Le Protagoras (ou Les Sophistes) est un dialogue de Platon. Pour Platon et Socrate, le dieu est la mesure de toute chose. Pour le sophiste, l'homme est la mesure de toute chosePlaton, Théétète, 152a.
Dates Date de la composition du Protagoras Sans rentrer dans la catégorie des « Premiers Dialogues », ce texte, , fait néanmoins partie des œuvres de jeunesse du philosophe : ils pensent qu'il fut probablement composé à la suite du Lachès, du Charmide et du Lysis. ont vivement contesté cette date et une analyse par logiciel l'a placé le plus proche stylistiquement du Banquet, et ainsi un dialogue de la maturité de Platon.
Date du déroulement du dialogue On peut déduire de la présence des deux fils de Périclès, morts en –429, que le dialogue est censé se dérouler entre –432 et –430, peu avant la guerre du Péloponnèse.
Personnages Personnages intervenant dans la discussion Socrate Hippocrate : il s’agit d’un simple ami de Socrate, à ne pas confondre avec son homonyme Hippocrate de Cos, fondateur de la médecine. C'est lui qui a amené Socrate à Protagoras, lui faisant éloge de sa science. Protagoras : sophiste particulièrement réputé. Ses longs voyages à travers la Grèce, la Sicile et l’Italie lui permirent de dispenser son immense savoir à qui voulait en bénéficier, ce qui le rendit très riche. Il opposait notamment, à Socrate, que « l'homme est la mesure de toute chosechrèmata, de celles qui sont, qu'elles sont, de celles qui ne sont pas, qu'elles ne sont pas »Antoine Bevort, "Le paradigme de Protagoras". Cette célèbre formule qui ouvrait son traité La Vérité ou Discours renversants explique que le nom de relativisme ait été donné à sa théorie de la connaissance. Hippias : Hippias est un autre sophiste, originaire de la cité d’Élis. Connu de tous les Grecs et réputé maîtriser de nombreuses sciences, qu’il s’agisse des mathématiques, de l’astronomie ou de la rhétorique, il ne joue ici qu’un rôle secondaire, s’effaçant pour laisser parler Protagoras. Prodicos : Prodicos, de l’île de Céos, est un sophiste représentant le mouvement des synonymistes. Il était spécialisé dans l'étude des différentes significations des mots. Son personnage, lui aussi, apparaît assez peu, mais suffisamment tout de même pour donner l’occasion à Platon de railler sa manie d’établir de subtiles distinctions entre des mots très proches. Callias : riche notable athénien dans la maison duquel a lieu le dialogue. C'est le bienfaiteur des sophistes, personnage retors qui trempa dans de nombreuses affaires financières et politiques. Alcibiade : Alcibiade est un célèbre homme politique et général athénien, à l’existence mouvementée, faite de trahisons et de réconciliations. Il intervient plusieurs fois dans le dialogue pour prendre la défense de Socrate, lequel se déclare toujours amoureux de lui, comme dans le Premier Alcibiade.
Personnages muets
Entourant Protagoras : Paralos et Xanthippe (les deux fils de Périclès), Charmide et Critias (voir Charmide). Entourant Hippias : Éryximaque, Phèdre de Myrrhinonte (voir Le Banquet) et Andron. Entourant Prodicos : Pausanias, Agathon et deux personnages nommés Adimante. Le dialogue fait allusion à Pythoclidès de Céos, maître de musique et joueur de flûteque l'on retrouve dans l’Alcibiade (118c)
Contenu Le Protagoras aborde sous plusieurs angles la question de la vertu ou de l’excellence, en s’attachant à définir les parties qui la composent, mais aussi à déterminer si elle peut s’enseigner ou non.
Scène introductive Alors que l’aurore est à peine levée, Hippocrate accourt chez son ami Socrate et frappe bruyamment à sa porte. Avec l’enthousiasme naïf de la jeunesse, il explique au philosophe que le grand Protagoras serait, dit-on, en ville, chez son hôte Callias. D’aucuns disent même qu’il serait accompagné d’autres sophistes très célèbres, comme Hippias d'Élis ou Prodicos de Céos.
Socrate devine les raisons d’une telle agitation : Hippocrate, comme beaucoup de jeunes gens de son âge, rêve visiblement de devenir le disciple de Protagoras, quitte à débourser une somme d'argent importante pour cela. Sans vouloir le décourager, Socrate veut néanmoins dans un premier temps tempérer ses ardeurs : il accepte de l’accompagner et de l’introduire auprès du sophiste, mais il serait inconvenant d’arriver si tôt, dit-il, et le mieux est d’attendre une heure moins matinale en se promenant dans les environs. Socrate va profiter de cette promenade pour amener Hippocrate à se poser davantage de questions sur l’enseignement prétendument exceptionnel dispensé par les sophistes. Tandis qu’un joueur de flûte peut enseigner à jouer de la flûte, ou qu’un sculpteur peut enseigner la sculpture, Platon demande ce qu’enseigne le sophiste.
Son art, répond Hippocrate, consiste à . Mais la question n’est pas résolue : il faut que le sophiste rende habile à parler sur une matière ou une autre, et pour cela il lui faut maîtriser cette matière. Quant à savoir de quelle matière il s’agit, Hippocrate s’avoue incapable de répondre.
Socrate met alors en garde son ami, qui cherche avec tant d’ardeur à bénéficier d’un enseignement dont il ignore tout, demandant si on consulterait un médecin sans savoir si ses soins nous feront du bien ou du mal, car c’est bien là ce dont il s’agit chez les sophistes : tel un épicier vantant sans distinction l’ensemble de ses marchandises, sans s’inquiéter de leur impact sur la santé, le sophiste assène en vrac de multiples connaissances à son disciple, sans faire le tri, pour la santé de l’âme, entre les choses bonnes, inutiles et corruptrices.
C’est fort de ces recommandations qu’Hippocrate est conduit par Socrate jusqu’à la demeure de Callias. L’eunuque de service, les prenant pour un énième arrivage de sophistes, leur ferme une première fois la porte au nez. Ce n’est qu’après avoir résolu ce malentendu que le portier indélicat laisse entrer les deux amis. À l’intérieur les attend un tableau d’envergure : Protagoras, Hippias et Prodicos, chacun accompagné d’une imposante escorte de disciples, occupent les lieux. Ils conversent dans différents coins d’une vaste pièce, à l’exception de Prodicos, ronflant encore sous ses couvertures.
Socrate va directement à Protagoras et lui explique l’objet de sa visite : soucieux de la bonne éducation de son ami Hippocrate, il tient à entendre de la bouche même de Protagoras pourquoi l’enseignement qu’offre ce dernier est d’une telle excellence. Visiblement flatté d’être préféré à ses confrères, témoins de la scène, Protagoras ne voit aucun inconvénient à ce que toutes les personnes présentes fassent cercle autour d’eux et les écoutent discourir.
La question de l’enseignement de la vertu
Protagoras n’a jamais donné dans la modestie : Hippocrate a raison de s’adresser à lui, affirme-t-il, car il compte effectivement parmi les meilleurs sophistes de toute la Grèce, et pourra doter son nouvel élève d’une excellente éducation. Il lui enseignera, notamment, « la meilleure façon de gouverner sa maison et, dans les affaires de la cité, le mettra le mieux en état d’agir et de parler pour elle ». Autrement dit, il fera de son disciple un brillant politicien.
Selon Socrate, l’excellence ne peut s’enseigner à la manière des sophistes Socrate ne manque pas de s’incliner devant l’étendue du savoir de Protagoras. Une chose pourtant le préoccupe : il était jusqu’alors persuadé que l’excellence, par nature, ne pouvait s’enseigner, et ce malgré toutes les prétentions des sophistes à ce sujet. Il fonde ce raisonnement sur deux arguments : lorsqu’une discussion porte sur un sujet technique (médecine, cordonnerie, construction navale…), seuls les spécialistes sont habilités à parler et à donner leur avis. Quand, en revanche, la discussion est de nature politique, alors chacun se sent autorisé à émettre son opinion, sans avoir jamais reçu l’enseignement d’un maître à ce sujet : ce comportement est bien la preuve que l’on considère la politique comme ne pouvant être enseignée ; les citoyens athéniens les plus doués dans l’art de la politique, Périclès le premier, se révèlent incapables d’enseigner leur savoir aux gens qui les entourent, y compris à leurs propres enfants.
Le discours de Protagoras et le mythe de Prométhée
Protagoras, pour réfuter Socrate point par point, se lance alors dans un discours.
Pour le premier argument, le sophiste a recours à la mythologie grecque, en contant le mythe de Prométhée (celui qui réfléchit avant) et de son frère Épiméthée (celui qui réfléchit après). Prométhée est chargé par les dieux, à la création du monde, de distribuer les qualités et les dons physiques parmi les êtres vivants.
Epiméthée demande à s'en occuper. Il se met scrupuleusement à la tâche, guidé, semble-t-il, par la double exigence de juste équilibre et de diversité harmonieuse : le plus fort sera moins rapide et le petit animal saura voler dans les airs ou se tapir sous la terre. L'un aura des poils, l'autre une peau, l'un sera carnivore et l'autre herbivore. Mais quand toutes les espèces sont harmonieusement dotées et tous les talents généreusement distribués, l'erreur d'Epiméthée éclate au grand jour : l'homme a été oublié. L'homme reste nu et sans défense.
Prométhée, pour réparer l’erreur de son frère, va voler les secrets du feu et de l'habileté technicienne aux dieux Héphaïstos et Athéna. Il donne le savoir technique aux hommes, permettant de compenser leur nudité. Pour éviter que les hommes, détenteurs de ces nouveaux pouvoirs, n’en viennent à s’entretuer, Zeus leur accorda aussi à tous, par l'intermédiaire du dieu Hermès, les sentiments de la pudeur (aidôs) et de la justice (dikè), fondateurs de la conscience politique et de la vie en communauté. C’est la raison pour laquelle chaque homme a en lui la notion de la politique et peut exprimer une opinion à ce sujet. Par ailleurs, souligne Protagoras, toute société humaine tend à punir les hommes ayant fait preuve d’injustice et de perversion vis-à-vis du reste de la communauté. Le châtiment du coupable est alors censé servir d’exemple, et enseigner la vertu tant à l’intéressé qu’aux autres citoyens.
Si, enfin, les fils des grands hommes politiques ne sont souvent pas à la hauteur de leurs parents, c’est tout simplement qu’ils sont moins doués. Toutefois, de même qu’un mauvais joueur de flûte sera malgré tout meilleur que quelqu’un n’en ayant jamais fait, les citoyens grecs pauvres en vertu paraîtront tout de même des modèles de sagesse par rapport aux barbares des contrées lointaines n’ayant, eux, jamais reçu d’enseignement de l’excellence. Protagoras clôt son argumentation en comparant la vertu à une langue maternelle : si on peut l'apprendre sans maître particulier, écoutant et imitant, ce n'est pour autant pas une raison pour affirmer qu'elle n'est pas un savoir susceptible d'être enseigné.
Protagoras réinvente en quelque sorte le mythe de Prométhée et d'Epiméthée, pour les besoins de sa démonstration. Il prolonge le mythe traditionnel par l'intervention de Zeus qui apporte à tous les hommes, à parts égales, le sens politique sans lequel aucune vie sociale n'est possible. On retrouve ainsi en filigrane deux thèmes majeurs de la pensée des sophistes : une valorisation de la technique, fondement de la civilisation matérielle et une valorisation du citoyen, fondement de la démocratie.
L’excellence comme fin en soi, ou comme comprenant des parties distinctes