Le Prophète est un grand opéra en cinq actes de Giacomo Meyerbeer sur un livret d'Eugène Scribe et Émile Deschamps d'après l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756)Essai sur les mœurs et l'esprit des nations et sur les principaux faits de l'histoire depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIII (1755), tome troisième, chapitre CXXXII, Suite du luthéranisme et de l’anabaptisme, p. 138, Treuttel et Würtz, Paris, 1835. de Voltaire. L’intrigue est inspirée de la vie de Jean de Leyde, chef protestant des anabaptistes et auto-proclamé « roi de Sion ». L’action se déroule au à Dordrecht en Hollande et à Münster en Allemagne.
Créé en français à l’Opéra de Paris, salle Le Peletier, (rebaptisé Théâtre de la Nation après la révolution de 1848) le en présence entre autres de Chopin, Verdi, Théophile Gautier, Delacroix, Tourgueniev et Berlioz, puis en anglais le au Covent Garden de Londres, en allemand l'année suivante à Hambourg, ainsi qu'à Vienne, Lisbonne, Anvers, La Nouvelle-Orléans, Budapest, Bruxelles, Prague, Bâle… c'est un énorme succès qui porte la gloire de Meyerbeer à son apogée. Le compositeur est ainsi le premier Allemand à être promu commandeur de la Légion d'honneur. Il engrange la somme considérable de (environ ) de droits d'auteur pour la publication de la partition. La centième représentation a lieu après 27 mois, la trois-centième après 273 mois le . L'œuvre est reprise en 1876 au Palais Garnier et 573 représentations seront données jusqu'en 1912. Au , les interprétations du rôle de Fidès par Marilyn Horne sont restées mémorables.
« Archétype du grand opéra »Harold Rosenthal et John Warrack, Guide de l’Opéra, édition française réalisée par Roland Mancini et Jean-Jacques Rouveroux, Paris : Fayard, Collection Les Indispensables de la Musique, 1995, , l’œuvre « demeure un drame fascinant, stupéfiant commentaire sur les affaires du siècle, incontournable élément du panorama lyrique de son époque, ainsi que l’occasion d’un spectacle vocal et théâtral incomparable », dont « rien ne justifie son absence du répertoire »Piotr Kaminski, Mille et un opéras, Paris : Fayard, Collection Les Indispensables de la Musique, 2005, .
En 2017, le Deutsche Oper de Berlin, après avoir proposé les années précédentes, Les Huguenots et Vasco de Gama, donne une nouvelle production confiée à Olivier Py, du Prophète. C'est Gregory Kunde qui tient le rôle-titre aux côtés de la Fidès de Clémentine Margaine.
En 2023, le Prophète fait une entrée remarquée au Festival d'Aix-en-Provence, dans une version concert donnée au Grand Théâtre de Provence et retransmise sur France Musique, avec le London Symphony Orchestra sous la direction de Sir Mark Elder avec John Osborn dans le rôle-titre et Elizabeth DeShong dans celui de Fidès.
Sources Après le triomphe éclatant des Huguenots, Meyerbeer et son librettiste Scribe décident en 1838 de collaborer à nouveau. Le premier août, ils signent un contrat pour un opéra L'Africaine ; malheureusement, Cornélie Falcon, à qui le rôle est destiné, a perdu sa voix lors d’une représentation de Stradella de Louis Niedermeyer le . Dans l’attente que la célèbre cantatrice retrouve ses moyens vocaux (ce qui n’arrivera jamais), Meyerbeer et Scribe signent un second contrat le par lequel le librettiste s’engage à fournir un texte intitulé Le Prophète.
Les thèmes religieux lui ayant réussi, Scribe décide de s’inspirer de la révolution des anabaptistes de Westphalie menée par Hans Bockhold, ou encore Jan Bockelson dit Jean de Leyde (1509 ?-1536). La source principale utilisée par Scribe est l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756), de Voltaire, mais il est probable que le librettiste ait également puisé certains éléments dans le roman Les Anabaptistes de Carl Franz van der Velde (traduit en français en 1826) et dans les Mémoires de Luther (1835) où Jules Michelet a traduit des lettres et des écrits de Luther afin de reconstituer une autobiographie du père du protestantisme et dont un chapitre est consacré aux anabaptistes et à Jean de Leyde.
Le livret de Scribe prend de grandes libertés avec la vérité historique. Le véritable Jean de Leyde fut envoyé à Münster en 1533 par son maître Jan Matthijs (qui, dans l’opéra, donne son nom à l’un des trois anabaptistes, Mathisen) afin de convertir la population aux doctrines anabaptistes. La force de conviction de Jean est telle que Matthijs, considéré comme un prophète et venu constater sur place les progrès de son disciple, est porté à la tête de la ville par le conseil des échevins dès son arrivée. Il proclame alors la communauté des biens et la polygynie (une forme de polygamie). À la suite de ce succès des anabaptistes, le prince-évêque Franz von Waldeck vient assiéger la ville. Matthijs a alors la vision selon laquelle les assiégeants seront vaincus sans combattre. Il prend la tête d’une petite troupe et affronte les lignes ennemies… qui le massacrent aussitôt (). Jean épouse alors la veuve de son maître et s’autoproclame roi de la Jérusalem céleste (Münster). Il organise la résistance de la cité et repousse avec succès plusieurs assauts. Il est cependant trahi en et capturé. Condamné à mort, il est exécuté avec deux de ses disciples le , à l’issue d’une longue séance publique de tortures. Leurs restes sont placés dans trois cages en fer hissées en haut de la tour de l’église Saint-Lambert, cages que l’on peut toujours voir aujourd’hui.
Jean de Leyde est le plus souvent présenté comme un chef tyrannique et brutal qui n’aurait pas hésité à faire décapiter en place publique une de ses dix-sept épouses après qu’elle s'est opposée à lui. Tout en prônant l’abolition de la propriété et l’usage dégradant de l’argent, il aurait accumulé les richesses et aurait soumis les citoyens de la ville de Münster au travail forcé.
Scribe ne pouvait être que séduit par le destin du véritable Jean de Leyde, de l’obscurité de ses origines au triomphe de son couronnement (dont Voltaire souligne le caractère magnifique et somptueux), puis à sa trahison et à sa mort atroce. Les exactions avérées des anabaptistes et les péripéties sanglantes propres à l’époque constituent un contexte particulièrement dramatique et propre à frapper l’imagination du spectateur. Scribe emprunte également à Michelet l’idée que Jean de Leyde se présente comme un prophète qui aurait eu la prémonition de son destin royal bien avant son arrivée à Münster.
Argument L’action de l’opéra se déroule dans la première moitié des années 1530. Acte I Une campagne aux environs de Dordrecht en Hollande. Au fond coule la Meuse ; à droite, un château-fort avec un pont-levis et des tourelles ; à gauche, les fermes et les moulins dépendant du château.
: Prélude et chœur pastoral « La brise est muette » : c’est le matin. Les paysans et les meuniers partent travailler, les ailes des moulins commencent à tourner. : Air « Mon cœur s’élance et palpite » : Berthe, une jeune paysanne, est tout heureuse à l’idée de pouvoir épouser celui qu’elle aime. : Scène « Fidès, ma bonne mère » : elle accueille sa future belle-mère, Fidès, qui la bénit et met à son doigt un anneau de fiancée. Avant de partir pour Leyde où Fidès tient une auberge avec son fils, Berthe doit obtenir de son suzerain, le comte d’Oberthal, l’autorisation de quitter le pays et de se marier. Les deux femmes se dirigent vers le château du comte, mais elles sont arrêtées par trois hommes vêtus de noir. : Prêche anabaptiste « Ad nos, ad salutarem undam » et récitatif : ce sont trois anabaptistes, Zacharie, Mathisen et Jonas, qui appellent les paysans à la révolte. Ces derniers s’arment de fourches et de bâtons et se dirigent vers le château, mais tous s’arrêtent à la vue du comte d’Oberthal et de ses soldats. Le comte fait mine de vouloir arrêter les trois anabaptistes qui préfèrent ne pas s’éterniser. Apercevant Berthe, Oberthal demande à la jeune fille les raisons de sa présence. : Romance à deux voix « Un jour, dans les flots de la Meuse » : Berthe raconte que depuis le jour où Jean, le fils de Fidès, la sauva de la noyade, elle est tombée amoureuse du jeune homme. Elle demande alors au comte l’autorisation de quitter le pays pour pouvoir épouser celui qu’elle aime. : Récitatif et Final « Eh quoi ! tant de candeur » : Oberthal trouve la jeune fille trop à son goût pour la laisser partir. Fidès demande alors aux paysans toujours présents de sauver l’honneur de la jeune fille, mais aucun d’eux n’ose affronter le comte même si tous réprouvent sa tyrannie. Afin de faire cesser cette agitation, Oberthal ordonne à ses soldats d’arrêter les deux femmes. Honteux de leur manque de courage, les paysans regardent le château d’un air menaçant tandis que l’on entend au loin le prêche des trois anabaptistes. Acte II L’intérieur de l’auberge de Jean et de Fidès dans les faubourgs de Leyde en Hollande. Au fond, porte et croisées donnant sur la campagne. Portes à droite et à gauche de la scène.
: Valse villageoise « Valsons toujours » et scène : des villageois valsent à l’intérieur et à l’extérieur de l’auberge tandis que Jean apporte de la bière à ses clients. Les trois anabaptistes, présents dans la salle, sont frappés de la ressemblance de Jean avec un tableau représentant le roi David dans la cathédrale de Münster. Après avoir demandé des renseignements sur Jean à quelques clients de l’auberge, les trois anabaptistes parlent entre eux de façon que personne ne les entende. Pendant ce temps, Jean, inquiet de ne pas voir rentrer sa mère et sa fiancée, néglige ses clients qui, lassés, décident de partir. : Récitatif « Ami, quel nuage obscurcit ta pensée » : les trois anabaptistes demandent à Jean l’origine de ses soucis. Le jeune homme raconte alors qu’il est troublé par un rêve obsédant. : Récit du songe « Sous les vastes arceaux d’un temple » : dans ce rêve, Jean couronné trône au milieu d’une foule qui semble le vénérer. Soudain, tous sont emportés par des flots de sang tandis que s’élève une clameur maudissant le jeune homme à laquelle s’oppose une seule voix réclamant la clémence. Pour les trois anabaptistes, ce rêve est clairement la prémonition que Jean sera bientôt roi. : Pastorale « Pour Berthe, moi je soupire » : le jeune homme répond ne pas être intéressé. La seule chose à laquelle il tient est l’amour de sa fiancée. Refusant de partir avec les trois anabaptistes, ces derniers quittent l’auberge. : Scène « Ils partent, grâce au ciel » : à peine les anabaptistes sont-ils partis que Berthe surgit, pâle, nu-pieds et échevelée. Oberthal conduisait ses deux prisonnières vers un nouveau lieu de détention lorsque Berthe a réussi à s’échapper. Jean lui indique aussitôt une cachette. Mais voici Oberthal qui demande à Jean de lui livrer sa fiancée ; s’il refuse, Fidès sera assassinée sous ses yeux. : Morceau d’ensemble « Ah ! cruel, prenez ma vie » : lorsqu’il constate que le comte va mettre sa menace à exécution, Jean décide de livrer Berthe. Celle-ci est capturée par les soldats. : Arioso « Ah ! mon fils sois béni » : restés seuls, Fidès tente de consoler son fils, mais ce dernier, silencieux et apparemment calme, invite sa mère à se remettre de ses émotions dans sa chambre. : Scène « Ô fureur ! le Ciel ne tonne pas » : Jean explose soudain et prend le Ciel à témoin des événements qui viennent de se dérouler. Dès qu’il entend les trois anabaptistes prêcher à l’extérieur, il les fait rentrer dans l’auberge et leur demande s’il peut toujours devenir roi. : Première partie du quatuor « Oui, c’est Dieu qui t’appelle » : les trois hommes lui exposent alors leur plan : les anabaptistes de la ville de Münster (dont le gouverneur n’est autre que le père du comte d’Oberthal) attendent le prophète qui les délivrera de la tyrannie. Ils sont convaincus que Jean est ce prophète tant attendu, mais il doit abandonner tout lien terrestre et ne plus jamais revoir sa mère. Le jeune homme hésite quelques instants mais Zacharie lui promet qu’une fois roi, il pourra se venger d’Oberthal.