Julie Jeanne Éléonore de Lespinasse, née le à Lyon et morte le à Paris, est le nom complet d'une salonnière et épistolière française.
Célèbre pour son salon qu'elle tient de 1764 à 1773, elle est liée d'amitié à Jean d'Alembert et proche des encyclopédistes et des milieux aux idées progressistes. D'une nature exaltée, elle entretient une liaison avec le marquis de Mora, fils de l'ambassadeur d'Espagne, puis une correspondance amoureuse avec le chevalier de Guibert. De santé fragile, elle meurt prématurément de tuberculose.
Biographie Ascendance et enfance Le , au lendemain de sa naissance, était baptisée en l’église Saint-Paul - quartier du Vieux Lyon - Julie Jeanne Éléonore de Lespinasse, « fille légitime de Claude de Lespinasse, bourgeois de Lion (sic) et de dame Julie Navarre, son épouse ». La régularité de l’acte a été rapidement contestée. Dans le registre paroissial lui-même, une main anonyme a précédé d’un « il » la mention de légitime. En accompagnement, la croix par laquelle il était de tradition de faire connaître son désaccord. Le doute ne se limitait pas à l’identité des parents supposés : pourquoi le père, absent de la cérémonie, s’était-t-il fait représenter sans préciser, selon la règle, les raisons de son absence ? Sa personnalité était d’ailleurs inconnue dans la ville. De surcroît, la qualité d’épouse de sa femme a été biffée.
On ne tarda guère à soupçonner d'être la mère madame d’Albon, marquise de Saint-Forgeux, princesse d’Yvetot qui déclarait dans le même temps avoir adopté cette petite Julie. Ce n’était pas faute de précautions de sa part. Elle était allée cacher sa grossesse pendant de longs mois dans son château d’Avauges, actuellement sur le territoire de la commune de Saint-Romain-de-Popey, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Lyon, non loin de Tarare. Elle s’était assurée la connivence du ménage Basiliac : Louis, chirurgien de son état, et son épouse, sage-femme « si experte en son art qu’à la mort de son conjoint, en 1743, on lui accorda le privilège de lui succéder comme chirurgien ». L’accouchement avait eu lieu dans leur logement situé dans le quartier Saint-Paul et tous deux avaient été choisis comme parrains de la nouveau-née. Leurs fonctions les tenaient, en outre, à une exemplaire discrétion. Ainsi était justifié le choix de la paroisse Saint-Paul pour la cérémonie du baptême, toute naissance devant être déclarée dans le lieu de domiciliation des parents. Or, la résidence lyonnaise de la marquise de Saint-Forgeux était située rue Pionière (actuellement Jean Carriès) à l’angle de la rue Tramassac, en limite des quartiers Saint-Jean et Saint-Georges, paroisse de Saint-Pierre-le-Vieux (lettre J sur le plan).
Que Madame d’Albon ait été la véritable mère de Julie est une chose que personne n'a jamais mise en doute. En revanche, l’identification de son père a fait l’objet de longues controverses. On s’en est tenu longtemps à la version adoptée par M. de Ségur, (encore que celui-ci ait pris la précaution de préciser : à défaut d’absolue certitude) selon laquelle Julie serait la fille de Gaspard de Vichy. A l’appui de sa thèse il pouvait faire valoir que cet ami et parent éloigné des Albon, officier de l’armée de Louis XV, était souvent accueilli par la marquise dans son château d’Avauges. Une longue période de paix lui en donnait tout le loisir. Sa liberté de mœurs était de notoriété publique. Quant à la marquise, plus âgée de quatre ans, bien qu’ayant dépassé la trentaine, elle était encore « mince et joliment potelée, son visage ovale entouré de boucles brunes et épaisses, avec de grands yeux vifs très séparés, la bouche retroussée aux commissures rieuses ». Les recherches entreprises par Pierre E. Richard lèvent toute incertitude. Il a découvert en 2013 un billet de l’abbé Jean-Jacques Barthélemy, célèbre antiquisant et intime de madame du Deffand, elle-même sœur de Gaspard. Il y est précisé que « Madame d’Albon…eut plusieurs enfants du nommé Tourtier prévôt de la maréchaussée de Lyon. Melle de Lespinasse fut du nombre […]. Elle fut baptisée comme fille née en légitime mariage de Claude Lespinasse et de Julie Navarre ». Monsieur Richard pense même être en mesure d’en donner le prénom, Claude, la qualité d’huissier royal et audiencier et le domicile rue Saint-Jean. À la décharge de Gaspard de Vichy, il est rappelé que le grand noceur savait se contrôler, lui qui complimentait en ces termes son beau-frère : « Je vous fais mes compliments de bon cœur sur le neveu que vous me promettez. Je le regarde comme mon enfant, aimant beaucoup mieux en être le père adoptif que le véritable, car je serais bien fâché, suivant ma façon de penser et en même temps bien embarrassé si j’en avais quelqu’un de légitime ». Ne devait-il pas par ailleurs se soucier d’écarter tout scandale alors qu’il s’apprêtait à épouse Diane, la fille de la marquise ?
L’insistance sur la situation d’illégitimité de Julie de Lespinasse ne satisfait pas seulement à une légitime curiosité. C’est toute sa psychologie qui devait en être affectée, caractérisée par un profond désenchantement jusqu’à ses derniers jours. En témoigne cet aveu d’ : « Quand on est arrivé à ce degré de dégoût qui fait qu’on se demande : A quoi bon ? Quand on n’espère plus rien et qu’on sent, tous les soirs, qu’on serait bienheureux de ne pas se réveiller, alors, mon ami, on est trop de ce monde ».
Jeunesse alt=château-dAvauges|vignette|Château-d'Avauges. Madame d'Albon s'était séparée de son mari. Elle vivait à Lyon, rue Pionière, avec ses deux enfants Diane et Camille. Julie de Lespinasse devait partager leur existence pendant ses seize premières années jusqu’en 1748. Elle fut entourée par sa mère des soins les plus affectueux, avec « une tendresse telle qu’il eût fallu peu de clairvoyance pour croire à une simple adoption ». Elle reçut aussi une solide éducation qui devait garantir son avenir. Elle avait une bonne connaissance de l’anglais et de l’italien et s’était nourrie de Racine, Voltaire et La Fontaine qu’elle savait par cœur. Elle avait lu toutes les pièces de Shakespeare. Pour assurer sa sécurité matérielle, en , la marquise manda un notaire à Avauges où elle prenait ses quartiers d’été et lui fit enregistrer ses dernières volontés par lesquelles elle dotait Julie d’une « pension annuelle viagère de trois cents livres payables en deux termes égaux de cinquante livres […] pour la nourriture, entretien et éducation dans un couvent de son choix jusqu’à son mariage ou entrée en religion ». L’année suivante pour compléter son legs elle lui remit la clé d’un bureau où était déposée une forte somme en louis d’or.
Au fil des ans, l’hôtel de la rue Pionière devait se vider de tous ses hôtes. La première à le quitter devait être Diane, la sœur aînée. En 1739, à l’âge de 23 ans, elle épousait le marquis Gaspard de Vichy, de 20 ans son aîné et le jeune ménage quitta Lyon pour Chamron, maison forte plutôt que château, aujourd'hui malheureusement disparue, en la paroisse de Ligny-en-Brionnais, à trois lieues au nord de Charlieu. Le départ de cette sœur fut un vrai crève-cœur pour Julie. Puis vint le tour, en 1744, de Camille parti au service des armées du Roi. Julie éprouva également un vrai chagrin du départ de ce grand frère. Et ce fut enfin celui de la marquise décédée en son hôtel le . La dépouille mortelle devait être transférée dans l’église de Saint-Forgeux au tombeau de ses ancêtres. Désormais privée de toutes attaches familiales et se sentant comme étrangère dans la grande maison vide, Julie décidait de prendre pension provisoirement dans un couvent lyonnais.
Carrière Préceptrice Dans les mois qui suivent Diane, en son château de Chamron, manifeste le désir d’employer une institutrice pour l’éducation de ses deux garçons : Abel qui va sur ses neuf ans et Alexandre qui en a cinq. Son mari Gaspard lui propose de faire appel à Julie qui accepte volontiers. Il y voit un avantage supplémentaire : éloignée de Lyon, la bâtarde ne risquera pas de révéler ses origines en justice et de faire valoir ses droits sur le riche patrimoine des Albon. Julie devait parfaitement réussir dans son rôle de préceptrice, du moins auprès d’Abel, au point de susciter l’inquiétude de Gaspard : n’allait-elle pas s’en prévaloir et prétendre à un traitement digne de son sang alors qu’il ne manquait aucune occasion de la ravaler au rang de ses autres nombreux (15 !) domestiques ? Julie s’étant plainte de ce comportement humiliant auprès de Diane, celle-ci avoua son impuissance : « Dans sa famille, la rudesse est héréditaire. Ils ne savent pas trop s’ils ont un cœur ». L’autorisation d’assister en 1751 au mariage de Camille lui fut accordée comme une faveur exceptionnelle. Tout autre devait être le comportement d’une visiteuse dont le salon littéraire parisien jouissait alors d’un grand renom. Madame du Deffand n’avait aucune difficulté à se faire inviter au château de Chamron. Lors d’un séjour prolongé de près de six mois, elle se convainquit des grandes qualités de Julie et lui proposa de la prendre à son service dans la capitale. Menacée de cécité totale, elle éprouvait de plus en plus la nécessité d’être secondée.
L’intéressée devait mettre un certain temps à se faire à l’idée de nouvelles conditions de vie pourtant plus gratifiantes. Elle préféra faire ses adieux à la famille de Vichy fin et regagna le couvent lyonnais où elle avait déjà pris pension en 1748. En vain, en , madame du Deffand vint à Lyon pour la convaincre d’accepter ses propositions au cours de rencontres quotidiennes. Elle ne devait regagner Paris qu’en octobre après avoir séjourné chez des amis dans le Mâconnais. Elle devait encore relancer Julie par un courrier du . Celle-ci s’accommodait mal des conditions spartiates de la vie en pension. Elle sollicita en vain une aide de Camille à qui elle avait pourtant fait don des louis d’or mis en réserve dans le bureau. Se doutait-t-elle à l'époque que rien ne l'avait engagée à faire preuve d'une telle générosité ? Les dernières recherches de E. Richard ont permis de conclure qu'ils étaient tous deux enfants illégitimes de madame d'Albon ! C'est avec un certain regret qu'elle s'en expliquera plut tard dans sa lettre à Abel du : « Je suis la fille de la comtesse d'Albon, par conséquent sœur de Madame votre mère et de M. d'Albon, qui n'a été plus heureux que moi que parce qu'on l'a cru nécessaire pour perpétuer le nom ; il jouit des avantages attachés à ce nom » Elle finit donc par céder aux instances de madame du Deffand en . Elle partagera désormais avec elle son appartement parisien dans la dépendance du couvent Saint-Joseph, rue Saint Dominique.
Salon de madame du Deffand alt=madame du Deffand|vignette|185px|Madame du Deffand.