La Longue Marche : Essai sur la Chine est une œuvre de non-fiction politique et sociologique de la philosophe et écrivaine française Simone de Beauvoir, publiée pour la première fois chez Gallimard le 23 avril 1957. Comptant environ 500 pages, il s’agit d’un essai sur la Chine fondé sur un séjour de six semaines que Beauvoir effectua en république populaire de Chine, récemment fondée par Mao Zedong, entre septembre et octobre 1955.
L’ouvrage constitue l’un des travaux les plus substantiels de Beauvoir en matière de reportage politique, ainsi que l’un des témoignages les plus détaillés sur la Chine maoïste produits par une intellectuelle occidentale dans les années 1950. Il demeure pourtant l’un de ses ouvrages majeurs les moins étudiés, en partie en raison des sensibilités politiques suscitées par son sujet, et en partie à cause des critiques—y compris certaines formulées par Beauvoir elle-même—qui se sont accumulées autour de ses analyses de l’État communiste chinois.
Contexte À l’été 1955, Beauvoir et Jean-Paul Sartre ont accepté une invitation du Parti communiste chinois—proposée par le Premier ministre Zhou Enlai pendant la conférence de Bandung — pour visiter la république populaire de Chine. Selon Michel Leiris, qui était également présent, c’était un « voyage engagé », et y participer signifiait « implicitement se déclarer sympathisant ».
La visite a eu lieu dans un contexte particulier de la guerre froide. Sartre et Beauvoir ont perdu leurs illusions sur l'URSS après la révolution hongroise de 1956. Le modèle socialiste chinois—plus pauvre, plus radical et plus favorable aux peuples opprimés—attirait davantage leur sympathie. Comme Beauvoir l’a écrit plus tard dans Tout Compte Fait, tandis que l’URSS prêchait la patience aux pays sous-développés, « la Chine proposait un modèle de socialisme pauvre et encourageait les peuples opprimés à des actions violentes ». Elle et Sartre étaient accompagnés en permanence par un guide-interprète désigné par le gouvernement, car l’interprète français n’est pas autorisé à entrer en Chine, une condition qui limitait fortement leur liberté d’observation indépendante.
Composition et methodologie La longue marche est organisé par thèmes plutôt que comme un récit de voyage chronologique. Il contient des chapitres comme « Découverte de Pékin », « Les paysans », « La famille », « L'industrie », « La culture », « La lutte défensive », « Le octobre » et « Villes de Chine ». Dans la préface, Beauvoir établit une distinction méthodologique nette entre La longue marche et un récit de voyage classique : « …j'ai vite compris qu'il ne fallait pas songer à écrire sur la Chine un reportage, au sens classique du mot. Le reporter explore un présent stable dont les différents éléments se servent réciproquement de clés; à travers des faits contingents, et chargés de significations qui les débordent, il s'efforce d'atteindre un ensemble ». En Chine, affirme-t-elle, rien n’était « contingent » : chaque fait du présent tirait son sens d’un avenir commun, et le pays ne pouvait être compris qu’à travers son devenir. La tâche n’était donc pas seulement de décrire, mais aussi d’expliquer : « Il est vain de prétendre décrire ce pays : il demande à être expliqué ».
Après son retour, elle a passé deux ans à faire beaucoup de recherches historiques avant de publier le livre. Le titre du livre fait référence à deux choses : d’abord à la célèbre retraite militaire de 1934-1935 dirigée par Mao Zedong, et aussi à l’idée de Beauvoir que « [le présent] n'est qu'une étape de cette ‹ longue marche › qui conduit pacifiquement la Chine de la révolution démocratique à la révolution socialiste ».
Le livre est remarquable par la place importante donnée au contexte historiqueou, parce que la Chine est si ancienne, une histoire relativement récente. Beauvoir consacre beaucoup de pages à expliquer ce qu’était la Chine avant la révolution, afin de montrer clairement ce que la révolution avait changé. Elle écrit même dans son autobiographie de 1963, La Force des choses, que si elle écrivait Le Deuxième Sexe « aujourd’hui », elle utiliserait une approche plus matérialiste, comme dans La Longue Marche : « Je prendrais dans le premier volume une position plus matérialiste. Je fonderais la notion d’autre et le manichéisme qu’elle entraîne non sur une lutte a priori et idéaliste des consciences, mais sur la rareté et le besoin: je l’ai fait dans La longue marche, quand j’ai parlé de l’antique asservissement des Chinoises ».
Les femmes dans La longue marche L’argument féministe se concentre dans le chapitre « La famille ». Beauvoir commence cette analyse avec une attente déjà formée par Le Deuxième Sexe : que le socialisme constitue une condition nécessaire a la liberation des femmes. Comme elle l'écrit dans le livre, « la marche vers le socialisme implique l’émancipation de l’individu, l’affirmation de son droit à disposer de soi-même ».
Un point central de cette analyse feministe est le nouveau code de la famille de 1950 de Mao Zedong. Comme Beauvoir le décrit : « La « loi du mariage » promulguée en 1950 les a entérinées et codifiées. Elle affirme la liberté de l'individu au sein de la famille et la radicale égalité des sexes. Elle abolit les mariages d'enfants et interdit l'adoption des brusenfants, elle exige le libre consentement des époux qui doivent faire enregistrer par écrit leur union, elle condamne l'infanticide, défend le concubinage, autorise le remariage des veuves, accorde à la femme comme à l'homme le droit de demander le divorce et ne reconnaît aucune preeminence au père sur la mère : le nom de l'homme ni sa famille ne sont privilégiés par rapport à ceux de la femme. En cas de divorce, l'enfant est confié, s'il est encore au berceau, à la mère, et plus tard, selon son intérêt, à la mère ou au père. A la différence du code de 1931, elle instaure donc franchement une famille conjugale fondée sur l'égalité des époux et leur droit à disposer d'eux-mêmes.. »Beauvoir a évalué à la fois les réussites et les limites de cette loi, en remarquant que le changement culturel avançait plus lentement que la législation écrite.
Dans un article, la savante Yangyang Liu examine comment Beauvoir a interprété la « désexualisation » apparente des femmes chinoises pendant sa visite. Alors que d’autres observateurs occidentaux critiquaient la perte de la féminité traditionnelle comme un signe de l’uniformité communiste, Beauvoir voyait ce changement esthétique à travers une perspective féministe et socialiste radicale. Elle le présentait comme un rejet nécessaire de l’ancienne oppression patriarcale. Selon Liu, les écrits de Beauvoir répondaient en partie à des critiques comme Robert Guillain, qui utilisait la « désexualisation » pour attaquer le régime communiste : « À cet égard, Beauvoir et son ‹ ennemi › anti-chinois, comme par exemple Robert Guillain, ont chacun adopté une approche différente ». Guillain décrivait les citoyens chinois comme des « fourmis bleues » dans une société « laborieuse, uniforme, asexuée ». Il affirmait qu’il s’agissait d’un « effacement de l’individualité poussé jusqu’à l’effacement de la différence de sexe ».
Beauvoir voyait aussi les Chinois comme asexués, disant qu’ils étaient « trop sérieux », « réservés » et « froids ». En décrivant les mariages à l’université, elle écrit : « Quand au bureau d'enregistrement on demande aux jeunes gens pourquoi ils se sont choisis pour époux, la réponse classique, c'est : « Parce que c'est un bon travailleur ». Tsai m'a dit : « Les étudiants préfèrent les filles qui travaillent le mieux. › Il est certain que l'amour ne paraît pas jouer un grand rôle dans la vie des jeunes Chinois ».
Cependant, au lieu de voir cela comme une répression, Beauvoir présente l'absence de féminité traditionnelle comme une victoire révolutionnaire. Le moment décisif arrive lorsqu’elle raconte la déclaration d’une femme chinoise pendant une représentation d’opéra où l’héroïne se défend contre un empereur plein de désir. La femme explique que les Chinoises avaient voulu la révolution « pour avoir le droit de ne pas aimer ». Beauvoir interprète cela non comme un échec de la libération, mais comme son commencement : un rejet radical des siècles de domination sexuelle qui avaient défini la vie des femmes chinoises. Dans une formule caractéristique, elle conclut que « ce n'est pas l'enthousiasme socialiste qui empêche [la Chinoise] de rêver à l'homme, mais elle accueille avec enthousiasme un socialisme qui la délivre de l'homme ».
Dans sa conclusion, Beauvoir décrit la Chine comme « ni paradis, ni infernale fourmilière, mais une région bien terrestre, ou des hommes qui viennent de briser le cycle sans espoir d'une existence animale luttent durement pour édifier un monde humain ». Le jugement général du livre sur la révolution est donc plutôt favorable, même si elle reconnaît les difficultés matérielles et les limites de la liberté culturelle. La chercheuse Meryl Altman écrit « Elle n’aimait pas tout ce qu’elle voyait et ne croyait pas tout ce qu’on lui disait : le livre est clairement marqué par l’optimisme, mais ‹ il reste à voir › ce qui arrivera ».
Cet optimisme était l’une des critiques principales du livre, même à l'époque. Une critique universitaire à ce temps affirmait que : « Si elle s’était simplement contentée de décrire ce qu’elle voyait, sans introspection personnelle, son travail aurait peut-être été plus fiable… c’est une petite grâce qu’elle évite le jargon marxiste-léniniste habituel ».
La réévaluation de Beauvoir Dans Tout Compte Fait, Beauvoir revient sur La longue marche avec une auto-critique explicite. Elle reconnaît les limites d’information dans lesquelles le livre avait été écrit, en expliquant qu’elle et Sartre se méfiaient à la fois de la presse occidentale hostile et de la propagande publiée à Pékin, qu’ils considéraient toutes deux comme peu fiables. Elle raconte avoir lu les écrits de Mao Zedong avec beaucoup d’intérêt, mais elle finit par qualifier le célèbre Petit livre rouge d’ « une décourageante platitude ».
Au moment où elle écrit Tout Compte Fait, les catastrophes du Grand Bond en avant et de la révolution culturelle avaient rendu l’optimisme du livre sur le maoïsme historiquement impossible à défendre. Beauvoir admet qu’elle avait accepté trop facilement les représentations officielles, et que la révolution culturelle, en particulier, avait contredit une grande partie de ce qu’elle avait écrit sur la situation des intellectuels chinois. Les événements avaient dépassé La longue marche au moment même où elle l’écrivait.
À la fin des années 1970, elle était arrivée à un désenchantement définitif. Voici un extrait d’un entretien avec Le Monde :Pierre Viansson-Ponté: Et vous estimez aussi que la situation des femmes n'a pas sensiblement évolué. Vous avez écrit dans Tout compte fait: « J'ai cru trop vite, quand j'ai écrit le Deuxième Seze, à une proche victoire des femmes. »