoir, d’une contrainte : le devoir naît du heurt entre la volonté bonne et les tendances (c’est-à-dire les inclinations sensibles), la première s'opposant souvent aux secondes. La loi morale rencontre donc chez l’homme des entraves subjectives : bien que certaines actions soient objectivement nécessaires (imposées par la loi), elles demeurent subjectivement contingentes (la volonté humaine n’est pas sainte, l’homme peut ne pas respecter la loi). Chez l’homme, la loi prend alors la forme d’un impératif.
L’impératif catégorique
Kant distingue les impératifs en usant de sa classification des jugements : il existe trois types de jugements : les jugements problématiques, dont l’affirmation ou la négation est seulement possible, les jugements assertoriques, dont l’affirmation ou la négation est réelle, et les jugements apodictiques dont l’affirmation ou la négation est nécessaire. Il en déduit trois impératifs :
les impératifs de l’habileté, qui sont problématiquement pratiques et fournissent des règles de l’habileté. Ils font tendre la volonté vers des fins seulement possibles, comme peut en fournir la science par exemple. les impératifs de la prudence, qui sont assertoriquement pratiques, et fournissent des conseils de la prudence. Ils tendent vers des fins réelles, comme la recherche du bonheur. En effet, Kant dit du bonheur que « tous se le proposent effectivement en vertu d’une nécessité naturelle », et que cette fin « fait partie de leur essence ». Kant accorde donc aux utilitaristes et aux moralistes que l'égoïsme et la recherche du bonheur sont des tropismes naturels. Mais la morale ne peut se fonder sur cette recherche du bonheur, car sa recherche constitue seulement une universalité de fait (ce qui est) et non de droit (ce qui doit être). Or la morale doit être fondée dans toute sa pureté, sans y laisser demeurer de scories empiriques. l’impératif moral, qui est apodictiquement pratique, et fournit des commandements. L’action morale est nécessaire en elle-même, en soi, sans rapport à un but quelconque.
Les deux premiers sont dits hypothétiques : ils commandent la volonté, mais dépendent de la sensibilité (par la fin, choisie par cette dernière). Au contraire, l’impératif moral est catégorique : il commande la volonté sans rapport à aucune fin, il est donc purement formel et se pose à la volonté de façon inconditionnée et indépendamment de tout contenu (c’est le formalisme kantien). On retrouve ici la définition de la raison comme exigence d’universalité et de non-contradiction logique. En définissant la maxime d’une action comme la règle subjective déterminant la volonté d’un être raisonnable — qui peut être contraire à la loi morale — Kant aboutit à la « formule mère » de l’impératif catégorique :
« Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir en même temps comme principe d’une législation universelle »Critique de la raison pratique, Analytique de la raison pure pratique, loi fondamentale de la raison pure pratique. .
Il doit donc y avoir conformité de la maxime de la volonté à la loi : dans l’action immorale, notre volonté se nie elle-même (contradiction logique interne). Pour Kant, mal agir c’est vouloir pour soi ce que l’on ne veut pas universellement, c’est vouloir se mettre à l’état d’exception. À partir de cette formule, Kant tire trois formules dérivées :
« Agis comme si la maxime de ton action devait par ta volonté être érigée en loi de la nature »
Ici, il ne s'agit pas de la nature empirique, mais d'une nature formelle comprise comme système d'objets obéissant à des lois universelles et nécessairesVoir notamment Prolégomènes, §14 et §17.
« Agis de façon à traiter l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne des autres, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen »
Ici, la fin dont parle Kant n'est pas une fin à réaliser (ce qui ruinerait le formalisme kantien) mais une fin à respecter. La personnalité se confond avec la loi morale, et c'est la loi morale qu'il faut respecter chez soi et chez autrui.
« La législation universelle de la conduite, c’est la volonté de l’être raisonnable qui doit en être la législatrice »
Ces trois formules expriment le même impératif catégorique, mais elles montrent respectivement l’unité de la forme de la volonté pour la première, la pluralité des fins pour la seconde et la totalité du système des fins pris dans son ensemble pour la dernière. La troisième formule nous dit que la législation morale, à laquelle nous pensons souvent être contraints de l’extérieur, c’est en fait nous-mêmes qui en sommes les législateurs : c’est le concept clé d’autonomie de la volonté (le législateur appartient lui-même à la nature sur laquelle il légifère).
L'autonomie de la volonté
Kant nous dit que « la législation universelle de la conduite, c’est la volonté de l’être raisonnable qui doit en être la législatrice ». Autrement dit, cela signifie que l’homme, en tant qu’être raisonnable, se donne à lui-même sa propre loi, bien que celle-ci ait valeur universelle. Il croit être contraint de l’extérieur par sa loi parce qu’il est en même temps un être sensible, soumis à des inclinations.