Le Silence de la mer est un film de Jean-Pierre Melville, adapté de la nouvelle de Vercors, tourné en 1947 et sorti en 1949.

Ce film eut une grande influence sur la Nouvelle Vague.

Résumé Un homme d'une soixantaine d'années demeure avec sa nièce dans une maison du Dauphiné, dans la France occupée pendant la Seconde Guerre mondiale. La Kommandantur envoie un officier allemand loger chez eux, en zone libre. Le père de cet officier, militaire également, avait lui connu la défaite de l'Allemagne face à la France, à l'issue de la Première Guerre mondiale.

Pendant plusieurs mois, l'officier, compositeur de musique dans sa vie civile, tout imprégné de culture française, essaie d'engager, en dépit d'un silence immuable, un dialogue avec ses hôtes. Par ses visites quotidiennes du soir, d'abord en tenue militaire, puis en tenue civile, pour réduire aux yeux de ses hôtes, l'impression d'occupation, il fait partager, sous divers prétextes, à l'oncle et à la nièce, son amour de la France, de la littérature, de la musique, de sa nature, et son espoir de voir naître du rapprochement entre la France et l'Allemagne une grande Europe. Progressivement, une passion toujours tue se noue entre la nièce et l'officier. Ce dernier essaie par force de métaphores peu dissimulées d'éteindre l'indifférence et le mépris qui lui sont réservés. Il tentera de faire comprendre à la jeune femme, les sentiments qu'il éprouve pour elle, en évoquant l'histoire de La Belle et la Bête, et ceci en présence de son oncle, qui n'est pas dupe des sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre et auxquels il consent secrètement, voyant que l'officier allemand possède une âme noble.

Au cours d'une permission à Paris, une conversation avec des amis lui apprend d'abord que la collaboration n'est qu'un prétexte pour détruire la culture française, dangereuse pour l'affirmation du nazisme en Europe. Ensuite, il découvre l'existence des camps d'extermination et voit sous un jour nouveau ses amis d'avant-guerre et en particulier un ami avec qui il avait étudié à Stuttgart, qui faisait de la poésie et qu'il avait toujours considéré comme un homme sensible, et qui s'avère être finalement un nazi fanatique. De retour en province, il aperçoit affichée dans une gare, une annonce qui déclare qu'à la suite de la mort d'un soldat allemand par la Résistance, plusieurs Français dont les noms figurent sur la pancarte, ont été fusillés en mesure de représailles. Gêné par cette mesure, il cesse de rendre visite à ses hôtes, bien qu'il continue de rentrer tous les soirs dans sa chambre, en évitant de se faire remarquer. Peu de temps après, il décide de quitter la France, pour partir se battre sur le front de l'Est.

Un soir, après avoir revêtu son uniforme dans sa chambre avant de se présenter devant ses hôtes, symbolisant ainsi la distance qui les sépare et l'impossibilité pour lui d'espérer être accepté par eux au vu de la tournure des événements, il leur présente, confus, les raisons de sa décision et après avoir conclu son discours par un adieu. La nièce lui parlera alors pour la première et dernière fois en lui adressant elle aussi, troublée, un adieu à peine audible. Le lendemain à l'aube, sur le départ, il découvre une coupure de presse d'Anatole France laissée à dessein par l'oncle énonçant qu' « il est beau qu'un soldat désobéisse à des ordres criminels ». Torturé en son for intérieur, et se rendant compte en relevant les yeux, que l'oncle se trouvait dans la pièce au moment où il lisait ce message, il n'en part pas moins, résigné, car la France qu'il admirait tant et dans laquelle il espérait trouver une place, ne pouvait dorénavant le voir, malgré toutes ses tentatives, que comme un ennemi.

Fiche technique

Réalisation : Jean-Pierre Melville Scénario : d'après la nouvelle de Vercors Adaptation et dialogues : Jean-Pierre Melville Assistants réalisateur : Jacques Guymont, Michel Drach Directeurs de la photographie : Luc Mirot, André Villard puis Henri Decaë Montage : Jean-Pierre Melville, Henri Decaë Costumes : Tranouez Musique : Edgar Bischoff avec le grand orchestre des concerts Colonne sous la direction de Paul Bonneau Son : Jacques Carrère Production : O.G.C, Jean-Pierre Melville Producteur délégué : Marcel Cartier Directeur de production : Edmond Vaxelaire Distribution : Panthéon Durée : 86 minutes

Distribution

Howard Vernon : Werner von Ebrennac Nicole Stéphane : la nièce Jean-Marie Robain : l'oncle Ami Aaroë : la fiancée de Werner Georges Patrix : l'ordonnance de Von Ebrennac Denis Sadié : l'ami S.S de Werner Ruedelle : un officier allemand. Il ne s'agit pas de Roger Rudel, mais de Tony Ruedelle, spécialiste avec Jo Dest, des rôles d'officiers allemands grassouillets. Max Fromm (crédité Fromm) : l'officier allemand à la Kommandantur Claude Vernier (crédité Vernier) : un officier allemand Max Hermann : un officier allemand Fritz Schmiedel (crédité Schimiedel) : un officier allemand H. Cavalier D. Kandler

Genèse et élaboration du film L'idée de faire ce film vint à Melville du jour où il lut le livre sous les bombes à LondresD'autres sources disent que Melville aurait lu le livre sur les bords de la Loire. Les deux possibilités sont envisageables, Melville sous le nom de Cartier effectuant des allers-retours entre Londres et la France.. C'est Jean-Paul de Dadelsen qui le lui avait donné. Il était en anglais sous le titre de Put out the lightCette version en anglais date de 1943, traduction de Cyril Connolly..

Après la guerre, lorsqu'il décida de se mettre au travail, il lui fallait d'abord acquérir les droits du livre. C'est cette démarche qui lui fait retrouver Jean Pierre-Bloch, ancien ami d'enfance. Première complication, Louis Jouvet l'avait précédé dans l'adaptation et en avait demandé les droits avant Melville. Résolu à ne pas abandonner à peine lancé, il use de force arguments pour convaincre Bloch de lui accorder les droits à la place de Jouvet dont le seul dessein était d'interpréter von Ebrennac à cause de la phrase de Vercors « Je pris garde à sa ressemblance surprenante avec l'acteur Louis Jouvet ». Peine perdue, les droits ne lui sont pas accordés. Il va donc voir Vercors lui-même pour saisir sa dernière chance. Nouvel échec. Malgré tout, il sort de chez l'auteur en s'étant porté garant de brûler le négatif si, une fois le film terminé et projeté devant un jury de résistants, une seule voix s'élevait contre le filmGeorges Charensol, critique du Silence de la Mer dans Les Nouvelles littéraires du 27 avril 1949, ..

Les difficultés ne font que commencer. Melville ne put entrer dans la profession par la voie traditionnelle. De plus, sa maison de production ne lui avait délivré, étant donné qu'il n'avait ni droits d'adaptation du livre, ni carte syndicale de réalisateur (ne voulait pas être syndiqué), aucun bon de déblocage de pellicule, ces bons étant indispensables pour obtenir le précieux matériau. De ce fait, Melville se trouve démuni de toute aide, notamment financière.

Toutefois, Melville trouva une aide de fin de film, le laboratoire GTC dirigé par un ancien résistant, André Colling. Celui-ci lui fit confiance, ne lui demanda pas de traites et lui prêta son laboratoire à titre gratuit contre remboursement futur.

Le montage se fit dans le dénuement le plus total. Melville travaillait avec Henri Decaë sur son ContinsouzaProjecteur et appareil de montage déjà obsolète à l'époque. La Moviola était d'usage plus courant. dans une chambre d'hôtel. L'appareil chauffait et à chaque arrêt brûlait la dernière image, puisqu'une partie du film est en flamme. Aucun rush n'avait été projeté faute de moyens, ce qui faisait que Melville devait inspecter à l'œil nu les négatifs livrés chaque soir. Cette période reste un bon souvenir pour le metteur en scène qui précise :

« Pendant un an – le plus heureux de ma vie, je dois le dire – nous avons été plongés dans la misère la plus totale. Mais la sensation de réaliser quelque chose d'important, tout en étant démunis, était merveilleuse. C'est tellement idiot mais tellement vrai que je crois qu'il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. J'ai toujours eu cette devise : « Ne sachant pas que c'était impossible, je l'ai fait. ». J'ai certes connu des moments de découragement mais il fallait du courage, il faut bien l'admettre, pour tenir bon jusqu'au bout sans se laisser intimider par chaque sorte de menace et de critique. »

Le choix des comédiens, peu nombreux, fut rapide. La coïncidence pour Jean-Marie Robain, ancien ami ; des relations de famille pour Nicole Stéphane ; le film d'Henri Calef, Jericho, pour Howard Vernon. La maison de Vercors s'imposa pour des raisons artistiques et aussi parce que Vercors en avait fait lui-même la proposition à Melville lors de leurs rencontres. Vercors se le vit reprocher par la suite par des résistants qui affirmaient qu'en fait il devait être d'accord de vendre ses droits considérant les facilités données au metteur en scène. Il prit la défense de Melville en déclarant que ce dernier partait déjà à l'aventure seul et qu'à défaut de l'encourager, il ne voulait pas au moins le handicaper un peu plus.

L'hostilité des occupants et de l'entourage n'arrangea rien. Par exemple, le premier jour de tournage, c'est Emmanuel d'Astier, ministre, à qui Vercors avait prêté sa maison, qui les accueille avec mépris. Le dernier jour, la femme de Vercors s'indignait du désordre qui régnait chez elle en s'exclamant : « Cette maison a connu l'Allemand, mais l'Allemand l'avait respectée, lui ! ».

Le tournage se fragmenta en plusieurs séries de jours, faute de moyens. L'unique électricien machiniste aida Melville à louer le matériel et l'autocar qui emmenait l'équipe dans la maison de Vercors à Villiers-sur-Morin. Le film n'était pas assuré (sauf le négatif) et aurait pu de ce fait ne jamais être achevé.

Melville raconte quelques-unes de ces péripéties aux Cahiers du cinéma :